N° 30  Avril - Juin 2005

AE 30

Le courage de briser.

Toujours là?

Ville-morte!

Togo: on change.

Le petit frère.

Les armes et l'Afrique

Les meilleurs guerriers! 

Culture de la paix du coeur.

Militaire, donc méchant?

Keur Moussa.

Les mains vides.

L'ange de l'Amazonie.

Ils peuvent attiser.

Toujours là?

Il sera bientôt quarante ans. La nuit du 24 novembre 1965, le Gén. Mobutu, avec la complicité des hauts officiers de l'Armée, prenait le pouvoir suprême au Congo. Les activités des partis politiques étaient interdites; Mr. Joseph Kasa-Vubu était destitué de ses fonctions de président de la république et expédié dans son village natal au Bas-Congo, où il mourra. Les sécessions et les rebellions qui avaient endeuillé le Congo entre 1961 et 1964, avaient donné au Gén. Mobutu l'occasion de s'affirmer comme l'homme fort des situations difficiles et comme le garant de l'unité nationale. Aussi le prétexte à son coup d'Etat militaire était: éviter au pays un nouveau bain de sang.
Le pays s'installait dans une dictature soutenue par la création d'une petite classe d'intouchables et un long cortège de misères connues sous l'appellation de «mal zaïrois» et qui sont toujours là. Les dangers de la nostalgie.


Au terme de la proclamation de la prise du pouvoir, le lendemain du coup d'Etat, le nouveau Chef de l'Etat a tenu une conférence de presse entourée de deux présidents du Parlement et du Sénat, à savoir Mrs. Sylvestre Mudingayi et Yvon Kimpovi, qui n'ont point ouvert la bouche durant toute la conférence. Deux ans plus tard, les deux Chambres (Parlement et Sénat) furent fermées et les membres renvoyés chez eux avec l'interdiction de faire la politique. Pour intimider davantage les politiciens le président fit pendre, en juin 1966, sans procès véritable, des hommes politiques bien connus, notamment Evariste Kimba, Emmanuel Bamba, Mahamba et Anani, accusés de la conspiration et de préparer un coup d'Etat. Mr. Anani qui a longtemps résisté à la mort, a finalement rendu l'âme en criant: «Je suis innocent et je n'ai rien fait».
Pour combler le vide laissé par l'élimination des partis politiques, le président Mobutu créa le 20 mai 1967, le Parti-unique, sous l'appellation de «Mouvement Populaire de la Révolution» (MPR). Trois ans plus tard il deviendra Parti-Etat. L'Administration publique, l'Armée, la Justice deviendront des instruments soumis et exécutants de la politique du Parti-Etat, en mal de militantisme. De 1970 à 1974, le régime a aussi combattu avec acharnement l'Eglise catholique romaine qui est demeurée jusqu'à la fin la seule force capable de lever la voix contre les méfaits et injustices du régime. Il s'est aliénée l'Eglise qu'il n'a pas réussi à inféoder comme institution. Souvenons-nous des humiliations infligées à Cardinal Malula, qui a été contraint à l'exil à Rome, après lui avoir arraché sa maison. Souvenons-nous également du journal Afrique Chrétienne, dont le directeur de rédaction a été emprisonné injustement et arbitrairement.
Dans l'Armée, plusieurs Officiers militaires hautement qualifiés furent tués, sans procès véritable, sous prétexte de coup d'Etat monté et manqué.
Pour briser la résistance qui demeurait dans les milieux universitaires, le pouvoir fit fusiller, en juin 1969 des étudiants de l'Université Lovanium (aujourd'hui Unikin) qui revendiquaient leurs droits légitimes. Beaucoup d'étudiants furent tués, d'autres blessés ou emprisonnés et le reste enrôlé dans l'armée. L'arrestation, le mauvais traitement et la relégation des treize parlementaires, fondateurs de l'UDPS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social), dans les années '80, a contraint ce parti de l'opposition à vivre durant de nombreuses années dans la clandestinité.
Le massacre des étudiants de l'Université de Lubumbashi en 1990, qui n'est pas élucidé jusqu'à ce jour, se situe dans ce cadre d'un conflit permanent avec le peuple et un régime avait se servait d'un système policier toujours occupé à intimider, à agresser de mille manières.

Conflit permanent

Ce n'est qu'en 1990, après la fin de la Guerre froide que le régime de Mobutu a fini par se saborder, en grande partie parce qu'il a été constamment dénoncé et rejeté par des individus et des groupes, qui constituaient encore la conscience critique de la société congolaise globale. Et cela, même lorsque le peuple était manipulé, terrorisé et contraint à courber l'échine devant le «Guide éclairé».
Dans leur
Mémorandum adressé au président Mobutu, dans le cadre des consultations populaires de janvier à mars 1990, les Evêques du Congo ont affirmé que la Primauté du Parti sur l'Etat était inacceptable, car c'est l'Etat qui est toujours premier. Ils ont aussi dénoncé le monisme politique et la concentration du pouvoir dans les mains d'une seule personne. Le document provoqua la fureur du Guide contre l'épiscopat; car il n'acceptait pas la remise en question et la critique même constructive.
Les principales conséquences du régime dictatorial ont été: la confiscation de la liberté d'expression; la corruption généralisée; le clientélisme et népotisme; le pillage systématique des richesses nationales avec la complicité des prédateurs locaux et étrangers; la mise en place d'une minorité de riches comprenant trois cents familles; les gabegies financières et les détournements des deniers publics; l'insouciance du bien commun et l'impunité institutionnelle (on a créé une classe d'intouchables).

Les conséquences

Ainsi, 40 ans après l'instauration du régime dictatorial, le pays patauge. La population vit dans des conditions infrahumaines. Le plus troublant dans tout cela, c'est de constater que les principaux agents de la manipulation de la conscience des citoyens ont été des intellectuels, parfois des intellectuels chrétiens, collaborateurs du leader suprême.
Et que la transition vers un système pleinement démocratique, débutée en 1990, c'est un parcours à obstacles. Car, dans l'ensemble, les maux qui étaient décriés durant le régime tyrannique, se sont aggravés à un rythme accéléré au cours de cette période.
Aujourd'hui le pays est à un tournant décisif. Tout le monde souhaite vivement l'organisation d'élections libres et transparentes, honnêtes et démocratiques, pour l'avènement d'un Etat de droit. Tout le peuple aspire à aller aux élections pour choisir des dirigeants disposés à se mettre à son service pour une société juste et fraternelle.
Mais le scénario qu'on vient de rappeler à des similitudes avec la situation actuelle. Il y a toujours un bon nombre de gens qui pensent qu'il faudrait de nouveau un homme fort, pour diriger le pays d'une main de fer. Au contraire, les nouveaux dirigeants dont le peuple a besoin pour la troisième république ne sont ni des chefs de guerre ni des «sauveurs». Le pays a besoin de leaders patriotes, c'est-à-dire de gens qui aiment leur pays et le servent avec dévouement.
C'est tout. Biens sûr, les citoyens aussi sont appelés à opérer un changement. Car, disait l'écrivain irlandais George Bernard Shaw, «La liberté qu'ils réclament implique responsabilité. C'est pourquoi la plupart des hommes la redoutent».

Louis Kalonji