N° 27  Juillet - Septembre 2004

AE 27
Éditorial
Les fous de Dieu
Pour s'en sortir.
Ce monde.
De clichés, pleine la tête.
Tout chrétien est citoyen.
Il marque les cœurs.
Parlement africain.
L'autre opinion.
Qu'en pensez-vous?
Congoskill
Un grand nombre

Les impolis, les malhonnêtes, les agressifs, les dangereux sont toujours du village voisin.
On les appelle préjugés: des opinions souvent peu bénévoles qu'on se fait des autres et qui peuvent être à l'origine de grands dégâts.

On a écrit quelque part qu'il y a 150.000 ans, à l'Est du continent africain, apparaît la première femme Homo sapiens. Cette Eve africaine sera la mère de tous les hommes modernes. A partir de ce creuset initial, quelques millénaires plus tard, des clans vont progressivement quitter l'Afrique pour peupler le reste du monde. Nous sommes donc tous originaires d'Afrique et, plus encore, d'une même mère africaine. C'est à la suite d'analyses systématiques d'ADN maternel que des généticiens britanniques ont pu ainsi reconstituer l'arbre généalogique des êtres humains.

Le troc des muets

Il est tout à fait clair que la notion de races est donc une hérésie, nous faisons tous partie d'une seule et même race.
Mais si tel est le cas, d'où vient alors le mépris des uns envers les autres, d'une race ou d'une tribu vis-à-vis d'une autre, d'une confession religieuse face à celle qui n'est pas sienne, d'une classe sociale vis-à-vis d'une autre, d'un peuple qui habite de l'autre côté du fleuve ou de la montagne?
Qu'est-ce que c'est un préjugé? C'est porter un jugement prématuré sur quelque chose, sans l'avoir approfondie, étudiée. Porter un jugement sur quelqu'un sans le connaître. Les exemples sont innombrables. Voltaire qui se demandait: "le Français n'est-il pas lui-même un barbare aux yeux des Chinois?, méprisait pourtant les Indiens "une espèce dégénérée de l'humanité, lâche, impuissante, sans force physique, sans vigueur, sans élévation d'esprit"!
Conscient de ce que les Pygmées étaient très habiles dans le maniement de la flèche et dans l'art de dissimulation en forêt ou en savane, feu le Président Mobutu s'est décidé d'en incorporer quelques-uns dans l'Armée nationale. Pour ce faire, il a fait accoster son bateau au port de Mbandaka pour embarquer les recrues. Clameur dans la ville: «Quoi!? Des Pygmées sont montés dans le bateau présidentiel? Nous, on n'y mettra plus pied!»
Les relations entre populations bantoues et pygmées n'ont jamais été faciles. La méfiance a dominé leurs contacts. Nuitamment, le Pygmée venait couper un régime de banane derrière la case du Bantou. En retour, il déposait là, sous le bananier, du gibier d'une valeur souvent supérieure aux bananes cueillies. Du troc, sans un mot. Et cela depuis des temps immémoriaux.

On est persuadé

Kinshasa et Brazzaville, sont les capitales les plus rapprochées du monde. En 1964 le président Alphonse Massamba-Débat, à Brazzaville, déclara que le Congo-Kinshasa n'était composé que de footballeurs, de musiciens et de voleurs. Impossible d'y trouver un seul intellectuel ! Cette façon d'encadrer l'autre suivant un schéma préconçu, est presque universelle. Le Noir est paresseux, les Arabes sont des terroristes, au Brésil tout enfant naît avec une balle au pied, les Juifs sont avares… Des stéréotypes transmis d'une génération à l'autre et qui, sauf discernement poussé, peuvent conduire au refus ou à l'exclusion de l'autre et de sa culture et aux pires dérives.
Au cours de notre dernière guerre, dans le territoire de Kalehe, Kivu, des hommes armés ont attaqué une famille dont les parents étaient "mixtes", racialement parlant, l'homme étant Tutsi et la femme, Hutu. Ils ont tranché la tête à la femme et aux enfants. Cynique, celui qui semblait être le chef de la bande, lança au seul survivant: "Ça t'apprendra à pondre une race que nous exterminons"!
Le drame que vit la Côte-d'Ivoire semble tourner autour d'un seul point: l'idée que les sudistes, Agnis, Baoulés etc. se font des Bétés, des immigrés maliens, burkinabé, guinéens, ghanéens. La cohabitation a été possible, jusqu'au jour X, où les préjugés longuement maîtrisés ou relativisés sont devenus porteurs d'intérêts politiques ou économiques. "L'entente fraternelle a été sérieusement ébranlée au point que Burkinabé et Ivoiriens, naguère frères, cultivent la méfiance".
(Evêques de la Côte d'Ivoire et du Burkina Faso, avril 2004)

La queue

Cela arrive partout, aucun pays, aucun groupe, n'est complètement libre de préjugés. Jean Bolikango, l'un des premiers «évolués» du Congo-Belge et du Rwanda-Urundi, candidat malheureux à l'élection présidentielle à l'Indépendance de la R. D. du Congo, en 1960, racontait qu'en 1950-1951, il avait eu la chance de fouler le sol belge pour la première fois. Les enfants lui tâtaient la peau qui leur semblait sale et posaient des questions pour savoir s'il était porteur d'une queue comme les singes!
Le cliché constitue un outil primordial pour notre lecture du monde. Des proverbes et blagues de tout genre, moulés dans le langage quotidien, finissent par créer une attitude d'approbation ou de rejet des valeurs estimées différentes. On est perméable aux aspects sensationnels, on passe au commentaire infondé, aux formules toutes faites. Alors que, selon les guides touristiques, les Turcs sont "très courtois et adorent prendre le temps de vivre", le cliché assure que leur «langue est incompréhensible et ils perdent leur temps à bavarder».
Le Nande de l'Est du Congo a le commerce dans le sang, tout comme le Bamiléké du Cameroun. Hâbleur comme un Luba. Fainéant comme un Mongo. Sorcier comme un Banunu-Bobangi ou un Bateke. Gai comme un Italien, soûlard comme un Polonais. Les Anglais sont froids, les Allemands disciplinés. Les Chinois cuisinent et mangent n'importe quel insecte, tous les Japonais pratiquent les arts martiaux. Les Brésiliens sont persuadés que les Argentins ne sont pas sincères. Les Nord-américains sont riches et puissants: mais plutôt naïfs, aux yeux des Cubains et de beaucoup de Sud-américains. Le Tutsi sait dominer ses émotions, le Hutu a besoin de les extérioriser...
Des lieux communs, des raccourcis pour placer dans l'imaginaire ceux que nous ne connaissons pas ou qui ne sont pas des nôtres. Les citadins regardent avec dédain les paysans. Les imbéciles, les impolis, les malhonnêtes, les agressifs, les dangereux sont toujours du village voisin.

Attention!

Lorsqu'il est question de faits sociaux importants tel que la mort ou le mariage, par exemple, on fait appel à des principes tirés de la sagesse traditionnelle, mais qui ne sont pas à l'abri de quelques clichés. «C'est dans la forêt la plus proche qu'on cherche une liane», dit un proverbe éwé (Togo) pour encourager les jeunes à trouver l'autre moitié à l'intérieur du clan. Voulez-vous épouser une Yansi du Bandundu (RDC)? Attention au «kitsui», coutume qui veut qu'une fille née aujourd'hui soit déjà réservée à un membre du clan, sans quoi des malheurs de tout genre, allant jusqu'à la folie ou à la perte des enfants, pourraient s'abattre sur le ménage.
A Brazzaville, au quartier Ouénzé (nord), des enfants s'entretiennent avec leur vieux papa, originaire d'un quartier du sud: «Papa, où est-ce que tu aimerais être enterré?» Réponse: «Pas à Itatolo (cimetière au nord de la ville), mais à Moukounzi Ngouaka (au sud). Voulez-vous que mon âme reste chez les nordistes?»
Juger une personne d'après sa terre d'origine, sa peau, son nez, ses yeux, ses cheveux, sa prononciation maladroite de notre langue, devient toujours plus compliqué dans un monde plus ouvert que jamais. Les différences qui souvent cachent des richesses devraient ouvrir la porte à l'accueil plutôt qu'au mépris ou à l'affrontement.

Patrick-R. Monzemu Moleli L