N° 29  Janvier - Mars 2005

Notre rue

Ae29
Au cœur de la ville.
Combines électorales: c'est quoi?
Les escrocs de temps nouveaux.
Œcumenisme: des actes.
Vers l'Etat de droit.
Les villes
De ville en ville. 
La fin d'un monde?
Notre rue.
Ils sont branchés.
La Vierge Marie dans le Coran.
Wangari Maathai.
Jeunes et sentinelles.

Elle est assise à même le sol, entourée d'une bande d'enfants à l'air famélique. Depuis trois ans cette dame que tout le monde appelle Kalémie, fait partie de la rue des Trois Lacs. De notre rue, puisque je m'y suis installé il y a trente-deux ans.
A cette époque-là il n'y avait que huit familles, soixante individus environ. On se connaissait tous. Devant notre maison, je me souviens qu'habitait le vieux Klachi, qui ne s'arrêtait jamais de raconter que son père avait travaillé au chemin de fer Matadi-Kinshasa. Mes deux sœurs allaient chercher l'eau à quelques centaines de mètres, dans la rue principale, où il y avait un robinet généreux.
Les familles sont maintenant une cinquantaine, la plupart arrivées au cours de dernières quatre années. Pour un total d'environ 400 personnes. Derrière les portes provisoires ou des murs si bas qu'ils ne cachent rien, s'entassent des réfugiés de tout bord: des paysans effrayés par les exactions des rebelles ou des militaires, des veuves, des orphelins, des jeunes qui n'ont pas accepté de prendre les armes, des filles violées venues cacher leur malheur dans la grande ville. Maman Kalémie est arrivée ici après la mort de son mari, tué à coups de bâton. Débarquée à Kinshasa, elle eut la chance de tomber sur un centre d'accueil de déplacés de guerre. Cinq semaines plus tard on lui dit qu'elle devait aller ailleurs, se débrouiller. Entre temps à ses cinq enfants se sont ajoutées deux fillettes de sa sœur, décédée de choléra, à Kalémie. Les deux sont à quelques mètres de leur tante, derrière un minuscule tabouret, sur lequel sont exposés des makele, les bâtonnets d'argile cuite que les femmes enceintes mâchent pour récupérer le calcium. Sur une vieille chaise maman Kalemie offre la marchandise habituelle: des oranges, des bananes, des arachides. «Aujourd'hui personne n'achète rien - se plaint-elle. Achète quelque chose, s'il te plait!»
De l'autre coté de la rue, juste en face, un gamin vend des patates douces. Il est arrivé un matin sur un camion de sacs de manioc, venant du Kasaï occidental. Il vit avec un oncle maternel, qui l'a accueilli dans sa famille de treize. Ici tout le monde connaît l'oncle Toubau. Sans travail depuis le pillage en 1993 de l'entreprise qui l'employait, il a ouvert l'Eglise de la Puissance, où il propose des potions et des onctions pour tout genre de maladies. Il prie les ancêtres et demande à ses patients de répéter maintes fois «amen!», probablement le seul mot biblique de son vocabulaire. Les remèdes qu'il propose lui permettent d'entretenir sa petite tribu. Le fils aîné étudie le Droit.

A propos d'école, des quelque 150 enfants en âge scolaire de cette rue, seulement la moitié a la chance de fréquenter. Les autres, attendent. Du matin au soir la rue est occupée par eux, jouant des matchs infinis avec une balle de chiffons. Criant, se chamaillant ou vers le coucher du soleil, derrière un tabouret offrant des beignets, de la sauce, du poisson, des haricots, de la bouillie. Les gens qui rentrent du travail le soir n'ont pas besoin d'allumer le feu, le souper est dans la rue, ils n'ont qu'à l'acheter. C'est moins cher que de le préparer à la maison. Le bois coûte cher et le courant est coupé depuis deux ans. Des filles partent au petit matin pour revenir l'après-midi avec des fagots de bois sur la tête, achetés au marché de Kipatwi, où arrivent les camions de l'intérieur. L'opération se répète tous les jours. Sans cette expédition quotidienne, les gens ne pourraient pas cuisiner.
Après le coucher du soleil la rue résonne des cliquetis des vendeurs de pétrole. Fani, un rescapé du Maniéma arrivé dans la capitale après quatre mois de marche à pied, allume à l'aide d'une batterie de camion un vieux téléviseur. Les voisins se bousculent pour entrer dans sa parcelle voir les nouvelles du jour. A la sortie, sa fille vend des sucrés pour les spectateurs assoiffés.

La mondialisation est aussi arrivée dans ce coin. Combien a évolué notre rue! Le mécanicien qui  affiche «La clinique des voitures» dispose de trois portables, qu'il loue à ceux qui veulent parler à une sœur en France ou à un cousin en Afrique du Sud. Cela lui rapporte plus que le reste.
La maison en face appartient à Mputi. La nuit avancée il rentre avec sa bagnole-taxi, toujours plus fatiguée mais qui repart le lendemain, poussée par quatre ou cinq membres de sa famille. Ils étaient 15, à Noël de l'année dernière, trois autres, fuyant les massacres en Ituri, se sont adjoints.
En rentrant, hier soir, j'ai trouvé assis devant ma porte Mpoyi, un vieux camarade d'université, en chômage perpétuel. Il avait en main une ordonnance médicale, une longue liste de produits pharmaceutiques pour sa belle-sœur arrivée de Kindu il y a une semaine. A la hauteur de Ilebo, après trois jours de pirogue, elle a perdu le bébé qu'elle attendait. «Je ne peux pas la laisser mourir comme ça!», me dit-il. En plus, «le locataire passera demain pour me chasser: cela fait quatre mois que je n'ai pas payé le loyer. Il a promis que cette fois-ci il ne blaguera pas».
Notre rue fait de son mieux pour maintenir ses résidents en éveil. De ma longue-chaise je regarde mon épouse occupée autour du feu, lorsqu'un cri strident retentit quelque part. Je me précipite dehors. De l'autre bout de la rue un taxi avance lentement, suivi d'une queue de petits et de grands. Arrive le corps de la cousine de Tongo, un voisin: déplacée de guerre, elle a été fauchée par le lopema, le sida. Solidarité oblige, il faudra se cotiser pour l'achat d'une couronne de fleurs et accompagner le cercueil au cimetière. De retour de l'enterrement, nous sommes accueillis par une meute de jeunes aux figures saupoudrées de boue et de chaux, chantant à tue-tête 'kalelele tata mapasa!', hourra  pour le père des jumeaux! Ils se dirigent vers la parcelle de Solonu et réclament que le papa sorte. Celui-ci se présente au portail et confirme la nouvelle, qui lui coûtera trois casiers de bière pour désaltérer la foule en liesse.

Vaincu par la fatigue, je me décide à rentrer à la maison. Au portail je me bute à un agent d'une compagnie de communication qui apparemment est à ma recherche. Il m'apprend que mon portable, disparu il y a deux semaines lorsque je voyageais dans un minibus bourré de passagers, vient d'être retrouvé sur un quidam qui tentait de le vendre à vil prix. «Venez demain le récupérer», me dit-il. Pour un coup de veine, cela en est un. Notre rue n'avait pas encore vu cela!

Sylvain Mariano Kabwanshya