N° 30  Avril - Juin 2005

AE 30

Le courage de briser.

Toujours là?

Ville-morte!

Togo: on change.

Le petit frère.

Les armes et l'Afrique

Les meilleurs guerriers! 

Culture de la paix du coeur.

Militaire, donc méchant?

Keur Moussa.

Les mains vides.

L'ange de l'Amazonie.

Ils peuvent attiser.

Les armes et l'Afrique (2)

précédente

La production africaine

Les intérêts de la "new economy" se mêlent avec ceux de la « old economy ». Le Coltan, minerai stratégique pour l'industrie des téléphones portables, est extrait dans une région du Congo sous le contrôle des ex-rebelles, appuyés par l'Ouganda et le Rwanda.
Les plus importantes multinationales occidentales achètent le minerai par l'intermédiaire de sociétés situées en Ouganda et au Kazakhstan.

En plus des armes provenant d'autres parties du monde, la production dans certains pays africains prend des proportions qui pourraient, avec le temps, devenir inquiétantes. Parmi les pays africains producteurs d'armes, on trouve: l'Afrique du Sud, le Zimbabwe, le Nigéria, la Namibie, l'Ouganda, le Kenya, la Tanzanie et l'Egypte. Le plus grand producteur est l'Afrique du Sud, qui a hérité, du régime de l'apartheid, une industrie perfectionnée et diversifiée. Actuellement, en Afrique du Sud, il y a 700 usines qui travaillent dans le secteur militaire et emploient 22.500 personnes (à la fin des années 1980, il y en avait 160.000). D'après les données officielles, le pays exporte des armes dans 61 pays, même si les régions privilégiées sont le Moyen-orient et l'Afrique. Le plus grand client est l'Algérie qui, à elle seule, représente 28% de toutes les ventes en Afrique. Et puis Inde, République Populaire de Chine, Emirats Arabes Unis, Taïwan, Singapour, Thaïlande, Cameroun, Chili, Colombie, Koweït, Oman, Pérou, Swaziland, Congo-Brazzaville, Botswana, Ouganda, Rwanda, Tunisie, Côte-d'Ivoire, Kenya, Zambie, Mozambique et Mexique. L'Algérie achète notamment des UAV (avions sans pilote) de reconnaissance et un ensemble de mise à jour de la flotte d'hélicoptères de combat d'origine soviétique.
Le reste des exportations se répartit de la façon suivante: 15% vers les pays du Moyen-Orient, 16%            en Asie du Sud; 15% dans le reste de l'Asie; 16% en Europe; 5% aux Amériques, et 1% aux Nations-Unies (équipements pour les Casques Bleus). L'Afrique du Sud - on ne doit pas l'oublier - investit plus d'argent pour les armes que pour la lutte contre le sida
Le Zimbabwe a, lui aussi, hérité de son précédent régime (quand le pays s'appelait encore Rhodésie), d'une industrie embryonnaire de guerre. L'entreprise baptisée en 1984, Zimbabwe Defence Industries (ZDI), produit des armes légères, des munitions et des mines. Le «Know how» pour la production d'explosifs et de mortiers a été fourni par la France, et la Chine a construit une usine de munitions pour des armes d'infanterie. Parmi les clients de la ZDI, il y a l'Angola (l'armée gouvernementale et avant, les rebelles de l'UNITA), les rebelles soudanais et la R D Congo. Lorsque les troupes zimba-
bwéennes appuyèrent le Président L. D. Kabila, en échange des fournitures de la ZDI, Harare obtint la concession de 37,5% des actions de «Gecamines», la société minière congolaise.
La ZDI produit des armes légères (en particulier des copies de la mitraillette israélienne UZI et de la mitraillette tchèque CZ25), et surtout des munitions (de 9mm à 20mm), des projectiles de mortiers (60, 81, et 120 mm), des grenades anti-personnel et anti-chars. Parmi les clients officiels du Zimbabwe, il y a l'Afrique du Sud, le Malawi, le Botswana, la Tanzanie et la Zambie.
L'Ouganda dispose, elle aussi, d'une petite industrie de guerre. Dans ce pays il y a au moins trois usines d'armes. La plus grande, Nakasongola Arms Factory, est de propriété chinoise (une
joint venture entre le gouvernement de Pékin et des techniciens et entrepreneurs d'origine chinoise, nord-coréenne et sud-africaine). Cette usine se trouve dans la région de Gulu (où sévit depuis des années la Lord's Resistance Liberation Army, LRA), et produit des armes légères et des mines, fournies à l'armée du Burundi et à l'UNITA angolaise. Il y a aussi la "Saracen" qui fournit l'armée ougandaise, et dont le propriétaire est la Strategic Resources Corporation, nom derrière lequel se cache la célèbre Executive Outcomes (EO), la Compagnie Militaire Privée sud-africaine (PMC), qui a cessé officiellement ses activités à la fin de 1999, mais que l'on suspecte d'agir derrière des noms plus discrets. Il y a enfin Ottoman Engineering LTD, spécialisée dans les armes légères. Un des clients de l'industrie ougandaise est la République Démocratique du Congo.
Au Kenya, la Kenya Ordinance Factories Corporation produit des munitions pour revolvers et fusils d'assaut (de 20 à 60.000 par jour). L'usine a été construite avec le concours de la FN belge et a été inaugurée en 2000. Le gouvernement du Kenya déclare que sa production est destinée seulement aux forces armées locales, et qu'il n'a pas l'intention d'accorder des licences d'exportation.
Le seul producteur d'armes de l'Afrique de l'ouest est le Nigeria. Créée en 1964, la Defence Industries Corporation (DICON) a eu un rôle important durant la guerre de sécession du Biafra (1968-1970). Confiée à des entrepreneurs étrangers, l'usine fut déclarée en faillite en 1972, et son directeur général, un Allemand, fut expulsé du pays. La société a cependant continué à fonctionner avec des hauts et des bas pendant trente ans environ, sous les régimes des militaires. A la fin des années 1990, le nouveau gouvernement civil décida de relancer la production militaire.
Dans ce but, on nomma un nouveau conseil d'administration de la DICON, et l'on établit des contacts avec la Russie pour le transfert de technologies. L'usine nigériane emploie actuellement 700 personnes environ, à Kaduna, où sont produites des armes légères et des munitions; l'usine de Bauchi produit des véhicules blindés légers. Officiellement, les armes produites sont destinées seulement aux besoins des forces armées et de la police du Nigeria.
En Afrique du Nord, le principal producteur d'armements est l'Egypte. Ce pays exporte aussi vers l'Afrique subsaharienne. En 1992, deux ans avant le génocide rwandais de 1994, on signa un contrat d'achat d'armes égyptiennes en faveur de l'armée rwandaise. Le contrat, garanti financièrement par une banque française, comprenait des mortiers de 60 et 82 mm, 16.000 projectiles de mortiers, des obus de 122 mm, avec 3.000 coups, des lance-roquettes, des explosifs au plastic, des mines anti-personnel et 3 millions de projectiles de petit calibre.

L'héritage des conflits terminés

Quand une guerre se termine, un des problèmes à affronter est le désarmement des anciens combattants. Malheureusement, malgré les efforts faits par les Nations Unies et par d'autres organisations, le désarmement total reste, dans pas mal de cas, un mirage. Au Libéria, par exemple, où la guerre civile entre les combattants fidèles au Président déposé Charles Taylor et les rebelles des LURD (Libériens Unis pour la Réconciliation et la Démocratie) et du MODEL (Mouvement pour la Démocratie au Libéria) s'est terminée au mois d'août 2003, le programme de démobilisation et de désarmement de plus de 85.000 combattants, dont 20.000 enfants soldats (certains avaient moins de 9 ans), fait par l'Onu, n'a démarré que le 15 avril 2004.
Les anciens combattants reçoivent 300 dollars (en deux tranches, 150 dollars tout de suite, le reste trois mois plus tard, lorsqu'ils ont completé le programme de réinsertion dans la société civile). Le fait qu'ils n'ont pas l'obligation de se présenter avec leur arme pour la remettre aux Casques Bleus de l'ONU, a créé une situation paradoxale par rapport à la Côte d'Ivoire, pays voisin, où les rebelles des «Forces neuves» doivent remettre leurs armes en échange d'une somme de 900 dollars. Il s'est ainsi créé un trafic d'armes entre les deux pays, car les anciens rebelles libériens cherchent à gagner deux fois, en participant au programme de désarmement dans leur propre pays et au programme en cours en Côte-d'Ivoire. Ils se font passer pour des combattants ivoiriens, ou encore, ils vendent leurs armes aux rebelles de la Côte-d'Ivoire, en échange d'une tranche des 900 dollars reçus pour la remise de l'arme.
Les armes en circulation vont ainsi alimenter des circuits illégaux qui fournissent la délinquance et les guérillas des pays voisins. L'héritage de mort que représentent ces armes continue ainsi à être une source de déstabilisation pour des régions entières de l'Afrique. L'arme préférée du banditisme africain n'est pas le revolver mais la kalachnikov (AK47), recyclée par les anciens rebelles. Les braconniers qui sévissent dans le Parc national Kafue en Zambie septentrionale, par exemple, utilisent des kalachnikov importées dans le pays par des réfugiés angolais. Dans le nord du Cameroun, plus de la moitié des bandits de grand chemin sont des anciens rebelles provenant de République Centrafricaine, du Tchad et du Nigeria. A cause de la diffusion importante d'armes légères dans le continent, 18% des homicides et des suicides avec des armes à feu, enregistrés en un an dans le monde entier, se sont produits en Afrique.
Sur notre continent, les armes de guerre servent dans 35% des homicides, dans 13% des vols, et dans 2% des viols. Le pays le plus touché par la violence armée est l'Afrique du Sud, où, chaque année, il y a 30 homicides avec armes à feu par 100.000 habitants, donnée qui met ce pays à la deuxième place au plan mondial, après la Colombie.

Désarmement possible

D'après des experts, toutefois, la situation africaine est tragique mais pas désespérée. On estime que le nombre d'armes légères en circulation en Afrique est de 30 millions (5% de toutes les armes légères en circulation dans le monde). Plus de 8 millions d'armes légères seraient en circulation rien qu'en Afrique de l'Ouest, dont plus de la moitié sont entre les mains de rebelles ou de criminels. Les experts sont de l'avis que les efforts internationaux pour juguler ce genre de trafic n'ont eu que peu d'effet, faute de mesures punitives véritables. Ils mettent une nouvelle fois en cause des trafiquants internationaux qui continuent en toute impunité à livrer des armes et de l'équipement militaire à travers le continent africain. Il s'agit d'un chiffre important mais qui ne rend pas impossible la réalisation de programmes de désarmement. Il faut souligner toutefois que 80% de ces armes sont aux mains de civils, contribuant ainsi à l'instabilité de plusieurs régions de l'Afrique.
D'autre part, cette donnée est préoccupante parce qu'elle signifie que même avec un nombre relativement réduit d'armes, un nombre réduit de rebelles est en mesure de compromettre la vie de pays entiers. La présence d'armes au Libéria et en Sierra Leone a entraîné des courants illégaux dirigés aussi vers des pays considérés relativement stables, comme le Ghana où, d'après des données officielles, il y a plus de 40.000 armes à feu hors du contrôle de l'Etat. Au Nigeria, pays traversé par des tensions ethniques et religieuses qui débouchent souvent sur des actes de violence, il y aurait au moins un million d'armes détenues illégalement. Au cours des trois guerres civiles qui ont secoué le Congo-Brazzaville en 1993, 1997 et 1998-1999, les différentes milices ont reçu un flot constant d'armes. Sur les 74.000 armes légères distribuées aux forces combattantes congolaises, 24.500 provenaient des arsenaux des forces de sécurité, et 49.500 avaient été importées d'Israël, de l'Afrique du Sud, de la Chine, de la République Démocratique du Congo, du Gabon et du Zimbabwe. Le Congo-Brazzaville a la triste réputation d'être le premier pays où une milice (les Cobra), est entrée en possession des roquettes russes RPO-A Shmel. Des engins meurtriers, employés en Afghanistan et en Tchétchénie, qui produisent des explosions monstrueuses, provoquant une décompression si forte et soudaine qu'elle rase au sol les bâtiments avoisinants la cible et écrase les poumons.

Sources: Ag. FIDES, J&P, Amnesty I., NU.