N° 28  Octobre - Décembre  2004

Le recensement

Ae 28
Éditorial
Le recensement
Anuarite ma fille
L'or gris.
La rumeur
Des enfants extraordinaires.
Spécial Les Papes
Partagés.
Président: vieux ou jeune?
Eucharistie et Mission.
On doit aller partout.
Le bon choix.

La Commission Electorale Indépendante (CEI) a prêté serment le 27 août dernier devant la Cour suprême de Justice. Présidée par l'Abbé Apollinaire Malu Malu, la CEI comprend en son sein des membres venus des différentes composantes du dialogue intercongolais. Tous les regards sont fixés sur le rendez-vous des élections qui doivent se tenir à la fin de la transition, prévue pour le 30 juin 2005.


Des élections libres et transparentes, les premières après celles organisées en 1960 avant l'accession du pays à l'indépendance. Le peuple pourra finalement choisir ses propres dirigeants, à qui il confiera le mandat et qui auront des comptes à lui rendre sur la gestion de la chose publique. Des grands défis sont devant nous. Entre autres: l'approbation des lois concernant la nationalité, l'amnistie, le recensement, l'élection, l'armée.
Ici, nous voulons rappeler l'importance du
recensement dans le processus qui prépare la convocation des citoyens aux urnes.
La culture électorale ne s'improvise pas. Au Tchad, lors du recensement de 2001, on a vu des jeunes aller se faire recenser «pour avoir une pièce d'identité de plus. Certains vont jusqu'à dire que la carte électorale actuelle est plus importante que la carte d'identité. 'Avec ça, tu n'as pas d'ennuis avec les policiers'. Ils se font recenser beaucoup plus pour des besoins de sécurité que dans le but de remplir un devoir citoyen», écrivit un journal de la place. En Afghanistan ce sont les Nations unies qui se sont chargées de l'éducation civique pour éclairer les futurs électeurs sur leurs droits et devoirs et la signification de l'élection présidentielle qui les attend. Près de 80 % de la population afghane est analphabète, ce qui ne facilite pas les choses. Sans parler de la violence exercée par des groupes extrémistes, refusant toute initiative électorale: plusieurs agents électoraux, chargés de la bonne mise en marche du recensement, ont déjà été tués.

Indispensable

Beaucoup de gens ne cachent pas leur pessimisme pour l'organisation des élections dans le délai prévu, surtout quand ils considèrent le retard accumulé dans les opérations pré-électorales. Or, l'un des préalables à remplir pour la réussite du processus électoral est sans doute le recensement.
C'est une étape d'une importance capitale qui, en RDC, comporte aussi l'identification des nationaux. Le dernier recensement a été effectué il y a vingt ans et pour l'instant on s'accroche à des estimations plus ou moins fiables. Par ailleurs, la question de la nationalité fait couler beaucoup de salive et divise les députés au Parlement. On a peur d'une possible tricherie électorale favorisée par la question de l'appartenance ethnique. Le déplacement de millions de congolais chassés par les deux guerres et l'épuration ethnique qui l'a provoqué ou accompagné, montre que le recensement est impérieux pour une bonne répartition des sièges au niveau national. Honorius Kisimba Ngoy, ministre de la Justice et Garde des Sceaux a rappelé que le problème de la nationalité présente un «caractère ultra sensible». Le Soudan où l'accord de paix, signé par le gouvernement et les fronts rebelles prévoit l'organisation des élections dans trois ans, connaît une situation qui, sous cet aspect, est pareille à la nôtre. Le dernier recensement, fait en 1993, révéla qu'il y avait eu un déplacement massif des populations du sud vers le Nord. (4 millions). Les Soudanais appartiennent à 572 groupes ethniques qui parlent 120 langues différentes.

Des exemples

Le temps passe et les coûts prévus alimentent la crainte que le recensement ne sera possible dans le délai fixé. Le gouvernement a déjà approuvé un budget de 101 millions de dollars qui permettront à la Commission électorale de démarrer les opérations. Comment éviter que les aumônes sollicitées à la dernière heure auprès de la communauté internationale ne transforment les élections en scrutins improvisés et largement ouverts au trucage?
Le
Monde Diplomatique (23 février 2002) faisait mention de toute une série de dangers possibles: «Découpage électoral «sur mesure» et recensement administratif tronqué (Congo, Kenya, etc.); lois électorales conçues pour disqualifier des adversaires parce qu'ils sont «d'origine étrangère» (Côte-d'Ivoire, Zambie); contrôle exclusif des médias et mobilisation des finances publiques par le candidat sortant; suppression des libertés publiques et arrestation des adversaires politiques (Niger); chasse aux non-originaires de la région (Congo, Kenya); organisation du vote massif de populations étrangères ou nomades (Tchad); les moyens les plus contraires à la démocratie sont employés pour assurer l'«élection» du candidat sortant. Quitte à créer, au besoin, une «tribu» favorable au président, comme dans le cas du Congo-Brazzaville, qui a vu apparaître en 1993 les Nibolek, nom de «tribu» formée à partir des premières syllabes des trois régions favorables au chef de l'Etat (Niari, Bouenza, Lekoumou).

Et puis «le recours généralisé au vote des mineurs. En Afrique, l'administration n'est pas partout présente, et nombre de naissances ne sont pas déclarées immédiatement; lorsqu'on ne dispose pas de document attestant de son identité, une pratique habituelle de l'administration est la délivrance de «jugements supplétifs». À l'approche d'élections, il n'est pas rare de voir un candidat organiser la délivrance de nombreux «jugements supplétifs» à des enfants qui manifestement n'ont pas la majorité. Avant de servir de «chair à canon» dans des guerres civiles qui sont de plus en plus liées à des contentieux électoraux, les enfants sont préalablement transformés en «bétail électoral».

Il aurait permis

Deux opinions s'affrontent actuellement sur le type de recensement à organiser en RDC. La première position est celle soutenue par la Commission électorale indépendante (CEI) partagée par le CIAT (Comité International d'Appui à la Transition), qui propose que le recensement des électeurs soit fait en même temps que celui de la population. Mais cette option n'est pas acceptée par les ONG spécialisées dans l'organisation des élections, et en particulier LINELIT (Ligue nationale pour les élections libres et transparentes), qui préconisent le recensement administratif de la population techniquement amélioré (RAPTA). Il ne faut pas oublier que le recensement de toute la population, fait en 1985, dura environ 4 ans! La LINELIT souligne que le recensement des électeurs sans vision et approche méthodologiques bien conçues et acceptées par consensus, amènerait à la fraude électorale. Car, le nombre exact des Congolais à l'âge de voter ne sera pas maîtrisé; et il sera également difficile de faire une différence nette entre les nationaux et les étrangers. Au Congo Brazza, le recensement 'administratif' aurait permis à des non Congolais de voter et aurait exclu des Congolais du processus électoral. Des réfugiés de la RDCongo, du Rwanda et même des ressortissants d'Afrique occidentale auraient été autorisés à voter. Sans parler d'autres aspects: dans notre pays, par exemple, les femmes analphabètes sont 50%. Comment exprimeront-elles leur choix?
Pour combattre la tricherie, il faudrait impliquer les témoins des partis politiques, des confessions religieuses et des ONG dans le processus de recensement des électeurs, et le dépouillement des votes après la fermeture du bureau. Il faut être toujours en éveil! Le Ghana se prépare aux élections (décembre) par un recensement de la population: tous les Ghanéens âgés de 18 ans et plus, soit une dizaine de millions de personnes, devront se faire enregistrer. Deux photos seront prises, une pour la carte électorale et l'autre pour les dossiers de l'Etat. Les listes des électeurs du Ghana contiennent environ un million d'"électeurs fantômes"!

L. Kalondji