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*Vous étiez ministre de l'Éducation nationale à l'époque des grandes mesures adoptées par le Bureau politique. J'ai été, en effet, vice-ministre de l'Education, d'abord de l'enseignement secondaire et après de l'enseignement supérieur. Le 7 juillet 1972 j'étais nommé ministre de l'Education nationale jusqu'au mois de février 1976. Je dois avouer que la plupart des décisions prises à cette époque et notamment l'interdiction des noms chrétiens, effacement de la fête de Noël, disparition des crucifix des écoles, tout cela nous l'apprenions à la radio comme tout le monde.
*Comment avez-vous vécu la décision qui sanctionnait la nationalisation de l'enseignement et la saisie des Ecoles catholiques? C'est, en effet, en 1971, le 6 août, que le gouvernement a annoncé la nationalisation de l'Université Lovanium. Au début de 1975 il procédera à la nationalisation de l'enseignement. Je faisais partie de la délégation qui avait accompagné le Président dans sa visite en Chine et en Corée du Nord en 1974. Mobutu avait trouvé qu'il fallait imiter le modèle coréen pour devenir un chef adoré par tout un peuple. Et qu'il fallait commencer par l'école. J'avais déjà manifesté au Président mon opinion par rapport au problème scolaire. J'avais souligné que ce qu'on avait vu en Corée, c'était beau, mais qu'il fallait avoir présent à l'esprit que l'histoire de ce peuple n'est pas la nôtre et que nos peuples n'ont pas la même culture. Je me suis permis d'objecter que seulement pour habiller et chausser tous les élèves, construire toutes les écoles nécessaires, offrir un enseignement gratuit, il fallait des ressources énormes dont nous ne disposions pas.
*Est-ce qu'il y a eu un dialogue avec l'Eglise avant la saisie des Ecoles catholiques ou tout a été imposé d'en haut? Comme je viens de le dire, beaucoup de décisions nous passaient au-dessus de la tête et nous n'étions pas associés; l'Eglise non plus. Mobutu écoutait, mais nous étions tous surpris le lendemain matin de nous trouver en face de dispositions et décisions contraires à la ligne générale proposée la veille. Il avait autour de lui des gens qui avaient les vrais pouvoirs et ceux qui avaient seulement les apparences du pouvoir. Nous, nous étions dans cette deuxième catégorie. Mobutu était agacé par les rapports qu'il recevait. Il avait des sbires qui l'informaient au jour le jour. Il ne voulait pas qu'on conteste ses décisions. Il me téléphonait parfois courroucé en disant: «Toi catholicard, as-tu entendu ce que tes curés font? As-tu entendu ce que cet évêque-là a dit?»
*Que retenez-vous, en particulier, de la personnalité du président Mobutu? Surtout cette volonté de vouloir affirmer son autorité partout et en tout. Il voulait être un chef incontesté et incontestable. Cela était sans doute un des résultats de sa formation militaire. Car je l'ai connu quand il était encore jeune et il avait l'air d'un garçon timide. C'est ce qui me fera comprendre plus tard certaines de ses réactions.
*Lorsque le Cardinal Malula est revenu de l'exil à Rome, avez-vous pu le rencontrer? Je l'ai rencontré un mois après son retour. Je l'ai vu très serein. Il m'a dit: «Vous savez, l'Eglise a connu bien d'autres circonstances plus graves dans son histoire». Je garde encore forte cette impression: il était comme le roseau qui se plie, mais qui ne se rompt pas. Le Cardinal Malula ne cherchait point le pouvoir. C'était un homme conscient d'avoir une mission, celle de l'annonce de l'Evangile au Congo et de la recherche du bien de l'Eglise. Il n'avait pas d'autres ambitions. En rapport avec la crise entre Malula et Mobutu, il y avait des gens qui racontaient au Président que dans les salles de classe sa photo avait été arrachée et que dans les séminaires on refusait de respecter ses ordres. Des histoires abjectes étaient fabriquées pour montrer que l'Eglise voulait contester son pouvoir. Ainsi ceux qui avaient des relations avec les hommes de l'Eglise étaient filés par les éléments de la JMPR (Jeunesse du parti unique). Ils nous suivaient et voulaient savoir les noms de nos contacts.
*Est-ce qu'on pourrait dire qu'il y a eu une démission des intellectuels congolais pendant le pouvoir dictatorial? Mobutu avait embarqué avec lui, dans son système de gestion de la chose publique, les grands penseurs du pays à cette époque-là. Il a pris toute la crème, l'intelligentsia congolaise et l'a placée au Bureau politique du Parti. Je ne vois pas comment dans la profusion des mesures qui tombaient et dans la confusion et l'hypocrisie des intellectuels, on aurait pu faire différemment.
*La grande reforme de l'Ecole qui a été décrétée, a-t-elle atteint les résultats escomptés? Pas du tout! Trois ans après cette réforme on s'est rendu compte que cela ne pouvait pas marcher. Et cela, malgré les énormes investissements mis à la disposition de l'enseignement à ce moment-là, où le prix du cuivre était au taux le plus haut (années 1970-71). Le Bureau politique perturbait le calendrier scolaire et l'enseignement en souffrait. J'étais troublé et au début de l'année 1975 j'ai présenté au Président ma lettre de démission, manuscrite. C'est seulement le 25 février 1976 que j'étais remplacé. «Vous entendrez à la radio le remaniement des ministres» m'a dit le Président lorsque je lui ai présenté la lettre de démission.
Propos recueillis par L. Kalonji
e 20 janvier 1972, l'hebdomadaire catholique «Afrique Chrétienne» est suspendu pour six mois pour avoir publié dans son édition n° 3 de janvier 1972 l'éditorial sur l'Authenticité. La radio nationale, Voix du Zaïre attribue, faussement, cet éditorial au Card. Malula. La presse déclenche une campagne de dénigrement contre le Cardinal. Le 24 janvier 1972, le Bureau politique décide que le Cardinal est déchu de l'Ordre National du Léopard et qu'il est expulsé de sa résidence. Le Grand Séminaire Jean XXIII est fermé. Des crucifix brisés et brûlés; des statues et des images des saints sont détruites et des églises profanées. La Voix du Zaïre vilipende le Cardinal en le qualifiant de «Archevêque Renégat». Toute cette persécution atteint son point culminant lorsque l'Archevêque de Kinshasa est exilé à Rome (11 février -28 juin 1972). Avant son départ à Rome, toute la communauté chrétienne, solidaire avec lui, organise une neuvaine des prières à son intention. Le Président Mobutu interdit ces prières qu'il considère comme de la subversion et ajoute au cours d'un meeting: «Désormais, on ne priera plus pour moi dans les églises de Kinshasa».
ans sa lettre du 11 février 1972 adressé à l'Eglise de Kinshasa, le Cardinal explique sa décision de partir en ces termes: «Ce vendredi 11 février à 13h15, j'ai reçu la nouvelle venant du Saint Père demandant avec insistance que j'aille à Rome. Par obéissance au Pape, je quitte Kinshasa pour Rome, avec l'espoir de revenir parmi vous». Évoquant cette période - la nationalisation des écoles catholiques fut aussi accompagnée d'attaques contre l'Eglise et la personne du Christ - le Cardinal Malula a affirmé ce qui suit en février 1983: «Au lieu d'affaiblir la foi de notre peuple, ces souffrances contribueront plutôt à la raffermir».
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