N° 27  Juillet - Septembre 2004

AE 27
Éditorial
Les fous de Dieu
Pour s'en sortir.
Ce monde.
De clichés, pleine la tête.
Tout chrétien est citoyen.
Il marque les cœurs.
Parlement africain.
L'autre opinion.
Qu'en pensez-vous?
Congoskill
Un grand nombre

L'abbé Francois Luyeye Luboloko a été 2e Secrétaire Général Adjoint de la Conférence Episcopale Nationale du Congo. Il est actuellement curé de la paroisse St Albert, Kinshasa. Dans cet entretien, il répond à des questions sur les défis, les menaces et les espoirs de cette période appelée 'transition'.

ž Tout le monde dit que la transition que nous sommes en train de vivre est un moment historique. Vous la voyez comment?

Je la vois comme un double défi: un défi au niveau de notre foi, un défi au niveau de notre engagement social. La foi et l'engagement, ça va ensemble. La foi: parce qu'il faut vraiment croire que le Seigneur est avec nous et qu'il est présent dans toute ces méandres qui constituent notre histoire d'aujourd'hui.
Il est là, il nous parle à travers tout ce qui nous arrive. Pour moi, le message que le Seigneur nous donne aujourd'hui est celui-ci: le chrétien doit prendre conscience que sa foi l'oblige à s'engager. Il ne peut pas rester indifférent.

ž Quels sont les malheurs d'où nous voudrions sortir pour toujours?

C'est la mauvaise gestion de l'Etat. Voilà notre malheur. L'Etat n'existe plus, frappé par une maladie qui s'appelle simplement le mensonge, la violence, l'égoïsme, le vol, etc. Tous ceux qui ont pris les armes, ils ont prétendu le faire au nom de la libération du Peuple congolais et d'un nouvel Etat, qui serait un Etat de droit.
Le Congo est devenu comme une sorte de jungle où le plus fort veut faire la loi sur tout le monde. Ce qui fait que tout le monde est malheureux, même le chef est malheureux, parce qu'il est chef de quoi? Lui-même est réduit à discuter sur son salaire et à étaler la scandaleuse dotation annuelle prévue dans le budget.

ž On parle beaucoup d'un Etat de droit, de structures nouvelles, etc.

L'Etat c'est bien sûr les structures et les personnes, mais le lien entre les personnes et les structures se fait à travers une étique. Est-ce que nous avons une étique d'Etat dans ce Pays? Est-ce qu'on peut dire qu'il y a une ligne de fonctionnement et de vie que nous suivons tous ensemble? Ca n'existe pas, chacun se fait sa petite éthique. On peut travailler dans l'illégalité, sans payer les gens ou en payant un salaire de misère. parce qu'on est couvert par un colonel, un ministre…

ž On dit souvent  que la cause de nos maux ce sont les pays qui nous exploitent. Mais, de l'autre côté, on attend le salut d'ailleurs.

C'est un discours fait pour couvrir l'irresponsabilité de nos hommes politiques. Ils savent très bien qu'ils se sont mis au service des exploitants et eux mêmes sont devenus des exploitants. Les messieurs et dames qui ont pris le pouvoir après les colonisateurs ont reproduit le même modèle. Ils se justifient en disant que ce n'est pas nous, c'est l'extérieur. C'est faux! Le premier responsable de ce que nous vivons aujourd'hui, de nos misères, de nos malheurs c'est nous-mêmes. Le peuple n'a pas encore compris que sa propre destinée est entre ses mains. Nos hommes politiques, parce qu'ils se sont mis à la traîne de ceux qui de l'extérieur, ont continué à exploiter le pays.

ž Est-ce que nous ne pourrions pas changer le cours des événements?

Oui, nous sommes capables de changer les choses. Bien sûr nous ne le ferons jamais tout seuls. Aucun Etat ne peut vivre en autarchie, enfermé sur soi-même. Nous serons toujours appelés à  négocier, mais la vraie négociation ne peut se faire que si nous avons pleine confiance dans nos atouts à nous, de ce que nous sommes et de ce que nous avons.

ž Il y a dans cette transition un aspect qu'on ne souligne pas suffisamment, l'obligation de se réconcilier, de se retrouver...

C'est une grosse hypothèque à mon avis qui pèse sur la transition, si on ne sait pas se réconcilier. Ça montre justement l'hypocrisie de ceux qui ont pris les armes et nous dirigent aujourd'hui. Si on ne sait pas se mettre autour de la table ensemble pour dire: «Nous avons pris les armes contre nos peuples et nous allons demander pardon à ces peuples». Autrement, sur quoi on va construire et pour qui?
Pour moi le grand piège de la transition se trouve à ce niveau-là. Nos gouvernants ne se sentent pas gouvernants d'un Etat, ils représentent chacun une composante, un groupe, une région, une milice, etc. Or avec cela nous n'irons nulle part. Cela veut dire que même si on arrive aux élections, tous les ingrédients sont réunis pour craindre réellement une division du pays et une reprise de la guerre. Parce que ceux qui ne seront pas élus, n'accepteront jamais d'échouer. Parce qu'ils ne sont pas dans un Etat, ils sont dans un groupe qui est le leur et quand on leur dira: «Vous n'avez pas gagné, passez à l'opposition et attendez votre tour», on se demande par quelle magie, ils vont retrouver leurs places dans un pays qui n'est pas un Etat.

ž Qu'est-ce qu'on peut demander à l'Eglise ?

J'aimerais que l'Eglise insiste là-dessus beaucoup, à temps et à contre temps, au point d'agacer ceux qui sont au pouvoir. On ne peut pas oublier tous les méfaits perpétrés. Non, ça c'est une affaire de la justice, elle va s'en occuper. Mais il faut nécessairement que cette transition soit aussi un processus de réconciliation nationale.
Les évêques ont dit, six mois après l'Accord, que le peuple a bien compris que beaucoup de ceux qui nous gouvernent actuellement se sont partagé le pouvoir pour eux-mêmes, pour leurs composantes. Pour moi c'est du sadisme, c'est à dire, ils ne voient pas la souffrance du peuple. C'est pour cela que les évêques ont dit «trop c'est trop». Ce n'est pas le langage d'évêques, mails ils l'ont employé: arrêtez cette manière de faire la politique, qui n'est pas au service du peuple.

ž Un certain pessimisme circule concernant le respect des échéances électorales.

Les élections auront nécessairement lieu: qu'on le veuille ou non. Tout le monde a intérêt à ce que les élections aient lieu, cela donnera au moins un semblant de départ pour un pays qui se voudra démocratique. Maintenant voilà la question: est-ce que ceux qui sont maintenant au pouvoir, sont-ils vraiment conscients que le peuple pourrait choisir d'autres représentants? Maintenant ils prennent leur part de gâteau, achètent des maisons, construisent etc. Au terme de ce temps-là une sanction viendra, le vote.

ž Qu'est-ce qu'ils pourraient faire, à votre avis?

Se poser des questions. Qu'est-ce que je fais pour que la population me reconnaisse un jour comme digne, comme compétent pour diriger ce pays? Ils peuvent profiter de ce laps de temps qu'ils ont, pour s'accréditer auprès du peuple qui n'a fait que les tolérer et qui leur a dit: vous avez pris des armes, vous avez tué beaucoup de monde, personne ne vous a élus, mais puisque nous devons arrêter les violences et reconstruire le pays, nous acceptons que vous soyez là. Mais pour un délai de temps bien déterminé. Ils peuvent profiter de ce délai de temps pour dire à la population: c'est vrai, nous avons tué, pardonnez-nous. Nous sommes capables aussi de faire décoller ce pays et d'aller de l'avant. Mais ça la population ne le voit pas encore venir, voilà pourquoi elle ne votera pas ces gens-là.

ž Mais, est-ce qu'on se rend compte de cela?

On a l'impression qu'à ce moment où nous parlons, chacun est en train de concocter des schémas, de provoquer ou dénoncer des troubles quelque part. Ça ne m'étonne pas du tout, car ils savent que s'ils vont échouer, il faut bien qu'ils trouvent une porte de sortie. Mieux, non pas une porte de sortie, mais une porte pour revenir encore, reprendre les armes s'il le faut!

P. Louis K. Adjetey