N° 33  Janvier-Mars 2006

 

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Déjà payé

"La dette est devenue une fiction mondiale, dans laquelle les emprunts nouveaux ne servent pratiquement qu'à rembourser les anciens", répètent les nombreuses associations et organisations de la société civile. «Cette dette est odieuse, immorale, et illégale… Il faut dissiper tout doute: une annulation à 100% de la dette peut se faire sans nuire à l’économie mondiale». Et après tout, elle a été déjà payée.

La dette extérieure de l’Afrique au Sud du Sahara a été multipliée par plus de 3 entre 1980 et 2001. De la voix même de l’ONU, l’on apprend qu’«entre 1970 et 2002, l´Afrique a reçu 540 milliards de dollars environ en prêts; mais bien qu´elle ait remboursé près de 550 milliards de dollars en principal et intérêts, elle affichait encore un encours de dette de 295 milliards de dollars fin 2002. Les chiffres sont encore plus déconcertants pour l´Afrique subsaharienne, qui, ayant reçu 294 milliards de dollars en prêts et remboursé 268 milliards de dollars en service de la dette, reste cependant débitrice de quelque 210 milliards de dollars. La conclusion du rapport est que cela équivaut à un transfert inverse de ressources en provenance du continent le plus pauvre du monde».

C’est dire donc que l’Afrique subsaharienne a remboursé 4 fois sa dette de 1980, mais se trouve toujours trois fois plus endettée. Pire, chaque année, elle dépense quatre fois plus pour remplacer sa dette que pour toutes ses dépenses de santé et d’éducation. Au Kenya, on estime que chacun des l5 millions d’enfant porte déjà une dette de 500 $.

 

Des réparations

Réunis à Rome en novembre-octobre 2000 pour leur XIIème Assemblée, les évêques d’Afrique ont demandé aux pays et aux institutions créanciers trois choses, à savoir l’annulation pure et simple de la dette, la réparation pour les torts causés par cette dette et le rapatriement des énormes sommes détournées et placées dans les banques euro-américaines: «Il est clair – disent les évêques- qu’exiger des nations africaines pauvres un service régulier de ces dettes, qu’éventuellement elles payent, n’est ni charitable, ni réaliste, ni juste, mais tout à fait immoral. Non seulement les nations riches devraient annuler les dettes mais elles devraient aussi consentir des réparations, à la fois pour la dette et pour les torts qu’elles ont causés à l’Afrique.

Les banques des nations riches hébergent les grosses sommes d’argent de certains responsables africains corrompus et sans scrupules. Ces nations riches doivent reconnaître que ces sommes ont été acquises par le vol et qu’en refusant de les renvoyer à leurs propriétaires légitimes, elles se rendent également coupables d’un crime de vol, équivalent au sabotage économique et à l’exploitation commis par les auteurs de ces détournements». De l’aveu même du rapport de la Commission pour l’Afrique créée par le premier ministre anglais Tony Blair (avec Bill Clinton, Olusegun Obasanjo, Thabo Mbeki etc.) «la dette a pour l’essentiel été contractée par des dictateurs qui se sont enrichis grâce au pétrole, aux diamants (…) et qui, pendant la guerre froide, ont bénéficié du soutien des pays qui aujourd’hui touchent le remboursement de la dette». La reconnaissance, par les pays créanciers, de leur responsabilité dans l’endettement exponentiel des pays pauvres est un premier pas indispensable vers la démocratisation du traitement international de la dette. Il est urgent de trouver une solution durable et équitable au problème de la dette, afin que sa gestion ne soit plus au service des seuls enjeux intérêts géostratégiques et économiques des créanciers.

  Nayla Ajaltouni, de l’Action mondiale contre la pauvreté, écrit: «Annuler la dette n’est pas une mesure de charité ou de solidarité. Annuler la dette doit d’abord constituer, pour les créanciers, une reconnaissance de leurs responsabilités dans l’accumulation de la dette et leur échec à fournir des solutions adéquates pour éviter le surendettement. En ce sens, les pays aujourd’hui endettés figurent parmi ceux qui ont le plus souffert de l’irresponsabilité des créanciers; la remise de dette dont ils bénéficient ne doit pas être considérée comme une ‘aide’, mais comme la prise en charge par les créanciers de leurs torts. Si les pays riches veulent manifester un réel souci d’équité… ils doivent apporter tous les moyens financiers nécessaires (et on sait qu’ils sont dérisoires au regard de ceux consacrés àl’armement ou à la publicité) pour satisfaire les droits fondamentaux».

 

Des garde-fous

Il est évident qu’il faudra des garde-fous afin que le bénéfice puisse parvenir aux populations qui sont le plus touchées par la crise et une politique économique responsable:

«La remise de la dette n'est, bien sûr, qu'un des aspects de la tâche beaucoup plus vaste qui est de combattre la pauvreté, et d'assurer que les citoyens des pays les plus pauvres puissent participer plus pleinement au banquet de la vie.

Les programmes de remise de la dette doivent être accompagnés par l'introduction de politiques économiques solides et d'une bonne gestion» (Message de Jean Paul II au groupe de Jubilée 2000, dont font partie des centaines de mouvements de toute nature - syndicats, associations, comités ad hoc, les Églises catholique, protestante et évangélique, etc.).

Les pays pauvres endettés ont, eux aussi, de lourdes responsabilités à assumer et il faut par conséquent des garde-fous pour éviter des erreurs du passé et trouver des manières de transformer les fonds reçus en ressources pour le développement. La mise en oeuvre de la remise de la dette ne peut être faite de façon superficielle et exige l’implication de tous.

Les pouvoirs publics seront alors contraints de donner la priorité absolue à la satisfaction des droits humains fondamentaux. Pour qu’une annulation de dette soit utile au développement humain, il est évidemment nécessaire que les sommes destinées jusque là au paiement de la dette soient employées pour les biens réels des populations par des gouvernements responsables devant leurs peuples.

Le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) défend l’annulation générale de la dette publique des pays en question et l’utilisation des ressources libérées en faveur des populations et du développement durable. Elles doivent rentrer dans un fonds de développement national contrôlé par les mouvements sociaux. Et il faut aussi déterminer les responsabilités afin de poursuivre les coupables tant sur le plan pénal que civil.

Ae

Sources: CADTM, Cafod, Pnud,

Jubilé 2000, Pax Christi int. etc.