N° 34  Avril - Juin 2006

«Ou bien Dieu est guérisseur, ou bien il n’est pas Dieu». Des groupes sans nombre exploitent le côté fonctionnel de la religion. On sert un Dieu dans la mesure où il est efficace, sinon, on le détrône.

On invoque l’Esprit Saint, mieux, on l’exhorte avec autorité à intervenir et à faire des miracles. On assure que celui qui a l’Esprit saint est tout-puissant et doit pouvoir obtenir tout ce qu’il veut.

Ces propos, extraits d’une analyse faite par un prêtre nigérian, Bede Ukwuije, restent d’une grande actualité. L’effervescence du religieux semble dépasser toute borne imaginable.

Des séances de miracles, des prodiges sur commande, jour et nuit. Selon un schéma qui vient d’ailleurs, mais adapté par la créativité locale.

 

 

Deux heures après minuit. Les hauts parleurs de la "Maison mondiale des miracles" invitent les fidèles d’un quartier sur la route de l’aéroport de la capitale, entremêlant l’Avemaria de Schubert et le leitmotiv du film Titanic. Allo! Allo!, répète le pasteur 163 fois. Un assistant ajoute des coups de sifflet aussi puissants que ceux de l’arbitre du match RDCongo-Egypte de la CAN 2006.

La séance débute. «Elohim, Yahwé-Jiré, El Shaddaï. Dieu des miracles, Tatatratata, Rachicada… tu es notre père à tous. C’est toi qui nous donnes tout ce dont nous avons besoin, comme ton fils Jésus-Christ a délivré la femme qui perdait du sang depuis douze ans, donne à la femme ici présente la guérison qu’elle te demande. Que sa maladie la quitte pour toujours. J’ordonne que sa maladie la quitte définitivement et je chasse vers des lieux arides tous les démons qui la hantent. Je leur commande ça, alléluia, amen! (une trentaine de fois) Au nom de Jésus!» (14 fois). La malade, yeux fermés et mains jointes, est à genoux au milieu d’un cercle d’intercesseurs se donnant la main. Peu après, le pasteur la relève: «Talita Kumi, va, tu es guérie au nom de Jésus» (10 fois), avec une voix de plus en plus basse. Enfin, la dernière recommandation: «Trois jours de jeûne total, suivis de quarante jours de jeûne partiel, ensuite tu viendras rendre témoignage de la bonne nouvelle de ta guérison, alleluia!» Les gens sortent, accompagnés de la musique d’un film de cow-boys.

 

Qui tombe est sauvé

Allo! Allo! (66 fois) «Vous qui avez des fardeaux, venez à moi, dit la Bible. Vous qui avez des problèmes, je vais vous délivrer par le nom de Jésus», jure le pasteur. Par problème, il explique, il faut entendre toute difficulté physique ou psychique: stérilité, célibat, pauvreté, sorcellerie, malédiction, maladies, mari ou femme de nuit, passeport, visa de sortie. Qu’on amène aussi les morts… Toute l’assemblée bouge, chacun cherchant à occuper les premières places, devant le pasteur. Dans un coin, deux femmes paralysées tendent les bras. «Ne vous bousculez pas, chacun aura son onction.», assurent les intercesseurs soucieux que tout se déroule dans l’ordre. La cérémonie de délivrance proprement dite, commence. Le pasteur: «Répétez tous après moi: Seigneur Jésus (3 fois), j’accepte que tu aies pris une place dans mon cœur. C’est pourquoi aujourd’hui, j’aimerais entrer dans ta bénédiction. Envoie sur moi ton Esprit Saint pour déraciner les ténèbres qui m’empêchent de mener une vie heureuse. Envoie sur moi également ton feu dévorant… feu! (15 fois)». Puis il invite les fidèles à présenter à haute voix leurs doléances à Dieu, pendant que lui-même hurle au micro des mots indéchiffrables. De temps en temps il crie le nom de Jésus, que les présents répètent. De nouveau, une série de chants, avec l’accompagnement de tous les instruments de musique disponibles. Dans le vacarme assourdissant, voilà que l’un ou l’autre fidèle, particulièrement la gent féminine, entre en transe et tombe. Une quinzaine de personnes, presque un quart de l’assistance, gisent au sol, plus ou moins évanouies. Encore des prières. Finalement, l’officiant déclare que ceux qui sont tombés sont maintenant guéris de leurs maux. Dieu les a exaucés. Quant aux autres, ils doivent rester assidus à la prière, leur tour viendra. Une centaine d’alléluia, amen! et trois hymnes de louange concluent ce culte, qui a duré plus de trois heures. On replace les deux femmes paralysées dans leurs fauteuils, restés dehors. Leur guérison n’était pas au rendez-vous, aujourd’hui.

 

Des conseils

Celui-là n’aime pas qu’on l’appelle pasteur, ni guérisseur, encore moins féticheur. C’est un papa, tout simplement. Il ne se sépare jamais de sa Bible. Il n’a pas fondé un groupe de prière, bien qu’il utilise la prière. Dans son salon, la pénombre qui vous accueille n’est partiellement balayée que par la faible lueur de deux bougies placées sur une table basse. D’emblée, sans même que papa le demande, il vous appartiendra de lui glisser quelques billets de cent francs qu’il place tout simplement entre les pages de la Bible. Ensemble, avant qu’il ne s’enquiert de votre problème, vous entonnerez des cantiques. Encore des chants religieux, souvent en rapport avec votre préoccupation. En vrai papa, il vous prodigue conseils sur conseils, ponctués du nom de Jésus, de Dieu créateur et miséricordieux, d’Alpha et Oméga. Puis il donne la recette:  «Va acheter un petit morceau de la peau du léopard, du kaolin rouge, un pan d’une étoffe rouge, et ceci, et cela …, mais n’oublie pas de venir également avec un bidon de 5 litres d’eau. » Si le patient ne se retrouve pas dans ce bric à brac, un peu d’argent suffit pour qu’il se charge lui-même des achats. Deux ou trois jours plus tard, nouvelle rencontre: chants religieux, conseils, répétition incessante du nom de Jésus. Puis il glisse dans le bidon d’eau tous ces produits qu’il avait demandés, pendant que tonnent les chants religieux.

Consigne finale: «Chaque fois que vous vous lavez, demandez à Dieu le miséricordieux de bénir cette eau avant d’en verser quelques gouttes dans la bassine et le résultat est assuré, au nom de Jésus!»

Au marché «Wenze simba Zikida» de Kinshasa, un pasteur est au milieu d’un groupe de gens à l’air très attentif. Il y va de toute sa verve oratoire: «Un couple a vu médecins et guérisseurs de tout genre pour avoir un enfant. En vain. Sur recommandation d’un de mes fidèles, il est venu à moi. J’ai alors longuement invoqué l’Esprit de Dieu. La femme est tombée en délire: à cet instant-là, une opération chirurgicale s’est réalisée dans ses entrailles. Neuf mois plus tard, le couple a eu un enfant. Un garçon. Jusque-là, il ne m’avait versé que dix dollars. Voilà que dimanche passé, ce couple est venu m’annoncer la bonne nouvelle, tout en me faisant cadeau - tenez-vous bien - d’une voiture toute neuve, dont voici les clés de contact. Donc, conclut l’homme de Dieu, avec dix dollars seulement, je peux intercéder pour que vous obteniez voyage en Europe, diplômes, mari, enfant, emploi, prospérité dans votre commerce… Qu’attendez-vous encore?» A vrai dire, les gens aimeraient voir la voiture!

 

Si ton dieu est mort …

La concurrence étant acharnée, ces nouveaux gourous savent user d’un marketing fort: des panneaux publicitaires giga-format; des banderoles en couleurs importées d’autres continents; des affichettes distribuées à tout venant ainsi que des messages à la radio et à la télé. Tout est bon pour méduser les gens. Sans parler des "églises mobiles" qui, toute la journée et particulièrement aux heures de pointe, et par leurs pasteurs interposés, sautent d’un minibus à l’autre pour annoncer aux passagers la bonne nouvelle.

Chacun assure que son Dieu est efficace. Sans quoi on le déclasse et l’on va ailleurs, dans le pur respect de cet écriteau à l’entrée d’un centre de prière pas loin du marché Bayaka: «Si ton dieu est mort, essaie le mien.» Comprenne qui pourra! Certains l’ont compris depuis: ce sont les tenanciers des milliers de pharmacies de la capitale. Eux, ils savent que les miracles sont très, très rares. Si tout ce qui se passe dans ces lieux de prière était vrai, ils n’arriveraient pas à vendre un comprimé d’aspirine!

 

Patrick- R. Monzemu Moleli

Mais, c’est quel Dieu?