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La rumeur apparaît, se croise, se cristallise sans cesse à travers une parole, un geste, une rencontre, un fantasme dans notre univers quotidien. Les préjugés aussi s'en mêlent. En définitive, la rumeur n'est ni plus, ni moins qu'une forme de communication.
Savez-vous que le pasteur Ntumi a signé un pacte secret avec Sassou Nguesso pour que perdure la situation de "ni paix ni guerre" au Congo/Brazza? En contrepartie, le chef de l'Etat congolais assure la ration à la rébellion ainsi qu'à son chef de guerre". "N'avez-vous jamais entendu dire que le Rwanda, aidé en cela par les Etats-Unis d'Amérique et la Grande-Bretagne, va, un jour ou l'autre, investir la partie Est de la République Démocratique du Congo pour y déverser son trop plein de population et partager avec ces deux grandes puissances les richesses minières, dont recèlent le sol et le sous-sol congolais"? "Laurent Gbagbo n'est rien qu'un fragile roseau qui se plie à chaque coup de gueule de son épouse". Les histoires sont racontées avec une telle verve, une telle conviction qu'on ne peut qu'y faire foi, surtout qu'elles serrent de près les réalités sur le terrain: Ntumi est effectivement dans le maquis depuis la fin de la guerre de 1997 sans qu'il n'ait été totalement désarmé. Le Rwanda et la République Démocratique du Congo, à leur frontière commune, sont toujours sur pied de guerre. Il n'est un secret pour personne que Mme Gbagbo, c'est une véritable dame de fer ivoirienne, mais de là à régenter la vie politique de la Côte d'Ivoire, voilà le domaine de l'imagination, de la rumeur.
Pas un sou
Kinshasa, 3 juin 2004. Les étudiants, pris de colère de ce que la ville de Bukavu ait été prise par des insurgés du général Nkunda et du colonel Mutebusi, font une marche vers la résidence du président de la République pour le forcer à faire libérer cette ville. Aussitôt fait. Quelques jours plus tard, Joseph Kabila reçoit une délégation de ces étudiants pour les congratuler pour l'acte posé et lui accorder de quoi assurer le déplacement des membres de cette délégation vers leur domicile. Quelle rumeur n'a donc pas circulé autour du montant alloué: 600$ à chacun, selon certains; 10.000 Francs congolais (30 dollars) pour toute la délégation pour d'autres; pas un sou pour d'autres encore, le tout accentué par des contradictions des intéressés eux-mêmes sur différentes chaînes de télévision. La rumeur y est allée de son tout-va. Et l'on a frôlé une émeute en bonne et due forme. Tout à partir d'une simple rumeur qui a parcouru tous les campus d'une capitale dont les 3/4 de la population sont composés des sans-emploi qui n'attendent que pareille occasion pour piller à ciel ouvert. C'est à mots couverts - la rumeur - que l'information prend souvent racine. De bouche à oreille. Et parfois, dans des petits cercles, dans les "Parlements debout" au bord des rues de la capitale kinoise, dans les medias.
Le plus vieux média
Le monde des médias n'existait pas encore alors que celui de la rumeur l'était déjà depuis la nuit des temps. On dit qu'en France, au 13ème siècle, la rumeur était définie comme un bruit confus que produisent un certain nombre de personnes prédisposées à la révolte, à la sédition, à la violence, à la protestation. Trois siècles plus tard, le terme "rumeur" prenait une coloration moins virulente et rejoignait le sens qu'il a aujourd'hui, c'est-à-dire des nouvelles qui se répandent en public, dans l'opinion. Son expansion a trouvé des quasi-synonymes peu reluisants comme on-dit, ragots, potins, commérages, cancans, papotages, langues de pute... A un dixième de vérité d'un message reçu, s'ajoutent neuf dixièmes de fantasmes ou de contre-vérités. Liaisons conjugales, fiançailles, escroqueries, cauchemars nocturnes, voilà autant de terrains fertiles pour la rumeur. Y compris les enfants dits sorciers. Les victimes de cette persistante rumeur sont pour la plupart les enfants des autres, ceux confiés à des cousins, oncles, … des bouches supplémentaires que le foyer d'accueil doit nourrir. Une surcharge qui fait facilement accréditer la thèse de la sorcellerie. Voilà donc l'enfant chassé sans autre procès que celui du pasteur de la secte du coin de la rue, qui a eu une vision qui lui a montré clairement comment l'enfant ensorcelait le dernier défunt dans la famille ou comment ce chef de famille vient de perdre son emploi, ou encore pourquoi la fille aînée ne trouve pas de mari. A-t-on de la rancune ou de la jalousie envers le fiancé de son amie ou le mari de sa voisine? Rien de plus simple que de répandre une rumeur sur l'infidélité de l'heureuse fiancée ou sur l'auteur chuchoté de la grossesse de la voisine. Matin et soir, papa prenait dans la voiture sa fille, fort jolie d'ailleurs, pour la déposer au travail et à la maison. La rumeur a aussitôt fait son travail de sape dans tout le quartier: le respectable père de famille serait un incestueux. Mis au courant de ces racontars, le papa en question déféra les calomniateurs au tribunal. Un musicien célèbre, Kwami Munsi-la-Sintura de l'O.K. Jazz, a si bien illustré le fait de la rumeur: «Balobi ye abali… On dit qu'elle s'est mariée. Comment? Pourquoi elle et pas nous? Faisons jouer la rumeur pour casser cette union !"
Terrain fécond
La rumeur est liée à notre vie quotidienne. A partir d'un fait, vrai ou faux, elle est aussitôt amplifiée, fantasmée selon le bon vouloir du conteur et la crédulité de l'écouteur. La rumeur pimente la communication. Etre le tout premier à lancer une nouvelle, bien qu'elle ne soit qu'un petit 'on dit', voilà ce que fait le bonheur de tout journaliste et de tout organe de presse. Jusqu'à l'Internet. Tant mieux si elle est sensationnelle, étrange, un peu scandaleuse, excessive, choquante. On aura le temps de vérifier sa véracité.
Son terrain de prédilection est souvent la politique, car nulle part au monde, il n'existe de politique sans rumeur. Les ambitions des grands, le manque de transparence dans la gestion de la chose publique, les rivalités, la soif de pouvoir, les accords secrets, les privilèges que les puissants s'accordent, tout cela est un terrain fécond de rumeurs. En sait quelque chose l'ancien président américain Clinton. L'univers des stars du cinéma ou de la chanson présente le flanc - peut-être encore plus que celui de la politique - à la rumeur, aux anticipations d'histoires qui, si gérées avec astuce, donneront encore plus d'éclat à l'idole que les mauvaises langues voudraient détruire ou détrôner. La rumeur créée la star et la star créée la rumeur, dit-on. La médiatisation habile d'une rumeur fait monter la vente d'un disque ou des tickets au stade.
Dehors!
A l'intérieur de la parcelle abritant le siège de la Haute Cour Militaire dans la commune de la Gombe, à Kinshasa, une banderole placée au fronton de la bâtisse de fortune met en garde: «L'opinion dans la rue, le droit au palais!». Le juge président en a expliqué le sens, en indiquant que la rumeur n'a pas droit de cité dans le très spécial cénacle qui a la tâche d'instruire le redoutable dossier au procès des présumés assassins de Stève Nyembo, une histoire féroce qui impliquerait un haut magistrat de l'Armée congolaise, maintenant sur le banc des accusés. Autant dire que toute rumeur, pour devenir 'crédible', doit être soumise à des tests, à un examen, à un contrôle des sources, à la confrontation des différentes preuves. La rumeur sans fondement tombera dans l'oubli ou dans le ridicule. Et souvent, hélas, après avoir provoqué des dégâts immenses. Un grand quotidien de Kinshasa, d'habitude très sérieux, s'appuyant sur les 'on-dit' avait annoncé en manchette, en mai dernier, qu'on avait entendu dire que le doyen des artistes musiciens congolais, le "vieux" Wendo Antoine Kolosoy, était décédé. Alors qu'il est encore là et bien portant. Une bévue qui sans doute ne contribue pas à multiplier le nombre des lecteurs du journal. On raconte que Mark Twain eut un jour la surprise de trouver dans le journal auquel il était abonné la nouvelle que «Le fameux écrivain Mark Twain vient de décéder», accompagnée de plusieurs détails sur les derniers instants de sa vie, les funérailles etc. Il prit la plume et écrivit au directeur du journal en félicitant l'auteur de l'article pour son inventivité: «Je viens de lire la nouvelle de mon trépas. Puisque votre journal est toujours bien informé, la nouvelle doit être vraie. Ayez donc la bonté de ne plus m'envoyer le journal!»
Patrick-R. Monzemu Moleli L.
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