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200 ou 300.000 morts, un million et demi de déplacés, voilà les dernières données sur le conflit au Darfour. Une région apparemment très pauvre (on parle de pétrole caché quelque part) du Soudan occidental, où se reproduit le scénario habituel: des hommes armés de kalachnikovs sévissent en tuant la population et en brûlant leurs habitations. Ce sont les Janjawids, les fameuses milices pro-gouvernementales, que le Congrès des Etats-Unis avait qualifiées, en septembre 2004, de «génocidaires», alors que les Nations Unies ont préféré affirmer, le 31 janvier dernier, que «certains responsables pourraient être accusés d'intentions génocidaires».
Pourquoi cette appréciation différente? Ce n'est pas la peine d'aller chercher loin: les armes. Des membres du Conseil de Sécurité des Nations-Unies ont conclu, ou sont sur le point de le faire, des contrats lucratifs d'armement avec le Soudan (des dizaines d'avions de combats, des centaines de chars et de véhicules blindés, destinés à l'armée soudanaise). A eux seuls, Etats Unis, Russie, France, Royaume-Uni et Allemagne représentent plus de 90% du commerce mondial d'armements: entre 1998 et 2002 ils ont exporté des armements pour un montant de 101.000 millions de dollars américains. Le reste du marché est couvert par Israël, devenu un important exportateur dans les secteurs de l'électronique, des drones (petits avions d'observation sans pilote) et des missiles tactiques, puis par la Chine, l'Italie, la Suède, l'Afrique du Sud et le Brésil.
Marché d'armes
Ils vendent à qui? A l'Afrique, par exemple. L'Afrique reste un marché attractif, même s'il est pauvre et apparemment marginal par rapport au marché global des armes. Dans le continent, les armes circulent. Il attire les pays et les producteurs qui veulent se débarrasser des surplus de la guerre froide ou d'armements dépassés par les progrès technologiques. Et il y a aussi ceux qui ne reculent pas devant le fait de placer sur le marché africain des systèmes de production nouvelle. Les experts affirment que le trafic d'armes reste un problème majeur de sécurité en Afrique subsaharienne ensanglantée par de nombreux conflits. Le rapport Small Arms Survey 2003: Impasse sur le développement", a constaté une tendance à la diminution des conflits armés en Afrique, qui se manifeste par une baisse de la demande des armes légères. Les tentatives de résolution des longues guerres en Angola, en République Démocratique du Congo, au Libéria et au Soudan (dans ce pays, la guerre a duré 22 ans), ainsi que la signature de nombreux accords régionaux sur les armes légères ont contribué à cette diminution. Mais le trafic ne s'est pas, pour autant, arrêté. Le rapport met une nouvelle fois en cause des trafiquants internationaux, déjà dénoncés par les Nations Unies, qui continuent en toute impunité à livrer des armes et de l'équipement militaire à travers le continent africain. Dans une situation d'absence ou de grand affaiblissement de l'Etat, nombreux sont les acteurs (publics et privés) présents sur les théâtres de guerre: troupes régulières, groupes de guérilla ou paramilitaires, unités d'autodéfense, mercenaires étrangers et troupes régulières étrangères. Tous les moyens sont bons pour financer les achats d'armes: vols, pillages, prise d'otages, contrôle des marchés; taxes ou pots-de-vin sur la production des biens primaires, trafic de diamants ou de la drogue; détournement des aides humanitaires en faveur des unités combattantes (armée ou guérilla).
Conseils militaires, mercenaires, sécurité
Le commerce des armes alimente plusieurs activités. Certaines sont appelées pudiquement «conseil militaire». L'entraînement, l'encadrement, la fourniture de services logistiques aux différentes formations présentes dans les zones de conflits africaines sont les «spécialités» fournies par des agences internationales spécialisées. La figure du mercenaire a évolué. A côté du «vieux mercenaire», des bandes ramassées selon les besoins, s'est affirmée la figure de véritables et propres multinationales de la «sécurité», auxquels même l'ONU a l'intention de recourir. Au moins 90 forces privées de sécurité, de différents types sont présentes en Afrique. Surtout pour la protection des compagnies minières et pétrolières. Il y a un fort mélange d'intérêts entre activités d'extraction, commerce des armes et emploi de mercenaires en Afrique, et non pas seulement en Afrique. Les Etats-Unis mais aussi la Grande-Bretagne, et dans une moindre mesure, la France, ont intégré dans leur stratégie militaire l'utilisation des sociétés de mercenaires. A côté de l'armement et de l'entraînement fourni d'Etat à Etat, les fournitures d'armements entre organismes privés deviennent toujours plus importantes. Et les considérations d'ordre géopolitique passent souvent à l'arrière plan par rapport à celles à caractère strictement commercial. Cela a été le cas, par exemple, de la compagnie pétrolière ELF, qui a financé les deux parties du conflit du Congo-Brazzaville, afin de maintenir les concessions pétrolières dans le Pays. La privatisation de la guerre a aussi des conséquences paradoxales en Afrique, comme le montre le vidage progressif des capacités militaires des armées régulières africaines. Redoutant des coups d'Etat et des révoltes militaires, de nombreux présidents africains (dans plusieurs cas, arrivés au pouvoir précisément grâce à un coup d'Etat), ont transformé les unités régulières en «armées de parade», en créant en même temps des gardes prétoriennes bien armées et des milices privées, pour leur propre sécurité. Ces corps sont formés d'hommes fidèles appartenant à la même ethnie que celle de l'homme fort du pays. Il est ainsi clair que, de cette manière, on sape les bases de l'Etat en faveur d'entités au-dessus de l'Etat (l'ethnie, la région, etc.) ou en dehors de l'Etat (les réseaux criminels, les multinationales minières et agricoles etc.). Le trafic de diamants est un autre exemple de ce type. La commercialisation des diamants produits dans les régions contrôlées par les rebelles en Sierra Leone, a vu plusieurs acteurs: le réseau de trafiquants de diamants, les centres d'achat et de vente (Belgique, Grande-Bretagne, Suisse, Afrique du Sud, Etats-Unis, Israël), les pays voisins, les fournisseurs d'armes (souvent avec des bases dans des paradis fiscaux comme les îles Cayman ou les Emirats Arabes Unis), des compagnies aériennes complaisantes qui les transportaient à destination. Dans le commerce des diamants, on trouve souvent des trafiquants du Moyen-Orient. Plusieurs régions de l'Afrique sont devenues des lieux d'affrontement «par procuration» entre les puissances du Moyen-Orient. Le gouvernement du Soudan, par exemple, est appuyé par l'Iran et reçoit des aides et des financements pour son effort belliqueux, de compagnies pétrolières asiatiques: la compétition pour les ressources vitales touche non seulement les occidentaux, mais aussi les économies asiatiques. L'Afrique subsaharienne risque ainsi de devenir toujours plus un terrain de conquête des économies plus fortes.
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