N° 27  Juillet - Septembre 2004

AE 27
Éditorial
Les fous de Dieu
Pour s'en sortir.
Ce monde.
De clichés, pleine la tête.
Tout chrétien est citoyen.
Il marque les cœurs.
Parlement africain.
L'autre opinion.
Qu'en pensez-vous?
Congoskill
Un grand nombre

La bande FM, à Abidjan (Côte d'Ivoire) accueille plus de 25 stations. Parmi lesquelles 4 sont confessionnelles: une musulmane (Al Bayane), une protestante (Fréquence Vie), et deux catholiques (Radio Espoir, la doyenne des radios privées en Côte d'Ivoire, et La Voix de l'Évangile).
À plusieurs moments de la journée, ces stations invitent leurs auditeurs à participer au débat par téléphone.
Sur la 'floraison des pasteurs', par exemple.


Parfois, les appels tardent à venir: ce matin, c'était sur la louange… et le thème n'a pas passionné. Dernièrement, c'était «Comment expliquer la floraison des pasteurs et des Églises?»
Ce jour-là, plusieurs personnes qui avaient été approchées par de tels pasteurs ont donné leur témoignage. «Mon commerce de pagnes ne marchait plus, à cause de la crise. Comment l'a-t-il su ? Toujours est-il qu'un de ces pasteurs m'a abordée pour me proposer de venir, chez moi, prier. Je n'avais rien à perdre. Il me faisait miroiter que Dieu veut la prospérité pour ses enfants… Mais je ne pouvais pas le laisser repartir sans rien: à chaque fois, je lui remettais mille francs. Pour lui, c'était son repas assuré. Et à chaque fin de mois, il m'exposait ses besoins: Tantie, il faut m'aider à payer mon logement, mon électricité.»

«Protégez-vous!»


Les sujets qui se rapportent au diable suscitent de nombreux appels. «Un ami m'a demandé de lui prêter deux mille francs. J'ai accepté. Et depuis, rien ne va plus dans mon commerce. Je suis sûr qu'il a utilisé mon argent pour "me travailler". Comment mettre fin à cette oppression diabolique? Mon ami est un sorcier: je ne veux plus lui parler». «Oui, répond l'animateur. Protégez-vous, rejetez-le. En Mt 13, 49 et suivants, Jésus dit qu'on ramène le filet, qu'on trie son contenu, et qu'on rejette ce qui est mauvais. Ne vous laissez pas attendrir par la pitié! Les sorciers, c'est le mal en personne… On ne s'expose pas impunément au diable! Sinon, il ne faut pas s'étonner d'être opprimé par lui!»
Une dame a téléphoné: «Toute ma famille me poursuit pour que j'aille sacrifier au village. Sinon, aucun de mes enfants ne pourra réussir à aucun examen. Moi, je ne veux pas, puisque je suis chrétienne. Mais j'ai un fils en classe d'examen. S'il échoue, toute la famille m'accusera en disant que je n'ai pas fait le nécessaire!»
Plusieurs nuits par semaine, un ou deux animateurs écoutent les appels de ceux qui souffrent, ils conseillent, ils intercèdent. «J'ai des maux persistants de ventre ou de tête. Les examens que j'ai passés ne trouvent rien. Et pourtant, mes souffrances demeurent.» Une des écoutantes est médecin. Devant un mal physique ou psychique, elle recommande d'abord, avec insistance, des examens médicaux («… oui mais je n'ai pas d'argent» explique parfois l'appelant), avant de faire une prière d'intercession.

Un autre écoutant (qui est membre d'une Communauté nouvelle issue du Renouveau charismatique) n'hésite pas à trancher immédiatement: «Vous êtes victime d'une attaque sorcière. Mettez-vous à genoux et posez votre main sur la partie de votre corps qui vous fait mal. Jésus va vous libérer.» Et il prie, avec le ton d'un homme en colère: « Au nom de Jésus, que le lien qui attache cette femme soit brisé! Je baigne cette sœur dans le sang précieux de Jésus. Démon, tu es vaincu! J'ordonne qu'elle soit délivrée, qu'elle soit guérie.»
Autre type d'appel: «La nuit, j'ai des cauchemars. Je rêve que des chiens me poursuivent, ou que des hommes me lancent des piques. Une de mes amies, évangélique, m'a dit qu'il me faut une libération. Qu'en pensez-vous?» Réponse: «C'est vrai, vous êtes attaquée par des rêves démoniaques. À votre réveil, plongez-vous dans le sang puissant de Jésus et répétez: "Je ne crains aucun mal, car Jésus combat pour moi." Satan tient les humains captifs par la peur. Ce n'est pas une prière d'intercession qu'il faut faire, mais une prière d'autorité. Et bientôt vos rêves vont disparaître.»

L'arbre généalogique


Des échecs répétés "ne sont pas naturels" et poussent à en rechercher les causes. «Comment expliquez-vous qu'une jeune femme pieuse, craignant Dieu, ayant de brillants diplômes professionnels, ne réussisse pas à trouver un emploi ou un mari?» Réponse: «Cela peut s'expliquer par le fait qu'un de ses ascendants a adoré un génie, dans une rivière, comme cela se faisait autrefois. Le pacte avec le génie n'est toujours pas brisé, et se transmet aux descendants. C'est le pouvoir de ce génie qui la bloque et empêche tout succès pour elle. Le baptême n'a pas brisé cette dépendance si le prêtre n'a pas fait l'exorcisme…» Le berger d'un groupe de Renouveau est le spécialiste de ces "guérisons de l'arbre généalogique" qu'il enseigne avec conviction au cours des retraites qu'il prêche.
Autre explication: les "maris de nuit". Une dame téléphone: « Tout ce que je tente échoue. J'ai fait de nombreuses demandes d'embauche. Ça commençait bien: on m'a fait venir pour des tests. Puis plus rien.» Réponse: «Vous êtes victime de votre "mari de nuit".» Dans plusieurs ethnies du sud-est de la Côte d'Ivoire, on croit que, avant de naître en ce monde, le bébé existait dans l'au-delà. Si ce bébé était une fille, il avait, là-bas, un "promis" qui va manifester sa jalousie et son mécontentement quand il voit sa "fiancée" chercher un partenaire sur la terre. Alors, il va bloquer tout ce qu'elle entreprend.

Il reste à la malheureuse à se renseigner auprès des aînées qui lui expliqueront comment calmer ce mari de l'au-delà: «La nuit de vendredi au samedi, tu fais chambre à part, tu te réserves pour lui. Et puis tu lui offres des petits plats.» Certains intercesseurs (catholiques ou protestants) conseillent de demander une prière de libération, prononcée avec autorité, au nom de Jésus, pour couper tout lien avec l'au-delà.
Les publicités fournissent également des messages intéressants. Ainsi peut-on entendre: «Vous cherchez l'âme soeur? Vous ne la trouvez pas? Vous êtes victimes d'un esprit de célibat! Venez assister à la prière de libération organisée tel jour, dans tel endroit, par telle communauté nouvelle.» La dite communauté pense que la quête de ce jour la remboursera largement des frais de publicité engagés auprès de la radio! Les auditeurs retiennent la formule et, lors d'un appel à l'antenne, redisent: «Je suis victime d'un esprit de célibat!» Un esprit nommé est à moitié vaincu!
Les radios catholiques n'ont pas le monopole de ces appels: une des chaînes publiques ivoiriennes en accueille aussi. Et l'animatrice donne des réponses très proches de celles qu'on entend sur les radios catholiques. Différence notable: elle ne fait jamais de prière d'intercession… et encore moins de délivrance! Laïcité oblige! Mais elle conseille sans complexe: «Priez, jeûnez trois jours, allez consulter le pasteur de votre Église…»

«Il est plus facile»


Les explications par le pacte d'un ancêtre avec un génie, ou par les maris de nuit, ou par les attaques démoniaques se trouvent ainsi répandues dans l'opinion publique par les radios chrétiennes.
Le Père Apollinaire Cécé Kolié, professeur à l'UCAO (Université catholique d'Afrique de l'Ouest, à Abidjan), a tenté de réfléchir sur 'la prière de guérison de l'arbre généalogique'. «Il faut éviter que la prière de guérison ne soit désormais un exutoire de tous nos blocages et une panacée pour la solution à toutes nos difficultés financières, matrimoniales, professionnelles, etc. Il est toujours plus facile d'accuser les absents, surtout les morts, et de tirer notre épingle du jeu en dégageant toute responsabilité» Et encore: «Nous ne pouvons, en ce qui concerne nos rapports avec le monde invisible, dégager nos responsabilités individuelles et collectives, et faire porter à nos ancêtres l'entière responsabilité de nos difficultés et malheurs. Nos ancêtres, dans les limites de leurs connaissances humaines et spirituelles, ont toujours voulu le meilleur pour leurs descendants. N'allons pas les accabler au moment où ils sont auprès de Dieu et ne peuvent qu'intercéder pour nous."

Pierre Trichet SMA
Responsable diocésain des médias, Abidjan,Côte d'Ivoire. Revue Spiritus, n° 174