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N° 31 Juillet - Septembre 2005 |
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Entretien avec l’abbé Raymond Madjiro, responsable national de Justice et Paix au sein de la Conférence épiscopale tchadienne.
Quelles sont les questions plus importantes pour Justice et Paix ? Ça dépend des régions. Par exemple, à Sarh il y a le problème des enfants bouviers: jeunes, moins de 15 ans, qui sont prêtés aux pasteurs. Après un an de travail ils ont droit à un veau. Ces enfants ne sont pas en âge de travailler. Le traitement est dégradant et souvent les accords qui ne sont pas respectés. Lorsque le veau est donné, c’est le père de l’enfant qui en dispose librement. Il n’est pas rare qu’il le transforme en boisson. Voilà un problème qui concerne les droits humains. L’intervention de l’Église a permis que cette injustice soit mise sur la place publique. L’Unicef a un projet pour les enfants en question, des administrateurs ont été interpellés et les mauvais traitements envers ces enfants ne sont plus considérés comme chose normale. La sensibilisation se fait au niveau des parents, des villages, des chefs traditionnels. Ce travail se bute à une difficulté : la misère qui pousse les parents eux-mêmes à «vendre» ainsi leurs enfants.
Et ailleurs ? A N’djamena, il y a le problèmes des garçons et filles qui du sud sont emmenés vers le nord pour les travaux domestiques: sans contrat, salaire inconsistant, mauvais traitements. On les accuse de n’importe quoi, pour éviter de les payer. On arrive même à le séquestrer. Notre travail consiste à dénoncer et à assurer une formation à travers des centres de couture, mécanique etc. et des foyers sociaux Et puis, le problème du coton: entre le producteur et l’acheteur il a une chaîne d’intermédiaires, surtout celui qui classifie la qualité. S’il ne reçoit pas son cadeau il le classifie rouge et voilà toute une année de travail qui est foutue, vous perdez la moitié du prix. Ou l’on fausse le poids. Nous encourageons le marché autogéré par les petits producteurs. Un projet qui est confié surtout au diocèse de Moundou qui a accumulée une grande expérience dans ce domaine.
On entend parfois parler de conflits entre paysans et éleveurs. Les éleveurs descendent du nord vers le sud à la recherche de pâturages. Avant on respectait les lois qui existaient et on arrangeait des accords. Après la guerre civile, c’est l’anarchie, chacun pense à son ventre. Ce qui complique c’est le fait que les administrateurs, les responsables de l’ordre publique, les autorités en général, sont eux-mêmes des éleveurs. Ils laissent leurs bœufs se promener dans les champs et si le paysan pose plainte et chasse les bœufs, il risque d’être mêlé à une bagarre d’où il sortira perdant. Même s’il s’agit de vrais éleveurs, car d’habitude les autorités font en sorte que toutes les deux parties paient des amendes, pour y gagner. Le travail de la Commission est de créer un cadre juridique qui mette en contact direct éleveur et agriculteur, en sorte qu’eux-mêmes arrivent à résoudre leur différent en dehors des commandants de brigade ou d’autres autorités. Voilà la mise en place des comités d’entente. Ceux comités sont combattus par les chefs coutumiers, par les commandants de brigade, par les administrateurs, qui y perdent une source de gain. Ils veulent les interdire, mais nous venons de mobiliser la société civile pour que des lois règlent le nomadisme.
Est-ce qu’il y a aussi des querelles de nature religieuse ? Pour n’importe quel problème les gens semblent prêts à s’entre-tuer. Prenons l’exemple de Bebedjan: un enfant vendait sur le marché de sacs en plastique à 150 FCA, alors que les islamisés les vendaient à 300. Ceux-ci l’ont attaqué et blessé; les parents ont réagi il y a eu affrontements et 12 morts. Dans un village du diocèse de Pala il y a eu 9 morts parce que un bœuf a brouté trois épis de mil! C’est comme si les gens n’attendent qu’un prétexte pour entrer en conflit. Le travail de la commission est donc d’aider à la cohabitation pacifique entre les différentes communautés. Elle a organisé un atelier récemment, à N’djamena, qui a réuni des gens des différentes communautés: des imams, des pasteurs, des jeunes, de femmes. On a vécu ensemble, on a mangé ensemble, les gens se sont rapprochés, se sont connus. Chaque groupe devait mettre en place une dynamique pour la réconciliation et le règlement pacifique des conflits. Maintenant l’exploitation du pétrole semble marcher bien. Est-ce que Justice et Paix a trouvé quelque chose à faire dans ce domaine ? Oui, la Commission s’est impliquée dans plusieurs domaines. D’abord, pour le dédommagement des personnes affectées. Le succès a été par exemple qu’initialement on avait prévu 3.000 CFA pour un pied de manguier à couper. Grâce à l’étude menée dans le cadre de la société civile par J&P et d’autres organisations, on est arrivé à établir, sur la base d’âge du manguier et donc de sa productivité tronquée, un prix entre 50.000 et 500.000 CFA! Ensuite, dans les négociations qui ont eu lieu à Washington, Justice & Paix a représenté l’Église et a présenté son mémorandum. C’était l’an 2000. La Banque Mondiale avait convoqué une réunion avec les parties concernées pour s’assurer que le projet était prêt. L’Église soutenait que le pétrole est bien pour le Pays, mais que celui-ci n’était pas encore prêt et qu’il fallait prendre du temps pour bien travailler ce projet. Il y a eu des bruits et des menaces, même des pierres lancées contre la chambre de l’évêque de N’djamena, parce que l’Église avait eu le courage de mettre en doute, non pas la valeur du projet, mais sa préparation, en vue du bien du Pays. Maintenant le Président affirme lui aussi que le pétrole a été mal négocié, en se ralliant ainsi à l’affirmation de l’Église d’il y a 5 ans. En phase de réalisation on se rend compte aujourd’hui que tout a été fait en défaveur de la population et du Pays en général. La commission cherche à impliquer la société civile dans toutes ses initiatives, par des rencontres régulières. Ainsi dernièrement nous nous sommes rencontré pour faire ensemble un appel à la paix. Il faut rappeler que la société civile est très divisée, souvent pour des questions d’argent. La Commission découvre alors son rôle catalyseur.
Ce qui est arrivé au Darfour risque de déstabiliser le Tchad ? C’est une bombe pour le Tchad et on ne sait pas bien comme cela évoluera. Cette rébellion a commencé à cause de l’injuste traitement de Khartoum vis-à-vis du Darfour. Devant cette rébellion, le gouvernement soudanais a privilégié non le dialogue mais la force. Si on regarde attentivement ce qui arrive dans l’ouest du Soudan et le conflit pluriennal dans le sud, c’est bel et bien une guerre entre arabes et populations noires. Il y a une attitude de mépris des arabes vis-à-vis des noirs qui persiste, même si ces derniers sont des musulmans. Ainsi la notion d’arabe et noir commence à prévaloir sur celle de musulman. Ici nos parents musulmans sont réductionnistes, ils veulent nier ce qui a existé: ils ont été esclaves des arabes blancs.
Antoine Mugundu |
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