N° 32  Octobre-Décembre 2005

Enfants en situation difficile, enfants dans la rue, enfants de la rue. A Kinshasa ils seraient entre 30.000 et 40.000. Communautés paroissiales, Congrégations religieuses, REEJER (Réseau des Éducateurs des Enfants et Jeunes de la Rue), se sont retrouvés pour faire le point sur ce phénomène.

 

D’abord, qui sont-ils? On note, en effet, une grande variété de situations. Il y a ceux qui ont souffert l'expérience traumatisante d'une famille qui a éclaté et qui les a abandonnés. D’autres ont été mis à la porte ou se sont enfuis de chez eux en raison des violences et des mauvais traitements. La rue est devenu leur habitat.

Certains enfants mènent une vie semi-autonome et grâce à une activité lucrative, ils pourvoient à leur entretien et même à celui de leur famille.

 

Qui sont-ils ?

Agés de 6 à 18 ans, ils ont élu domicile dans la rue et se prennent en charge. Les plus jeunes, de 8 à 12 ans, passent leurs journées près des petits restaurants situés le long des boulevards et des places publiques. En échange d’une petite rémunération, ils font parfois la vaisselle dans ces restaurants. Avec le peu qu’ils gagnent, ils «achètent» leur tranquillité pour la nuit, c’est à dire, qu’ils payent les sentinelles des grands magasins ou des privés pour pouvoir dormir près d’eux et bénéficier de leur protection.

Les enfants de 12 à 14 ans gagnent souvent leur vie comme cireurs des chaussures. Certains vendent cigarettes, arachides, œufs, bonbons, biscuits. Plusieurs, soit garçons que filles, vivent de la mendicité. Ceux de 15 à 17 ans assurent la garde et le lavage des voitures stationnées devant les banques ou les bureaux des services publics. Au-delà de 17 ans, ils chargent et déchargent les véhicules de marchandises ou s’emploient à nettoyer les marchés publics. C’est parmi les plus âgés qu’on trouve les garçons qui vivent essentiellement de vol et les filles de prostitution.

D'une façon générale, la vie dans la rue est caractérisée par l’insécurité, la violence, l’exploitation, les abus de toutes sortes. Pendant la nuit les enfants peuvent être victimes de la violence des passants. Ils sont aussi victimes des agents de l’ordre qui les frappent et dérobent le peu d’argent qu’ils ont sur eux.

Les mauvais traitements que subissent les enfants et les jeunes de la rue viennent aussi de leur propre milieu, surtout de la part des aînés.

Les filles de la rue ne connaissent que l’exploitation et la violence sexuelle. Après quelques temps elles sont enrôlées par un protecteur qui les fait travailler pour lui comme prostituées. Parmi celles qui se retrouvent enceintes, les cas d’avortements mal exécutés ne sont pas rares. Grande est la vulnérabilité des filles de la rue au VIH/SIDA, du fait  d’une vie dans un contexte de misère, de promiscuité et de violences physiques.

 

Causes

La réalité de l’enfance de la rue est liée à de multiples facteurs. D’abord à l’éclatement toujours plus fréquent des familles, les tensions entre les parents, les comportements violents et quelquefois pervers envers les enfants. Remariage, divorce, décès, pauvreté extrême (guerres, émigrations, manque du minimum vital) créent des exclusions, dont les premières victimes sont les enfants. La drogue et l’alcoolisme qui se répandent de plus en plus; la prostitution et l’industrie du sexe; l’absence de valeurs et de points de repère; la solitude et le sentiment grandissant que la vie n’a pas de sens, surtout dans le monde des jeunes.

L’une des causes les plus courantes et qui parait marquer le caractère typique du phénomène des enfants de la rue en R.D.C., est l’accusations de sorcellerie dont sont victimes certains enfants «difficiles» . On allègue la sorcellerie, appelée kindoki, pour interpréter la réalité du mal, de la souffrance et de la mort. Le kindoki, comme explication du mal, comporte aussi une recherche de la déculpabilisation. On s’en prend aux individus qui ne peuvent pas se défendre: les femmes, les enfants, les personnes âgées. L’enfant accusé de sorcellerie est considéré comme la source des malheurs que connaît la famille. La sorcellerie devient alors un prétexte autorisant le rejet d’un enfant, chose qui en général est très mal vue en Afrique. Ce prétexte est notamment utilisé pour répudier l’enfant atteint d’une maladie grave et nécessitant un traitement long et coûteux. Et nombreux sont les pasteurs et les prophètes qui imposent à ces enfants en difficulté toutes sortes de pratiques de purification, veillées de prières, rites de délivrance, accompagnées souvent de sévices physiques. Les enfants sont battus, brûlés et même tués, parce que considérés trop dangereux pour la famille et la société.

 

De vrais marginaux

Pour achever le tableau, il faut dire quelque mot aussi de ceux qu’on appelle les «parents de rue» dont l'accroissement inquiète les observateurs. Des couples sans-abri et qui font des enfants hors des cadres socialement sains. On les appelle "couples shégués" (marginaux). Il ne serait pas exagéré d’affirmer que dans la capitale congolaise de tels couples se comptent par centaines. Ce sont de vrais marginaux, sans domicile, trempés dans l'usage de la drogue et des stupéfiants, agressifs .

Le dimanche on les voit notamment à la devanture de magasins non ouverts, au centre ville. Certains couples occupent des chantiers dont les travaux de construction connaissent un temps d'arrêt ou les environs des stades, etc. Selon des projections, les parents de rue risquent, au bout d'une décennie, de déverser dans la société un taux non moins considérable d'enfants.

 

Remèdes

Il est évident que les enfants de la rue représentent un défi pour la communauté toute entière et qu’il faut mettre un terme à l’impunité de ceux qui ne respectent pas leurs droits. Les statistiques disponibles révèlent qu’en 2002, la protection sociale accordée aux enfants s’est concrétisée dans les activités suivantes: 2.964 enfants de la rue dont 1.261 à Kinshasa, 300 à Lubumbashi, 111 à Mbuji Mayi, 113 à Tshikapa, ont été réinsérés en famille; 2.008 familles des enfants de la rue ont été identifiées. L’accès gratuit à l’éducation non formelle et aux soins de santé a été garanti à plus de 27.000 enfants de la rue et enfants dits sorciers. Trois cents mobilisateurs sociaux ont été formés en vue de sensibiliser la communauté pour la lutte contre ce phénomène. Sur les 69 structures d’accueil et d’encadrement existantes dans la ville de Kinshasa, 67 sont privées et agissent dans un cadre de concertation réunissant les Ministères (Affaires Sociales, Intérieur, Justice), les Églises (Catholique, Protestante, Kimbanguiste) et les ONG.

Le REEJER (Réseau des Éducateurs des Enfants et Jeunes de la Rue) a été créé en 1998. Les Associations et ONG membres effectifs du REEJER sont, en majeure partie, des Congrégations religieuses ou des ONG d’inspiration chrétienne. Un très bon partenariat s’est développé avec les Organismes internationaux, sensibles aux problèmes de l’Enfance (Save the Children, Unicef, Oxfam/Québec, B.I.C.E., Médecins Sans Frontières, Médecins du Monde, P.A.M.).

Parmi le structures d’accueil et d’encadrement les plus actives à Kinshasa (ateliers de formation professionnelle etc.), on peut rappeler les suivantes: la Congrégation des Serviteurs de la Charité, les Salésiens, les Fils de ‘Immaculée Conception, la communauté Amour et Liberté, Pères Croisiers, les religieuses Thérésiennes et celles de l'Immaculée Conception de Castres, les organisations non gouvernementales Simba Ngaï, Orper (Œuvre de Reclassement et de Protection des Enfants de la Rue).

 

G.M./Ae

La rue pour maison