N° 29  Janvier - Mars 2005

La fin d'un monde?

Ae29
Au cœur de la ville.
Combines électorales: c'est quoi?
Les escrocs de temps nouveaux.
Œcumenisme: des actes.
Vers l'Etat de droit.
Les villes
De ville en ville. 
La fin d'un monde?
Notre rue.
Ils sont branchés.
La Vierge Marie dans le Coran.
Wangari Maathai.
Jeunes et sentinelles.

Où sont les «villages-familles» d'antan? Nous voilà donc piégés dans ces immenses agglomérations qu'on appelle «la ville à l'européenne» ! Et les Kinois de se vanter de «Kin-la-belle» et les Brazzavillois de s'enorgueillir de «Brazza-la-verte», par exemple, mais ces villes qui n'en finissent pas de s'élargir anarchiquement par l'afflux incontrôlable des «villageois» qui désertent les provinces rurales à la recherche du bonheur en ville, ces villes, malheureusement et manifestement, ne sont pas faites pour protéger notre «âme africaine», si ce terme revêt encore un sens pour les Africains d'aujourd'hui «citadi-nisés» à outrance…
Notre culture ancestrale, et donc notre mental, est agraire: nos racines ne plongent pas dans des «villes européennes»… Nos groupes de vie se tissaient en des espaces à taille humaine où le chef du village et son conseil avaient regard sur tout et tous, et tous les membres de chaque famille se sentaient responsables de l'éducation de tous les enfants du village et de la bonne marche de toutes les familles…

Dans nos pays avides d'indépendance politique historiquement non préparée et socialement et économiquement hypothéquée et donc mal gérée, personne parmi les «apprentis sorciers irresponsables» n'a pris garde à cette urbanisation assassine de ce don spirituel et culturel hérité de nos traditions les plus authentiques: la «société» se doit d'être une famille dont tous se préoccupent des intérêts moraux et organiques, immédiats et futurs. A la fin de mon école primaire, je reçus à treize ans une leçon inoubliable  qui vous expliquera mes regrets du «village-famille». Un dimanche fin matinée, me voilà revenant de la paroisse et, chemin faisant, je tombe sur le célèbre groupe de salseiros de Maître Taureau, bien connu des Kinois et des 'Bra'villois' sous le nom d'Ecodis.
Nous sommes en 1958, à Matete, une petite agglomération de la capitale Léopoldville (futur Kinshasa), appelée alors «Centre extra-coutumier» (l'autorité coloniale se doutait bien de quelque chose…)
Accroché au grillage du bar en plein air où le quatuor féerique (deux hommes et deux femmes) exhibait les arabesques envoûtantes de la salsa, absorbé par la magie de la danse afro-cubaine, je ne vis pas venir le coup: un «papa» que je ne connaissais pas me balança une gigantesque taloche qui me fit voir mille étoiles (au lieu des quatre qui dansaient…) et m'étala à terre à quelques mètres de lui… J'eus le réflexe de me relever presto et de détaler à la vitesse de mes petites jambes: ce parent justicier venait sur moi, déterminé à s'emparer de moi, - en flagrant délit d' admiration des danses qui n'étaient pas de mon âge…, pour m'emmener chez les prêtres de la Mission. C'en serait fait de mon projet d'entrer au séminaire à la fin des grandes vacances. Tous les adultes de la paroisse me connaissaient comme «le garçon qui veut se faire prêtre»… J'en tremble encore en racontant cette histoire.

Mais je continue à bénir ce redresseur de moeurs dont la gifle me sera d'une très grande utilité dans ma vie de prêtre. Vous avez des histoires semblables dans vos souvenirs d'enfance, à coup sûr! Me cantonnant à ce seul aspect de la vie du « village-famille», je ne puis que regretter la disparition de cette grande force sociétale qu'était la responsabilité solidaire dans l'éducation des enfants. Combien de parents aujourd'hui acceptent que le maître à l'école ose lever la règle en bois sur les phalanges de leur enfant turbulent ? Cela fait des procès impossibles, entraînant le laisser-aller et l'indifférence dans l'éducation,  la corruption des directeurs qui font des bulletins «cleen» monnayés par les parents inaptes.

L'urbanisation entraîne certes des avantages physiques et matériels (transports en commun, quand il y en a; salubrité de la voirie, là où ce service fonctionne; eau courante et électricité, hors délestage, bien sûr…) mais le prix payé est très cher: l'individualisme qui a forgé une mentalité de profiteurs égoïstes dans la vie sociale et politique. Les chefs ne sont plus ceux qui ont souci du bien-être public mais ceux qui de droit font main basse sur les richesses de la collectivité, tirant ce droit de leur position de «chefs» qui n'ont de comptes à rendre à personne…
C'est la fin d'un monde, du monde d'équité et de gêne (grande valeur africaine!), d'honnêteté intellectuelle et morale. Aussi, l'Eglise parlant de «l'Eglise-famille» nous fait comprendre avec douleur toute la gravité de ce phénomène agressif de l'urbanisation qui quelque part désarticule  la solidarité humaine jusqu'à l'étouffer. Et nous, Africains, sans chercher à analyser tout cela, nous nous jetons tête baissée dans les flots impétueux de la «modernisation», sans  précautions, allant à contre-courant de notre âme profonde…