|
N° 34 Avril - Juin 2006 |
|
L’entrée triomphale |
|
Je suis un ânon. J’appartiens à la race des animaux les plus méprisés par les hommes. Nous sommes considérés laids, stupides, ignorants, grossiers. Notre nom sonne comme une injure, notre image est le symbole de la sottise, et pourtant nous sommes utiles aux hommes. Nous travaillons toujours en silence, nous endurons toute fatigue sans gémissement, nous obéissons sans protestation. De toute façon, malgré tout, je suis heureux d’être ce que je suis. Il m’importe de plus l’estimation de mon Créateur que celle de mes maîtres. Mon grand-père vivait à Bethléem. Il nous racontait que dans une rigide nuit d’hiver, un jeune couple arriva à son étable où il habitait avec un bœuf. La femme était enceinte, et peu après naquît l’enfant. Mon grand-père était pauvre et il n’avait rien à offrir au nouveau-né si ce n’est que sa mangeoire. Avec le bœuf il essayait de le chauffer comme il pouvait. La nouvelle de la naissance de cet enfant a dû se répandre très rapidement car dans cette même nuit vinrent beaucoup de bergers à le trouver. Ils y vinrent aussi les anges qui chantaient des hymnes jamais entendus. L’enfant était beau et les parents heureux. Mon grand-père ne savait pas se l’expliquer mais il était convaincu que cet enfant était le Messie. Sa conviction devint plus forte quand un jour, beaucoup d’années plus tard, passant près de la synagogue, il entendit une parole de l’Écriture sainte: «Le bœuf connaît le propriétaire et l’âne la crèche de ses maîtres, mais Israël ne connaît pas, mon peuple ne comprend pas.»
Moi aussi je crois que le Messie est déjà venu, car je crois en mon grand-père. A présent mon grand-père ne vit plus et moi j’ai été vendu près de Jérusalem. La fête de Pâques est proche. La route de Jérusalem, presque chaotique, est pleine de monde. Moi je reste, comme d’habitude, ligoté devant la porte. Tout d’un coup, deux hommes commencent à me délier. En ce moment mon maître sort de la maison et demande aux étrangers: «Pourquoi déliez-vous cet ânon?» Ils répondent: «Le Seigneur en a besoin.» Mon maître les laisse faire. Je suis pris par le doute et la stupeur. Le Seigneur a besoin de moi, ânon stupide, jeune et sans expérience? Comment me connaît-il? Il veut justement moi, pourquoi? Je ne me rends pas compte de la route que les deux hommes parcourent, tellement je suis bouleversé et troublé. Tout à coup je lève la tête et devant moi il y a un visage très beau avec un regard limpide et nouveau. «Celui-ci est mon maître, l’homme qui a besoin de moi?» Je voudrais bien le regarder longuement pour découvrir si c’est lui la réponse à mes questions, imprimer dans ma mémoire son regard encourageant. Il monte lentement sur moi et tout de suite les hommes me font signe de marcher. Quelle émotion! C’est la première fois dans ma vie que je porte un homme sur moi. C’est si beau! Mon maître s’en aperçoit-il? Je me sens réalisé. Mais, où allons-nous? A Jérusalem, certes. Je vois déjà apparaître les tours de la ville, beaucoup de monde. Mais quelle étrangeté: les gens au lieu de marcher vers la ville viennent vers nous, même sur nous! Au fur et à mesure que nous avançons péniblement, les gens étendent leurs manteaux composant un tapis bariolé, les enfants agitent des rameaux d’arbres, les foules se mettent à genoux, tous crient à grande voix: «Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Hosanna au roi d’Israël!»
Je ne pouvais pas imaginer un spectacle pareil: tout ce monde est venu accueillir l’homme assis sur moi. On l’appelle roi d’Israël. Mais comment roi d’Israël? C’est lui le Messie? Je suis vraiment un âne si je ne l’ai pas compris avant. Une ancienne prophétie l’avait annoncé: «Voici ton roi vient à toi victorieux, humble, il monte un âne.» Voyant mon maître avalé par la foule à la porte du temple, j’ai compris que je ne le verrai plus jamais. Lui, il n’aura plus besoin de moi pour le voyage de retour. Mon fameux ancêtre, l’âne d’Abraham eut la joie de ramener Isaac à la maison. Moi au contraire, je ne ramènerai pas mon maître. Dieu a épargné le fils d’Abraham, mais il n’épargnera pas son Fils. Il y a quelques minutes, j’ai porté mon maître sur moi, désormais je le porterai en moi pour toujours. Alexandre Santopadre |