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N° 33 Janvier-Mars 2006
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La dette |
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En fait, bien que significative pour les pays concernés, cette annulation reste marginale quand on la rapporte à l’ensemble de la dette des pays du Sud. Le montant de 40 milliards de dollars est en effet à ramener aux 2.600 milliards de dollars de dettes de l’ensemble des pays du Sud. L’histoire de cette dette ressemble à peu près à un théâtre composé de plusieurs actes successifs, les derniers plus graves que les précédents.
Le premier acte couvre les années 1960-1970: les banques occidentales regorgeaient de dollars pour lesquels elles cherchaient des débouchés et des investissements. Elles les prêtèrent alors aux pays du Sud, qui cherchaient à financer leur développement, notamment les États africains nouvellement indépendants et les pays d’Amérique latine. A partir de 1973, le choc pétrolier apporta des revenus importants aux pays producteurs de pétrole. On les appelait les ‘pétrodollars’ qui furent, à leur tour, placés dans les banques occidentales. Là aussi les banques les «proposèrent» aux pays du Sud, à des taux faibles, pour les inciter à emprunter. Tous ces prêts provenant de banques privées constituent la partie privée de la dette extérieure des Pays en Voie de Développement (PED). A cela il faut ajouter une deuxième dette: pour inciter les PED à acheter leurs marchandises, les pays industrialisés ont fait des prêts d’État à État, souvent sous forme de crédits d’exportations. En gros, je te prête 10 millions à bas taux, à condition que tu achètes chez moi des marchandises pour 10 millions... C’est la deuxième tranche de la dette extérieure des PED. Et finalement, la troisième partie de la dette: celle que les PED ont accumulée avec la Banque Mondiale.
Acte 2. Entre 1968 et 1980 la dette s’est multipliée par 12, grâce à la forte augmentation des taux d’intérêt liés à la monnaie américaine. Une pure spéculation, dont les Etats débiteurs vont subir des effets dramatiques: en effet, de l’ordre de 4-5 % dans les années 1970, les taux d’intérêts passent à 16-18 %. Par conséquent, du jour au lendemain, les PED doivent rembourser trois fois plus d’intérêts. Ils tentent alors d’exporter encore plus leurs matières premières (café, cacao, coton, sucre, arachide, minerais, pétrole, etc.) pour récupérer davantage des devises. Cela fait encore baisser les cours et augmenter la dette. En août 1982, le Mexique, suivi par d’autres pays, est le premier à annoncer qu’il n’est plus en mesure de rembourser.
Acte 3. On voit surgir la cure mortelle de l’ajustement structurel: plus personne ne prêtera de l’argent aux pays qui ne peuvent plus rembourser. Le Fond Monétaire International est leur seul recours: il prêtera l’argent nécessaire, au taux fort bien sûr, et à condition que le pays concerné accepte de mener la politique décidée par ses experts: ce sont les fameuses conditionnalités du FMI.
Acte 4. Il faut dire qu’une partie importante des sommes empruntées et qui ressemblent à une grosse pierre suspendue au cou des citoyens des pays en voie de développement, a été détournée par des régimes dictatoriaux et corrompus, alliés stratégiques de grandes puissances. Pendant des décennies on a alloué des fonds à des gouvernements non démocratiques, ou qui violaient les droits fondamentaux de leur peuple. La dette s’est accrue très vite, tout comme la richesse personnelle des proches du pouvoir. Ce fut également bénéfique pour les banques des pays riches: l’argent revenait en partie dans leurs coffres, et pouvait être prêté de nouveau à d’autres, pour financer parfois des méga-projets sans lendemain (bar-rages, oléoducs, projets agricoles...), très souvent inadaptés, que l’on a surnommés «éléphants blancs». Le but n’était pas d’améliorer la vie quotidienne des populations sur place, mais plutôt de parvenir à extraire les richesses naturelles du Sud et les transporter facilement vers le marché mondial. Les besoins réels des populations des PED passent au second plan. Ceux-ci sont encouragés à acheter des produits fabriqués par les entreprises du pays créancier. L’achat d’armes ou de matériel militaire pour opprimer les peuples a aussi compté dans la montée de l’endettement. Nombre de dictatures ont maintenu leur emprise sur les populations en achetant à crédit des armes, avec la complicité active ou passive des créanciers. D’ordinaire on n’y pense pas, mais la réalité est là: les populations d’aujourd’hui remboursent des dettes qui ont permis d’acheter les armes responsables des massacres des leurs. L’argent emprunté servait aussi à alimenter les caisses noires des régimes en place, pour compromettre les partis d’opposition et financer des campagnes électorales coûteuses et des politiques clientélistes.
Acte 5. Dans les années ‘90, la très grande majorité des pays en développement est tombée sous la coupe du FMI. La recette proposée par le FMI prévoit de nouveaux prêts permettant aux États en crise de rembourser leurs créanciers. Cela n’a porté les solutions espérées de la crise; au contraire. La dette continue sa course folle et les crises financières se multiplient. Entre temps, hélas, la dégringolade des prix des matières premières se poursuit inexorablement et ce à quoi on assiste ressemble bien plus à du pillage des ressources des PED qu’à des échanges commerciaux équitables. Une nouveauté à signaler: les pays endettés s’appelleront désormais les PPTE (Pays pauvres très endettés).
La pauvreté est toujours là Des gestes de remise faits de temps en temps et ne concernant qu’un petit nombre de pays très pauvres, dans le but surtout de rendre leur dette extérieure soutenable, semblent plutôt destinés à garantir la pérennité des remboursements. Voici le jugement qu’en portait la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement) dans son rapport de septembre 2002: «Après presque deux décennies de programmes d’ajustement structurel, la pauvreté a augmenté, la croissance est le plus souvent lente et erratique, les crises rurales se sont aggravées et la désindustrialisation a mis à mal les perspectives de croissance». Detlef Kotte, l’un des cadres dirigeants de la CNUCED, n’hésite pas à écrire: «Le FMI ou la Banque Mondiale ont changé les mots, changé les sigles, changé leur mode de consultation, mais n’ont rien changé à leur credo». Parlant de la crise de la dette et ses effets sur le développement, une résolution de l’Assemblée générale de l’Onu en 2003 reconnaît que, «la dette extérieure demeure l’un des principaux facteurs qui nuisent au développement économique, social, scientifique et technique ainsi qu’au niveau de vie dans de nombreux pays en développement, ce qui a de lourdes conséquences sur le plan social.»
Encore en février 2004 l’Assemblée générale a souligné que les problèmes persistants d’endettement et du service de la dette des pays en voie de développement, spécialement les pays pauvres très endettés, est un facteur qui entrave les efforts de développement économique et social et contraint des millions de citoyens appauvris à vivre dans des conditions inhumaines inacceptables. Par exemple, chaque année, 3 millions d’enfants des pays en développement meurent faute d’eau salubre; 12 millions meurent d’autres causes avant leur cinquième année; et 130 millions n’ont pas accès à l’école primaire. Plus de 1 million d’enfants sont aveugles par manque de vitamine A, et 50 millions souffrent d’infirmités graves, mentales et physiques, par manque d’iode. Pour l’Afrique, les conséquences sont terribles, comme l’ont remarqué les évêques de ce continent. «Au plan social, les conséquences de ces errements sont terribles: systèmes éducatifs délabrés, systèmes de santé calamiteux, extension des pandémies: malaria, sida, tuberculose, augmentation de la mortalité infantile, baisse de l’espérance de vie. Il serait injuste de faire peser les conséquences de ces décisions irresponsables sur ceux qui ne les ont pas prises. La gravité de la situation est encore plus compréhensible si l'on tient compte du fait que déjà le seul paiement des intérêts constitue pour l'économie des pays pauvres un poids qui enlève aux autorités la disponibilité de l'argent nécessaire pour le développement social, l'éducation, la santé et l'institution d'un fonds pour créer du travail» (Message XIIè Assemblée Plénière, 30/10/2000). |