N° 31  Juillet - Septembre 2005

J’entends d’ici les hurlements que vous étouffez dans vos cœurs: «Nous, Africains, des riches?  Alors que la misère noire partout pousse comme l’herbe folle et fait de nous des morts vivants?» Mais bien sûr, mes princes, que nous sommes tous des millionnaires… potentiels ! Tous les Atlas de l’Afrique l’affirment avec autorité: nous foulons de nos pieds nus ou chaussés au chic italien ou anglais des mines plus opulentes que celles du roi Salomon. Ce discours, moi, je l’entends depuis que j’ai été à l’école à l’âge de six ans (j’en assume 60 aujourd’hui !), et  l’on nous parlait avec émotion de «l’Ituri, le grenier du Congo» et de «l’uranium de Chinkolobwe qui a donné le jour à la première bombe A de l’Histoire». Nous en étions fiers, nous, les petits colonisés, de notre grand Pays capable d’une telle… explosion ! Dites donc !

 

Et, aujourd’hui, nous croupissons dans le sordide que cachent mal nos faux-semblants et nos oripeaux d’une civilisation moderne où ne trouve pas son compte  notre «âme africaine» quelque part désemparée et en réelle dissonance avec les corps et un environnement matériel et social, politique et spirituel totalement  rongé par la lèpre du sous-développement. Survivre misérablement «au taux du jour» en dessous du seuil de la pauvreté, dans une portion «scandaleusement riche» de cette Terre des hommes, n’est pas vivre du tout, mais à qui la faute? A l’époque où la Colonie et les Missions apprirent à lire et à écrire aux petits indigènes du Kasaï, et à parler français, pour l’inscription scolaire ou le minerval trimestriel le prix à payer était très modique: rapporter une calebasse bourrée de «ces petites pierres brillantes» que charriaient les eaux paresseuses de leurs rivières et ruisseaux, pierres étranges que depuis la nuit des temps les enfants, en batifolant, faisaient ricocher sur la surface des courants pour admirer dans les embruns les couleurs arc-en-ciel qu’elles produisaient sous le soleil… Et les négrillons aux pieds nus de courir dire à leurs géniteurs ignares: «Ils sont fous, ces «Batoke» (les Blancs)! Qu’est-ce qu’ils ont besoin d’accumuler des tas de tous ces vulgaires petits cailloux qui sont nos jouets ?!?» Une fois instruits sur la valeur marchande de ces «pierres brillantes», même schéma avec les «pierres jaunes» de Kilo-Moto autour de Kisangani, «ville-martyre» de la cupidité sanguinaire, voici que ces Africains impatients et avides se font encore berner par les gens venus du froid Nord. Ils ne leur paient pas le prix juste ni n’élaborent un seul plan de développement durable des contrées d’où ils extraient le diamant meurtrier sans leur enseigner le «Know how»: aucune industrie de transformation du diamant n’a été érigée au Kasaï, ni pour l’or en Haut-Uele, jusqu’à ce jour, et tous les Africains le savent. Corruptibles à souhait parce que égoïstes, ils se contentent béatement des miettes qu’on leur jette. Éternels pigeons!

 

Des générations de dirigeants véreux nous ont poussés inexorablement vers le suicide moral, spirituel et physique, suicide collectif d’un peuple corvéable à merci! Le sens aigu de l’autorité-service aurait pu en faire des dieux vivants pour nous, c’est-à-dire des gens sur qui les autres ont le droit de compter et qui n’oublient jamais qu’ils sont là pour les autres, car «être chef, c’est offrir aux autres la possibilité d’un meilleur service»…

Le créneau est étroit, et le véhicule de nos cœurs incirconcis inconsidérément immense.

Et c’est l’impasse africaine: des peuples miséreux mourant de faim assis sur des trésors fabuleux dont ils ignorent même, parfois, jusqu’à l’existence.

Nos richards