N° 31  Juillet - Septembre 2005

Multiplication d’attentats à la voiture piégée en Iraq; attentats suicides en Égypte, aux Philippines, au Sri Lanka, en Tchétchénie, au Cachemire … Plus de cent attaques à l’explosif perpétrés par les rebelles en Colombie, en à peine trente jours. Les terrorisme défraye la chronique et la télé montre presque tous les jours des véhicules et des immeubles en flammes ou des secouristes transportant des corps en lambeaux. Des projets de mort dont on n’entrevoit pas la fin. Mais il y a d’autres manières de « terroriser ».

 

Dans la vie de tous les jours on dit des paroles, on fait des gestes, on prend des attitudes capables d’effrayer les individus et d’ébranler leur paix. Sans déflagrations ou destruction d’édifices. Le but recherché n’est pas celui de renverser le gouvernement ou d’éliminer quelqu’un. On pourrait l’appeler le ‘petit terrorisme’, qui entretient la peur et l’exploite. Des gens en uniforme arrêtent une voiture. «Monsieur, vous n’êtes pas sur la ligne blanche». «Où est-elle? Elle a disparu depuis le temps des Belges», rétorque le chauffeur. «Mais vous n’avez pas vu le policier?» Le chauffeur: «Oui, mais vous n’êtes pas là tous les jours!». «Mettez-vous à côté. Sortez vos papiers». Le contrôle terminé, l’homme en uniforme dit au chauffeur «Ou un sucré ou vous irez chercher vos papiers au bureau du commandant». C’est du mini-terrorisme routier, florissant même là où il n’y a que des pistes boueuses et les véhicules ont été remplacés par les vélos. Toléré ou même encouragé par un État qui affirme ne pas avoir les moyens de payer ses employés.

Quelqu’un glisse sous la porte de chaque maison un papier: «Si vous n’avez pas payé la facture de l’eau, demain on vous coupera». Quelques jours plus tard c’est la compagnie électrique qui envoie ses sbires avec la même menace. Leurs bureaux sont équipés d’ordinateurs performants, mais tant pis pour celui qui devant le peloton armé de tenailles et clés anglaises frappant à sa porte, n’arrive plus à trouver le reçu certifiant que la facture a été régulièrement payée. La connexion à Internet n’a pas marché pendant les dernières trois semaines? Le client internaute a beau se plaindre. Qu’il se détrompe: à la fin du mois, la facture arrivera en bonne et due forme. Car, si ailleurs le client a toujours raison, ici on le pousse à reconnaître qu’il a tort et qu’il est aussi un peu idiot.  Certains journaux mettent en œuvre des tactiques ingénieuses pour montrer qu’ils sont au courant de ce qui se passe et mieux que leurs concurrents.

Leurs titres farfelus donnent le frisson: «Deux milles Rwandais infiltrés à Kinshasa... L’opposition dit: ou les élections le 30 juin ou l’apocalypse... Les éléments d’El Qu’aïda à Masina (sur la route de l’aéroport de Kinshasa, ndr)... Nuit de feu autour de la maison du Président... Deux vice-présidents prêts à reprendre le maquis... Achat extraordinaire de machettes chinoises à Kinshasa… Mgr Monsengwo préconise la nécessité d’un coup d’État».

Des rumeurs annonçant des complots, des tracs invitant la population à manifester son amour pour la démocratie d’une ‘manière musclée’, des voyous dénonçant la présence d’un sorcier ou d’une sorcière dans le quartier. C’est du terrorisme médiatique, favorisant un climat de tension et d’alarme.

 

Le spectacle

La famille est devenue le lieu où se vit le terrorisme au quotidien, écrit la revue Renaître (n.6, 2005). La violence conjugale, surtout celle faite à la femme, est devenue un spectacle auquel assistent, non sans pleurs, les enfants, les voisins, et les passants: «Je meurs! Au secours, mes frères!», crie la femme. «Ici, c’est toujours comme ça, le film a commencé de nouveau», lance un voisin qui court vers le couple en combat. Le fils aîné jure: «Je vais quitter cette maison. Trop c’est trop». Abusant de son autorité, l’homme se croit tout permis sur sa conjointe. Il la menace et la frappe, suivant la logique de tout terrorisme: «Sache que je suis plus fort que toi».   Du terrorisme familial

L’école secondaire du quartier est réputée pour les «frais de suivi» imposés aux élèves qui chaque année se préparent aux examens d’État. Frais de suivi, expression floue et non prévue par le ministère de l’Education Nationale, que les préfets des établissements scolaires ont introduite à l’approche des examens sanctionnant la fin des études secondaires.

Chaque élève doit verser une somme de 50$ qui permettra des facilitations lors de la correction au niveau de l’inspection générale. Seuls ceux qui s’acquittent de ces frais auront la chance de réussir. Un finaliste issu d’une famille pauvre se plaint : «On me l’a dit maintes fois, si tu ne payes pas ces frais, tu sortiras les cheveux blancs de cette école». Effectivement, le garçon a déjà doublé la classe. Entre temps le gouvernement jure que «les frais de suivi ne sont que du vol organisé». Enfin, du terrorisme scolaire.

 

On se contente

Il est 5 heures du matin. La propriétaire de la maison arrive et d’un ton ferme dit au locataire: «A la fin de ce mois, vous quitterez ma maison». Le locataire la regarde, étonné : «Pourquoi, madame?». En effet, il paye régulièrement le loyer. «Au début, dit la dame, vous étiez trois ici. Vous voilà aujourd’hui onze personnes. Je ne veux pas voir beaucoup de gens dans ma maison. J’en vais parler aujourd’hui même à mon fils militaire». 

Sur la route Kinshasa-Matadi deux minibus bourrés de voyageurs se sont heurtés de plein fouet. Il y a eu une quarantaine de morts, parmi lesquels des étudiants d’un institut supérieur de la capitale. Lors de l’enterrement d’un camarade, des centaines d’étudiants ont envahi le quartier où se trouvait son corps. Poussant des cris, ils ont renversé les étalages des petites revendeuses, et après avoir accusé de sorcellerie l’oncle du défunt, ils ont soustrait le corps à la famille et l’ont enterré dans un endroit de leur choix.

Ce n’est que grâce à l’intervention des militaires si la bagarre a pris fin. Des comportements qui, au fond, semblent chercher un bouc émissaire, le coupable vrai ou supposé des nos malheurs et de nos peurs.

Rien à voir, naturellement, avec les actes terroristes visant à réduire l’adversaire en bouillie. On se contente de le plonger dans l’affolement.

Il y a un peu partout des admirateurs du karaté, du kung-fu et de tous les judoka qu’on voit dans les films: lorsqu’ils il sont en groupe et doivent payer le ticket du transport, ils montrent leurs biceps au conducteur du taxi qui, intimidé, ne réclamera rien. D’ailleurs, combien de taxistes en circulation ne se conduisent-ils pas comme des roitelets de la route? Ils arrêtent leur véhicules bourrés de passagers quand et où  ils décident. On dirait qu’ils sont fiers de savoir qu’on qualifie leurs bagnoles de «cercueils roulants». Ils ont conduit à l’hôpital un étudiant tabassé à mort par la garde du corps d’un grand musicien qui se surnomme ‘ambassadeur de paix’. La raison? «Simplement parce le jour du concert au centre-ville j’étais habillé comme cette star», explique la victime, après plusieurs jours de réanimation. Pour les gaillards qui assurent la sécurité du musicien, personne n’a le droit de s’habiller comme lui lorsqu’il donne le concert. Informé et craignant une offensive de la masse estudiantine, qui d’ailleurs l’admire, le musicien a pris en charge les frais médicaux de l’étudiant. Pour une fois, la solidarité a dépassé le terrorisme.

Léonard N. Njate

Terrorisme Quotidien