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Acheter un journal à Kinshasa n'est pas l'apanage de Mr Tout-le-monde. Trois cents francs congolais (presque un dollar) pour huit ou douze petites pages tabloïd, c'est cher dans cette ville d'environ 7 millions d'habitants, dont plus de 80% est sans emploi. Et les quelques rescapés au chômage n'atteignent même pas 15$ par mois. Mais là, on aime lire. Le dernier recensement de l'Union de la Presse du Congo, en mars 2003, situe à la hauteur de 70 les titres qui paraissent régulièrement.
L'arbre à palabres
"Conseil des ministres: crise ouverte… Mauvais temps au sein du gouvernement… Notre capitale: une ville violente… Disparu avec cinq millions de dollars, l'argent destiné à liquider des arriérés de salaires… Les membres du parlement boudent des jetons de présence de l'ordre de 1000 dollars par mois, pendant que les fonctionnaires pataugent toujours dans leurs 10 dollars mensuels… Des taupes dans la maison, voici pourquoi le chef de l'Etat va chambarder son cabinet…» Des gros titres à la une qui déclenchent tout de suite la discussion. Point n'est besoin de lire le contenu des articles en question, puisque le vendeur des journaux n'autorise pas qu'on parcoure son produit sans l'avoir acheté. Chacun y va avec son éloquence. Quoi donc de plus normal que sous cet arbre à palabres du troisième millénaire, l'un ou l'autre élève autoritairement la voix pour monopoliser la parole et ainsi se faire mieux écouter? La tactique réussit parfois et là, alors, la situation s'envenime et agit sur les nerfs. L'injure est aussi vite lâchée: «Pour qui te prends-tu, espèce de menteur… Moi, menteur? Tu vois que tu ne me connais pas!» Intervient aussitôt un autre: «Oui, c'est vrai. Qui t'a raconté des choses aussi invraisemblables? Tu crois que ce ministre-là peut-il se rabaisser à ce point-là? Moi je le connais, mon grand-frère était à l'école avec lui…" Autre réplique, venue de quelque part dans cette foule d'une vingtaine de personnes: «Pour moi, tout ce qu'on a écrit-là est faux". Un gros monsieur quitte le lieu en bourdonnant: «Je ne peux pas discuter avec des imbéciles…» L'échange de commentaires ne s'interrompt que pendant quelques instants. On passe à un autre sujet. Et ce ne sont pas les sujets qui manquent devant cet étalage de journaux. "Mais il a raison, le gouvernement ne fait rien!… J'aime beaucoup ce journal-là, il a du courage!..". En arrive-t-on aux mains? C'est rarissime! Deux cas seulement en l'espace de cinq ans, a constaté un commandant de la police dont les bureaux sont situés non loin d'un Parlement debout. Après tout, les parlementaires debout ont fini par se séparer avec des accolades.
Où sont-ils?
Les grands sujets de l'heure, en politique internationale ne sont pas en reste, bien que les journaux de Kinshasa ne s'y penchent pas outre-mesure: les terroristes, sont, pour la majorité des parlementaires debout, des astucieux donnant du fil à retordre au naïf Oncle Sam. Quant au monde européen, particulièrement les noko (oncles) belges et leurs confrères français, ils sont à la fois le bon Dieu et le diable: "Ils nous ont tout volé, la RDC ne sortira jamais du gouffre où ils l'ont plongée…"; ou "la seule planche de salut qui nous reste, c'est le rappel des noko qui nous connaissent le mieux". Toute nouvelle annonçant la présence vraie ou supposée de Rwandais ou d'Ougandais anime la conversation à haute voix. "La guerre recommence dans l'Est". Ce titre occupait hier, à lui seul, la première page d'un journal et les Parlementaires debout se sont déchaînés: "Le génocide rwandais a déjà dix ans?… Mais tu connais les Rwandais, toi? Ils sont encore chez nous... Mais nos militaires, où sont-ils?… Vous parlez de ces militaires qui sont impayés depuis un an? Mon propre frère est là. Il souffre dans la brousse avec ses collègues: pas de salaires, pas de nourriture, pas d'habits. Ils ont des fusils sans munitions… Mon cher, tu as raison! Je pourrais même ajouter qu'ils sont là ensemble avec des soldats rwandais. Les soldats de la Monuc savent que ces Rwandais sont encore chez nous, mais ils font semblant de ne rien voir! Et pourtant ils sont bien payés! Décidément, la guerre n'est pas finie…" Autre objet de discussions houleuses, particulièrement chez les plus jeunes parmi les Parlementaires debout, c'est la musique. Ou le sport, surtout avant et durant les grandes confrontations continentales de l'équipe nationale de football. La sélection des joueurs, c'est aussi leur affaire. Certains connaissent tous les joueurs congolais évoluant tant au pays qu'aux extrémités de la terre. A propos de l'après 24è Coupe d'Afrique des Nations, jouée en janvier/février en Tunisie: "Que connaît-il des joueurs congolais, cet Anglais de Mick W… il a un nom impossible... Quelqu'un qui ignore des joueurs comme Mbala Biscott, Bageta et Mulekelayi et n'a choisi que Lualua et autres corrompus professionnels qui ne sont partis à la CAN que pour leur poche..." Ou encore cette boutade: "Et dire qu'à lui seul, cet entraîneur a touché un salaire équivalent à celui de 10.000 fonctionnaires, impayés depuis des mois…"
Infiltrés
Le Parlement debout a attiré l'attention des milieux scientifiques. Aimé Kayembe, docteur en communications sociales, a récemment présenté aux Facultés Catholiques de Kinshasa une étude portant sur Les dynamiques d'appropriation de la communication politique sur les places publiques à Kinshasa. Fondements, mécanismes et incidences du phénomène des Parlements debout. Un langage qui n'est peut-être pas celui des Parlements debout, mais qui souligne assez l'importance - dit le prof. Dominique Mweze, des mêmes Facultés Catholiques, "d'une pratique de communication intégrée à un besoin local". Dans son évolution, le Parlement debout a vu se glisser dans ses rangs des individus qui s'approchent, mine bon enfant, ouvrant d'abord grand les oreilles. Puis méthodiquement, ces «infiltrés» - le terme vient des Parlementaires debout eux-mêmes - se mettent à détruire l'un après l'autre les arguments opposés à l'entendement de leur obédience politique occulte. Il n'est donc pas étonnant que sournoisement, la campagne pour les élections, prévue pour 2005, y trouve sa porte d'entrée. Il a vu aussi le renversement de l'équation: certains journalistes viennent s'abreuver au Parlement debout. N'y ajoutant qu'un peu de style, par la magie de la plume. Tout au début, dans les années 70, les Parlements debout se comptaient du bout des doigts. Les plus importants étaient situés au croisement du Bd Lumumba et de la 12è rue, à Limete. On y discutait principalement de football. Surtout en cette époque glorieuse où les Léopards, l'équipe nationale du pays, était tout feu tout flamme dans le continent. Pronostics, commentaires, consultations des féticheurs, rien n'échappait aux parlementaires debout amoureux fous du football, que le quotidien Salongo avait qualifiés de «journalistes de la 12è rue». A cette époque-là, la 12è rue constituait la porte d'entrée vers de nombreuses usines. Il n'était pas rare qu'un employeur y descende pour chercher une main-d'œuvre ne fût-ce que temporaire parmi les parlementaires debout. Occasion toute faite d'allier l'utile à l'agréable, mieux qu'aujourd'hui!
Patrick-R. Monzemu Moleli L.
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