N° 32  Octobre-Décembre 2005

«De quelle race es-tu?» se demandait, dans une chanson, le musicien Koffi  Olomide pour fustiger certains comportements placés au-devant d’un service à rendre à quelqu’un ou d’un mariage en vue.

Le réflexe est spontané quand il s’agit de s’identifier à son village, à son groupe ethnique. «Quand on est membre de la même famille, on peut amener un régime entier de noix de palme à la maison», disent les Mongo.

 

Au coin de la rue, un chauffeur de taxi-bus est arrêté pour avoir enfreint le code de la route. Interpellé, il tend ses pièces d’identité au policier qui les lui rend aussitôt sans autre forme de procès: pas d’amende, ni d’une moindre remontrance. Because: les documents présentés ont révélé que le chauffeur et le policier sont originaires d’un même village. Un propriétaire de parcelle aux commissionnaires immobiliers venus s’enquérir des conditions de bail pour une maison restée vide: «Chez moi, ni Baluba (Province du Kasaï), ni Mongo (Equateur), ni Bayombe (Bas-Congo)», leur prescrit-il. En effet, ce bailleur partage l’opinion que c’est dans ces trois tribus de la RDCongo qu’on trouve le plus de railleurs et de margoulins capables du pire, jusqu’à détourner votre parcelle. Twa (Pygmées), Muyaka, Musolongo, Muzombo sont décidément des ethnies de ce pays. Mais traiter quelqu’un de l’être devient toute une injure, tous ces termes sont devenus méprisants. Il est des tribus qu’on qualifie des plus tribalistes que les autres, pépinière des orgueilleux, des prostituées, des escrocs, des menteurs… Après l’éclatement de la guerre à l’Est du pays, Kinshasa a vécu le syndrome du Rwandais. Aussi accepter de loger chez soi un Rwandais, un Ougandais ou un Burundais, c’était prendre trop de risques de voir sa maison saccagée. La guerre n’était pas l’affaire de Kagame, Museveni et de leur entourage politique, mais bien de «ces gens là, qui ne sont pas comme nous»! Le mal ayant planté profondément ses racines dans le vécu quotidien de chacun, on ne s’offusque plus tellement de voir un chef d’ entreprise s’entourer pratiquement des gens de sa tribu, secrétariat, protocole, services financiers et autres. Ainsi, pense-t-on dans ces milieux-là, les  secrets et les intérêts de l’entreprise seraient mieux gardés. Les gouvernements changent, mais le système perdure. En 1998, à l’occasion du premier anniversaire de la prise du pouvoir de l’AFDL, le Bureau d’études, de recherche et de consulting international (BERCI) d’Olivier Kamitatu, président de l’Assemblée Nationale congolaise, avait constaté qu’à Kinshasa, par exemple «les personnes interrogées ne considèrent pas que sur le plan du tribalisme et de l’enrichissement personnel, le nouveau régime se distingue de l’ancien pouvoir».

La compétence, le savoir-faire dans le travail sont souvent sacrifiés à l’autel du clanisme. Dernièrement dans un service de l’Etat nouvellement créé, l’on cherchait à engager des informaticiens rompus. Test. Hélas! Les plus méritants n’ont pas tous eu voix au chapitre.

Tout simplement parce qu’ils n’étaient pas de la même région que l’agent recruteur. Il en est de même dans nos armées où souvent, la langue d’origine sert de passeport pour quelques faveurs comme la formation ou pour un avancement en grade.

 

 Monnaie courante

S’identifier à son village ou à sa tribu, c’est un réflexe tellement spontané que tous les aspects de la vie en sont affectés. On l’utilisera comme monnaie courante pour vaincre aux élections. L’appartenance à un groupe ethnique pourra avoir le dessus sur la valeur des idées. La compétence sera sacrifiée tout simplement. 169 partis politiques officiellement recensés en RDCongo vont devoir, prochainement, se disputer l’accès au pouvoir. Déjà, n’entendons pas des sons de cloche qui donnent des voix, bien à l’avance, à tel ou tel autre futur candidat, selon  qu’il est originaire de telle ou telle province, selon que sa langue d’origine est le lingala, le kikongo, le swahili, le tshiluba ou le lacustre oriental? Leurs programmes sont tous relativement bons et assurent qu’ils ne cherchent que le mieux être du citoyen. Cela, sur papier, car le langage quotidien de ces hommes et surtout leurs agissements se présentent sous une face tout à fait différente.

Même le discours chrétien, pour ceux qui s’en réclament, n’a pas d’emprise sur le sang: «damu ni nzito kuliko maji» (le sang est plus lourd que l’eau, càd du baptême), dit un adage en swahili. C’est tout dire!

 

Ailleurs

Il en est ainsi dans tout le continent. Qui peut oublier la Côte-d’Ivoire, pays jadis cité comme modèle dans le système politique de l’après les indépendances, sombré d’un coup à cause de cet excès de zèle dans le tribalisme? Il y a maintenant une Côte-d’Ivoire des «véritables propriétaires fonciers » et une Côte-d’Ivoire des «étrangers» venus des pays voisins. La machine s’est grippée et l’harmonie entre des citoyens s’excluant mutuellement en pâtit malencontreusement. Au Congo-Brazza, les tensions restent  intermittentes entre Nordistes et Sudistes. Qu’un Moyi ou un Kouyou aille habiter dans un quartier Sud de la capitale ou qu’un Bembe ou Lari fasse autant à Poto-Poto ou à  Ouénzé, ce sera aux risques et périls du téméraire. Le génocide rwandais a-t-il d’autres sources qu’un tribalisme poussé à l’extrême, avec des tentacules dans des pays voisins, principalement en RDCongo et en Ouganda, où Hema, Lendu et autres menacent de s’entretuent sans quartier ? Les nomades des régions arides ne sont pas en reste, nous assure la chronique: affrontements entre Peuls et Malinkés en Guinée, Gabra et Guji en Ethiopie, Borana et Gabra au Kenya, Pokot et Turkana aux frontières entre Kenya et Ouganda, milices Djandjawids contre les populations de l’ouest soudanais. Pour un puits d’eau, source de leur vie, des clans entiers s’entredéchirent. Ou, peut-être, pour des nappes de pétrole, dont les indigènes ignorent l’existence. Car, sous des prétextes ethniques, peut se cacher la rivalité pour l’exploitation des richesses. Le virus de l’ethnocentrisme ne meurt pas, il se modernise et se mondialise.

 

Patrick-R. Monzemu Moleli

 

 

Le tribaliste, c’est l’autre