N° 34  Avril - Juin 2006

Sr. Victorine Banabeba et sr. Christiane Bombogoni sont deux témoins d’exception des dernières heures d’Anuarite et de sa fidélité à l’engagement qu’elles avaient pris ensemble le jour de leur profession religieuse (5 août 1959), dans la congrégation de la Sainte Famille.

«Vraiment, nous avons vécu des heures de terreur, d’angoisse, de peur, de honte et de douleur et nous considérons maintenant comme le premier miracle d’Anuarite d’être sorties de cette nuit terrible».

On les a rencontrées à la célèbre ‘Maison-Bleu’ d’Isiro.

Les Évêques de la RDCongo invitent les chrétiens à redécouvrir, pendant l’année pastorale 2005-2006, le message d’Anuarite.

 

C’était vers 13h00 du 30 novembre 1964. «Après avoir quitté le carrefour, qui de

Bafwabaka conduit vers Wamba, en localité Vube, notre camion s’est arrêté. Les voitures des chefs des rebelles étaient là. Un soldat nous donne l’ordre d’enlever tous les signes religieux que nous avions sur nous.

Nous n’avons rien répondu et nous n’avons rien enlevé. Alors un soldat nous a arraché les chaînettes avec les croix et il les a jetées au milieu des grandes herbes.

Puis, au lieu d’aller vers Wamba, comme il nous l’avait dit, le chauffeur du camion a fait un demi tour et a pris la direction d’Isiro, où nous sommes arrivées vers 18 heures. On nous débarqua devant la maison d’un certain M. Bambule, dans le quartier “La Raquette”, où les rebelles avaient installé leur quartier général. Tous les chefs des rebelles étaient là, prêts pour le souper. Ils nous ont fait descendre et nous nous sommes assises, fatiguées, sous des manguiers. Sr. Anuarite était avec nous. Bientôt elle est appelée: le colonel Ngalo veut la voir et l’avoir pour la nuit. Sr. Anuarite lui répond qu’elle est consacrée au Seigneur et que donc elle ne peut pas être sa femme.

 

Entre temps, la Mère Générale, Sr. Léontine Kasima, se présente avec sr. Mélanie au colonel pour lui demander qu’il laisse les sœurs partir chercher un peu de nourriture chez les Sœurs Catherinettes, car c’était déjà le deuxième jour que les sœurs étaient sans manger ni boire. “Les Simba feront tout pour vous”, est la réponse. Vers 20h30 la Mère Générale répète la demande. Alors le colonel lui dit: « Mama bokilo (belle-mère), donne-moi Anuarite pour qu’elle soit ma femme».

La réponse de la Mère Léontine est: «Je ne peux pas vous la céder en mariage, car je la garde à cause de son vœu de chasteté, qu’elle a émis devant Dieu. Puisque vous voulez nous renvoyer à nos maisons d’origine, c’est là, à ses parents, que vous pourrez demander qu’elle devienne votre femme». Sur ces mots le colonel s’est tu. Puisque la maison ‘Bambule’ était trop petite, les soldats ont décidé de nous transporter dans cette maison, qui s’appelle ‘Maison Bleu’. Nous étions 34 et il a fallu trois voyages, car la camionnette Chevrolet était trop petite. Sr Anuarite devait faire partie du 2e voyage, mais le chauffeur, un certain Justin Kebande, refusa de faire monter sr. Anuarite. Elle dit: «Je reste à faire quoi ici? Je ne connais personne ici». Le chauffeur la trompa en lui disant que sa femme Victorine (encore vivante) désirait lui parler.

En effet, cette femme avait voyagé dans le camion avec nous. Sr. Anuarite resta au sol et la Mère Léontine avec elle. Elles sont conduites devant le colonel Ngalo qui demande de nouveau à Anuarite de devenir sa femme. Et il ajoute que si elle refuse, il va la tuer, la mettre dans un sac et la jeter dans la rivière Nava. Sr. Anuarite répond: «Tu peux me tuer. Je préfère mourir pour ma chasteté».

Le menaces continuent; des soldats s’ajoutent et se mettent à maltraiter les sœurs. Dans la bousculade sr. Anuarite perd son voile, qui tombe par terre. La Mère Léontine invite à Anuarite à reprendre son voile et c’est alors qu’Anuarite dit: «Que celui qui l’a fait tomber, qu’il me le remette».

Entre temps arrive une camionnette avec le colonel Olombe, sr. Hélène et sr. Lucie, pour prendre la mère Léontine et Sr. Anuarite, car à la Maison Bleu les sœurs refusent de manger sans leur Mère. Le colonel Ngalo permet qu’elles partent, à condition qu’on les ramène, une fois le repas terminé.

 

Le repas

Il y avait du riz bouilli, avec quelques sardines. C’était vers minuit. Tout de suite après, le colonel Olombe crie: «Sortez, sortez d’ici! Sauf celle-ci». Il s’agit d’Anuarite. Le colonel lui dit: «Tu n’es pas belle. Ma femme te dépasse». Et Anuarite: «Je m’en fous». «Allez, sortez!», crie le colonel. Anuarite sort à l’extérieur. D’autres sœurs sortent, ainsi que la mère Générale.

Moi, j’étais à l’intérieur, mais j’ai entendu le colonel Olombe appeler Anuarite «femme têtue!».

Il cherchait à la faire monter dans la voiture qui se trouvait dans la cour, mais elle refusa en disant: «Je ne pars pas. Tues-moi ici. Je vous ai dit que je ne veux pas être la femme des simba». Alors j’entends un … deux … trois … coups. On a frappé Anuarite au front, avec la crosse d’un fusil et on lui a cassé les os. Anuarite tombe d’abord à genoux et ensuite elle s’écroule renversée. Entre temps, elle dit deux fois: «C’est ainsi que j’ai voulu. Jésus seul, Jésus seul…». Puis:  «Je te pardonne parce que tu ne sais pas ce que tu fais». Le colonel Olombe appelle alors une garde du corps et lui ordonne de transpercer la sœur avec sa baïonnette; ce que le soldat fait en enfonçant son arme d’un côté à l’autre du corps de la Sœur. Puis le colonel tire un coup de son revolver, qui atteint Anuarite au bras droit et il lui dit: «Je t’ai tuée, comme tu l’as voulu».

 

Le colonel ordonne tout de suite: «Venez chercher son cadavre». Alors trois sœurs sortent avec moi et nous récupérons le corps. La tête est déjà énormément gonflée et on sent même l’odeur de la matière du cerveau. Elle respire encore. Nous la déposons au sol dans une petite chambre (qui maintenant est devenu ‘sanctuaire’). A ce moment-là Anuarite rend le dernier soupir. C’est 1h05 du 1er décembre. Nous commençons à pleurer. Mais la Mère Xaveria Bakoma coupe en disant: ‘Ne pleurez pas. Dieu nous aime beaucoup: il a donné à notre Congrégation une vierge-martyre. Nous chantons le Magnificat pour remercier le Seigneur’. Sr Fidélia entonne le chant, que nous chantons jusqu’au bout, bien que dérangées par le colonel Olombe, qui crie «Taisez-vous!». Il cherche à nous frapper avec la crosse du fusil, en disant: «Vous êtes des têtues, vous êtes des têtues! Maintenant on va vous brûler toutes avec l’essence. Mais, d’abord, on vous violera par la force». Finalement, il sort.

Certaines sœurs commencent à jeter par la fenêtre des billets sur lesquels elles ont écrit «Nous avons été brûlées par les soldats, car nous avons refusé de devenir leurs femmes». Entre le colonel Yuma Deo, qui nous demande si nous préférons Jésus Christ ou Lumumba, "qui est désormais notre dieu". La mère Léontine répond: «Jésus est mort pour nous tous. Lumumba, lui, il est notre frère et il n’est pas Dieu». Alors les soldats présents commencent à nous battre avec les mains ou avec la crosse de leur fusil et un nerf d’hippopotame. Cette torture dure longtemps. Nous cherchons à nous protéger des coups des crosses avec les mains. Ils nous déshabillent toutes avec la force. Les habits sur nos pieds et les bras croisés sur la poitrine nous craignons le pire. Un soldat dit: «Elles sont comme toutes les autres femmes!»

Le colonel Olombe entre avec quatre soldats dans le salon où nous sommes. Le fusil à la main, ceux-ci sont habillés avec une petite culotte et en sanglier. Le colonel crie aux soldats: «Frappez-les!». Nous sommes de nouveau battues.

À un moment donné, une consœur est interpellée: «Viens ici». La sœur sort du groupe. Le colonel Ngalo lui dit: «Veux-tu être ma femme?» Elle répond: «Je veux mourir, mais pas être ta femme: je suis consacrée au Seigneur». «Alors on te fera couper la tête!». Il la fait sortir, telle qu’elle est, sur la barza. La cour est bien éclairée par la lumière électrique. La sœur se couche par terre, ventre contre sol, prête à recevoir le coup qui lui coupera la tête. Mais quelqu’un dit: «Si vous allez tuer deux sœurs, vous aurez des problèmes avec le gouvernement».

 

Au lieu de la tuer, il lui donnent des coups de fouet, puis ils la laissent rejoindre le groupe. Ensuite les soldats nous font sortir toutes sur la barza et ils nous rangent une à une, le dos contre le mur. Le colonel Olombe demande: «Celles qui sont pour Lumumba, qu’elles fassent un pas en avant». Personne ne bouge. Il ajoute: «Que celles qui sont pour Jésus Christ…».

Ici, le colonel Deo Yuma s’écrie: «Ne demandez pas cela, car toutes feront leur pas. Allez-vous les tuer toutes?» Alors des soldats interviennent et nous battent encore. Finalement nous pouvons reprendre nos habits. Entre 5 et 6 heures du matin du 1er décembre arrive un camion conduit par des rebelles, portant un cadavre. Ils demandent le cadavre de la sœur qui a été tuée pour aller le jeter dans l’eau. Alors s’avance M. Mandey, fossoyeur du cimetière, et il dit: «Nous venons de creuser une grande fosse au cimetière de Dingilipi. Vous pouvez venir enterrer là-bas». Sr. Anuarite ne partira pas avec le camion: nous nous sommes opposées. Elle sera enterrée à Dingilipi». Je demande à sr. Christiane: «Est-ce que vous n’avez pas peur à rester aujourd’hui dans cette maison?» «Non. Au contraire, c’est pour nous une joie, une consolation».

P. Jacques Biasotto

La nuit de la lutte d’Anuarite