N° 33  Janvier-Mars 2006

 

C’est le titre d’un livre de 108 pages publié récemment à Kinshasa, aux Editions universitaires africaines, sous la plume de l’écrivain André Yoka Lye Mudaba.

Ce livre constitue un témoignage poignant des événements sanglants et douloureux, qui ont jalonné la guerre absurde imposée à la République Démocratique du Congo pendant près de six ans.

 

Des notes personnelles qui font vivre le suspense et l’émotion des rafles et massacres, des vols, des viols, et violences ainsi que des pillages des ressources naturelles du pays. L’ouvrage n’est pas un manuel classique de l’histoire. L’auteur met en exergue la force de la résistance du peuple, les héroïsmes des patriotes et l’émergence de la conscience nationale.

On le sait, les conséquences sociales et humanitaires de cette guerre meurtrière sont catastrophiques: 3,5 millions de morts; 2 millions de déplacés de guerre; plus de 10.000 enfants-soldats, de nombreux crimes contre l’humanité etc. Et dans certains coins du pays, le cauchemar n’est pas fini.

 

Trois réalités

Les notes journalières de cette chronique débutent le 26 août 1998 et se terminent le 31 décembre 2003. L’auteur a enregistré, jour après jour, un certain nombre des faits, d’anecdotes et des situations dramatiques qui se déroulaient au front.

Les événements sont racontés sans unité et leur seul lien est constitué par les trois tristes réalités qui y sont épinglées et notamment la guerre, la mort et la misère. La guerre est venue accélérer le processus de la mort et de la misère. Elle fabrique ses propres émigrés, ses déplacés et ses propres sans papiers. La misère se caractérise surtout par la faim qui tue autant que la guerre. A cause de la faim, le congolais est devenu un squelette ambulant, et il se dispute de la nourriture avec les chiens dans les poubelles. Quant à la mort, elle frappe les forts et les faibles; les grands et les petits; les jeunes et les adultes…

L’œuvre fait sortir de l’oubli les victimes des massacres et des tueries de Makobola, de Bunia, de Kisangani et de bien d’autres endroits.

Elle évoque aussi la terrible affaire de cannibalisme en Ituri. Voici ce que raconte un pygmée victime: … Le chef des petits guerriers a alors donné ordre. Fouillez la maison! Ils ont fouillé, fouillé. Puis un cri: ils ont trouvé des armes. Un arc, des flèches, un couteau de chasse. Verdict: toute la famille condamnée à mort.

Cri de ma femme. Injures. Pardons des enfants. Pardons, pardons, s’il vous plait. Ne faites pas ça. Pas ça. Trop tard; ils ont pris la femme, ma femme. Ils ont fait ma femme leur femme, l’ont déchirée, saccagée de toutes parts. Aaaah! Brouillard de sang dans mes yeux. Evanoui, je suis. Le reste m’a été raconté: enfants chicotés aussi.

L’aîné massacré par un tonnerre de coups de canon sur son corps maigre. Le chef des petits guerriers s’est penché sur le corps déchiqueté.

A repéré le cœur. A mangé le cœur! (Ndlr: Ce récit a été plus tard contesté par les acteurs concernés).

La mort de L. D. Kabila n’a pu mettre fin ni à la misère, ni à la guerre! De même, les négociations politiques de Sun City n’ont fait que blanchir les crimes de guerre et accorder des primes de guerre aux belligérants.

A l’Est du pays la guerre est vécue en chair. Le pays est divisé en trois grandes zones d’influence qui sont: celle contrôlée par le RCD/Goma et soutenue par le Rwanda; celle contrôlée par le MLC de Jean-Pierre Mbemba et appuyée par l’Ouganda et enfin celle restée aux mains du gouvernement de Kabila. C’est par des lettres que les familles séparées pouvaient avoir des nouvelles de part et d’autre.

Voici un extrait d’une lettre qu’un père resté à Kisangani, ville martyre, écrit à son fils qui vit à Kinshasa, pour lui donner des nouvelles de la guerre vécue en chair à l’Est:

 

Des enfers

«Mon cher fils, je t’écris sous la musique infernale des obus. Voilà un obus vient de s’écraser, juste là dans la cour de l’école primaire, ton ancienne école… Un tremblement de terre. Les murs tombent en poussière. Je vois le directeur de l’école poursuivre un petit élève pris de panique et de folie, courant éperdu dans la cour… Je tremble mais j’écris: cette guerre est l’enfer des enfers. La somme réunie de toutes les émeutes et rebellions, de tous les coups de force et pillages…Je tremble et je n’ai même plus la force de prier. Satan serait-il donc si fort, plus fort que Dieu? Je m’arrête, car j’entends des bruits de bottes. Adieu! soigne là-bas ta mère et tes frères. Ton père». Un autre élément important à signaler dans ce livre, c’est la poésie qui replonge le lecteur dans le rêve et donne à l’œuvre une dimension particulière de sensibilité.

Louis Kalonji

Carnets de guerre