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Mado Boluwa est arrivée chez nous hier, avec son bébé de neuf mois. L'air affligé et fatigué, bien différent de son aspect habituellement pétillant. Je la connais très bien et j'ai eu la possibilité d'apprécier son courage et sa capacité de faire face aux obstacles. Elle est une des centaines de femmes congolaises arrivées en Ouganda à la suite des soldats ougandais rentrés de la guerre en RDCongo, il y a environ trois ans.
Elle est originaire de Basankusu, à un millier kilomètres de la frontière de l'Ouganda, où j'ai travaillé comme missionnaire pendant un certain temps. L'année dernière j'ai découvert qu'un nombre considérable de femmes congolaises vivent dans les casernes militaires de Magamaga, tout près de Jinja, où je me trouve actuellement. Heureuses de découvrir que des missionnaires connaissant leur langue étaient là, elles se sont présentées. Parfois seules, mais la plupart du temps en groupes de trois ou quatre. Leurs histoires sont un reflet vif de la situation désespérée de beaucoup de Congolais après plusieurs années de guerre civile et l'effondrement des infrastructures, santé, éducation, commerce.
Leurs histoires
L'armée ougandaise était entrée en profondeur dans le Congo, apparemment pour appuyer un groupe rebelle. En réalité cela lui avait permis de mettre les mains sur ses fabuleuses richesses (or, diamants, coltan). Dans beaucoup d'endroits, les Ougandais ont été accueillis comme des libérateurs. Ils étaient disciplinés et organisés relativement bien et, la chose la plus importante, ils recevaient régulièrement leur salaire en dollars. Rien d'étonnant donc si de nombreuses filles ont été séduites par ces libérateurs polis. Au fond, mieux cela qu'une vie malheureuse au Congo frappé par la guerre. Suivant l'armée ougandaise qui rentrait dans ses baraquements, elles sont arrivées en Ouganda. Des centaines et des centaines, désireuses de fuir la pauvreté et la misère de leurs lieux d'origine, pleines d'espoir d'une vie meilleure. Parfois elles sont parties contre la volonté de leurs familles. Ce qu'elles ont trouvé en Ouganda, naturellement, ne correspondait pas aux mirages idylliques créés par les soldats désireux de frapper l'imagination des jeunes femmes. Certaines ont découvert peu après leur arrivée que leur mari potentiel avait déjà une épouse et des enfants en Ouganda. La plupart des soldats venant du Congo ont été bientôt redéployés dans le nord de l'Ouganda, pour combattre une autre guerre dans leur propre pays, cette fois-ci contre les rebelles de Kony, qui depuis 17 ans massacrent les populations du nord. Les femmes sont restées dans les baraquements dispersés dans le pays. Les relations se sont bientôt refroidies, des maris ont été tués dans les combats, d'autres ont disparus. Un nombre de plus en plus important de femmes ont été abandonnées avec leurs bébés et sans ressources
Puis, un jour...
L'histoire de Mado Boluwa représente très bien la situation dans laquelle se trouvent beaucoup de gens. Lorsqu'elle est venue la première fois nous visiter avec un groupe d'autres femmes congolaises, elle semblait heureuse, prête à accepter le défi de se construire une nouvelle vie en Ouganda. Son mari avait été redéployé dans le nord, il lui laissait un bébé, leur rapport semblait solide. Puis, un jour elle est venue pour demander de l'argent. «Je voudrais aller à Kasese, près de la frontière congolaise - dit-elle - pour acheter des pagnes. On importe du Congo des tissus bien imprimés et à un bon prix. Elle voulait vendre ces tissus au détail, dans l'espoir de gagner quelque chose. On lui a prêté de l'argent et pendant quelques mois on n'entendit plus rien d'elle. Jusqu'à hier. Elle était visiblement fatiguée. Elle s'assit et me raconta son histoire. A Kasese, au lieu du tissu elle avait acheté plusieurs cartons de cigarettes, parce que la marge du bénéfice aurait été plus grande, avait-elle calculé. Une fois arrivée de nouveau à Jinja, on lui dit que si elle allait vendre les cigarettes dans la région de Gulu, elle aurait gagné le double.
Le désastre
Désireuse donc de saisir cette opportunité, malgré le danger réel d'embuscades de la part des rebelles, elle prit la route de Gulu. En y arrivant, elle entendit que vers Kitgum, plus au nord, le bénéfice aurait été plus grand. Elle décida de prendre le risque. Mais c'est justement sur la route vers cette localité que le désastre arriva. Les trois derniers véhicules du convoi dans lequel elle voyageait ont été attaquées par bandits armés (des rebelles?) Plusieurs passagers ont été tués ou blessés. Tous ont été dérobés de leurs bagages. Quelques voyageurs furent forcés par les voleurs à porter le butin dans la brousse. Mado perdit toutes ses marchandises. Puis, pour compléter la liste des malheurs, elle reçut la nouvelle que son mari avait été arrêté et se trouvait dans la prison de Luzira, accusé d'avoir perdu son revolver (est-ce qu'il avait voulu le vendre?). Quand elle se présenta réclamer la part de son salaire au quartier général de Bombo, on lui expliqua qu'un soldat en prison ne reçoit pas de paie. Elle était là, les mains vides, désolée, avec un seul désir dans son cœur: quitter l'Ouganda et rentrer au Congo. Son histoire n'est pas une exception. D'autres frappent régulièrement à ma porte, leurs rêves brisés, désespérés, à la recherche d'un moyen pour retourner à la maison. 'Lorsque deux éléphants se battent, l'herbe est piétinée', dit un proverbe: c'est ce qui arrive dans la région des Grands Lacs.
Fons Eppink MHM
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