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N° 35 Juillet - Septembre 2006 |
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Combien de partis ? Quand est-ce que ils sont dangereux pour la démocratie? La démocratie est –elle compatible avec une certaine mentalité ? Comment éviter que les chefs soient éternels ? Interview au professeur Joseph Ki Zerbo, historien et homme politique burkinabé. Il a dirigé deux volumes de la monumentale Histoire générale de l’Afrique, publiée par l’Unesco.
On entend dire qu’en Afrique on s’accroche trop facilement au monopartisme, alors que tout le monde sait que toute démocratie a besoin qu’il y ait plusieurs partis. D’autres soulignent un manque d’appréciation pour ce qui concerne l’État de droit etc. Je crois qu’il faudrait faire quelques distinctions. Je le sais, on reproche aux Africains d’avoir un goût pour le monopartisme, alors qu’on nous dit qu’il faut plusieurs partis pour qu’il y ait une démocratie. Mais le multipartisme tout seul ne fait pas nécessairement la démocratie. Les dirigeants africains ont vite fait de multiplier les partis. A tel point que le multipartisme parfois peut tuer la démocratie. Par exemple au Burkina Faso nous avons plus de 100 partis actuellement; 42 sont reconnus et d’autres sont là en attente d’être reconnus; en 1978, il y en avait 3 partis et je n’arrive pas à voir un lien automatique entre multipartisme et la démocratie. On a dit aussi après que pour la démocratie il faut les élections régulières, honnêtes, équitable et sincères. Les dirigeants organisent maintenant les élections qui apparemment sont honnêtes, sincères, équitables mais qui perpétuent les dirigeants au pouvoir.
Qu’est-ce que vous dites par rapport à l’idée d’un État de droit ? Dans l’Afrique traditionnel on connaissait l’État de droit, le chef n’était pas tout puissant. Son pouvoir était équilibré par des pouvoirs d’origine différente. Par exemple, il y avait un chef politique, mais il y avait aussi un chef de terre et un chef qu’on pourrait dire économique; je pense que dans la tradition africaine il y avait des éléments de démocratie traditionnelle. Au Burkina-Faso et dans les pays voisins comme le Ghana un proverbe dit: «Ce n’est pas le roi qui a la royauté c’est la royauté qui a le roi». Et cela signifie que dans tout système politique des normes s’imposent à tous sans exception, à commencer par le roi lui-même. Le pouvoir était souvent comparé à un œuf: si tu le presses trop, il se casse dans ta main; mais si tu ne l’étreins pas suffisamment il peut glisser de la main et se casser. Il doit être exercé donc sans excessive sévérité mais aussi sans laxisme. Justement comme l’œuf renferme la vie, qui est au pouvoir a dans ses mains la vie de personnes.
On entend parfois dire que la démocratie est incompatible avec la mentalité africaine. Je pense que chaque pays doit faire une relecture des principes de la démocratie. L’individualisme européen par exemple, est une réalité mais ce n’est pas un précepte pour la démocratie. Droits et devoirs sont individuels, dit la culture occidentale qui a mis l’accent sur l’individu, sur ses droits et ses devoirs, sur un développement qui est presque antithétique par rapport à la culture sociale africaine. On a mis à côté la tradition dans laquelle il y avait la palabre, la discussion collective, où chacun n’avait pas seulement le droit de parler mais aussi le devoir de parler. En France on parle beaucoup de liberté, égalité, fraternité. Mais il faut savoir que si l’individualisme n’est pas surveillé, si on laisse faire à l’individu tout seul dans la jungle des intérêts, eh bien, il n’ y aura ni liberté, ni égalité, ni fraternité.
Quoi dire de la solidarité traditionnelle ? La solidarité africaine est en train de diminuer. Mais chaque jours il y a de millions d’africains qui se rendent dans des hôpitaux pour visiter enfants, femmes, vieux. Ils se déplacent sans être obligés de le faire. Il le font tout simplement parce qu’ils sont porteurs d’une culture. Je pense au contraire qu’il y a deux ans lorsqu’en Europe et en France il y a eu la canicule, de nombreux vieillards sont morts abandonnés, bien que certains étaient très riches. La solidarité est un élément de la démocratie, mais cette réflexion n’a pas été développée. On a beaucoup réfléchi pour donner aux africains la conscience de leur histoire et de leur identité, mais les juristes, les médecins, les économistes n’ont pas fait le nécessaire pour africaniser les normes fondamentales de la démocratie. La contagion des principes du néo-libéralisme est telle qu’aujourd’hui beaucoup de gens cherchent à exploiter la croissance des autres, à exploiter les effets de la démocratie des autres, sans développer un système autonome permettant de faire grandir la démocratie.
Est-ce qu’on pourrait citer l’exemple d’un pays africain ou d’une personnalité africaine qui est en train de suivre cette perspective? On pourrait dire qu’on entrevoit quelque chose. Il y a des personnalités qu’on peut considérer comme des prototypes: par exemple Nelson Mandela, qui est certainement un grand démocratique, et qui a beaucoup de choses à apprendre aux occidentaux même. Et parmi les jeunes politiciens on pourrait citer Alpha Omar Konaré qui semble être animé des principes idéals pour la démocratie et pour le développement économique.
Alors qu’est-ce qu’on pourrait souhaiter? Il faut que les dirigeants prennent une certaine distance par rapport au leadership et à la présidence de la République, au lieu d’écraser le pouvoir judiciaire ou législatif. Matthieu Kérékou a accepté de mettre un terme à un pouvoir qui ne doit pas être patrimonial ou une propriété privée, mais plutôt une mission d’État. Chez nous on appelle l’État, ‘foroba’: c’est la ‘res publica’ des romains, c’est le bien commun, le champ collectif, c’est l’espace de tous les citoyens. Quand j’étais enfant, le matin on allait cultiver avec mes parents, mais l’après midi on laissait chacun aller à son petit champ. Il y a l’État mais il y a aussi l’individu. Il faut faire de manière qu’on respecte les droits et les devoirs des uns et des autres dès l’enfance. Je pense que l’éducation civique manque en Afrique: les enfants et les jeunes sont le 52%, la majorité de la population, mais on ne les conduit pas, on ne les oriente pas, on ne les écoute pas. Autrefois il y avait l’initiation à la vie sociale, aujourd’hui on laisse cette tâche-là aux chansons ou aux films américains. P. Venanzio Milani
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Ils peuvent tuer la démocratie |