N° 35 Juillet - Septembre 2006

Parmi nos traditions africaines les plus fondées, nous rencontrons la conviction que les enfants servent d’unité de mesure pour la qualité, la prospérité et la pureté morale et spirituelle de la société, du village ou du clan. Un village qui perdait bon nombre de ses enfants, devenait très inquiet pour son présent («D’où vient ce malheur?») et plus encore pour son avenir («Qui assurera demain la continuation et la défense, la survie de la tribu?»). Et d’intenses rituels de supplications et de désenvoûtement seront décrétés pour implorer l’intervention urgente des ancêtres protecteurs du clan en danger d’extermination…

 

Les enfants sont le thermomètre de la communauté. De tous temps. Quand une cité met au ban de la société ses propres enfants, taxés de sorciers porte -malheurs; quand des mères aux entrailles de pierre forcent leurs fillettes de 10-12 ans à se prostituer, dès la nuit tombée, pour assurer le repas du lendemain; quand les aveugles conducteurs de nos peuples anesthésiés - les qualifier de responsables» heurterait le sens moral! - d’une part font crépiter entre les mains des garçonnets drogués les redoutables Kalachnikovs, tandis qu’ils arrachent à l’affection de leur famille des fillettes innocentes pour assurer à leurs soudards le «repos du guerrier», et que d’autre part ils sont incapables d’assurer le conditions d’une éducation efficace et d’un enseignement solide aux enfants, «l’avenir du pays»; quand un État secrète en son sein des «sous-Etats» peuplés d’ enfants S.D.F. («sans domicile fixe»), qui prolifèrent comme un cancer social, disciplinés à rebours dans leurs novelles familles: les gangs; quand l’État ou ce qui devait en être un, laisse ces gosses habiter, grandir, se procréer comme des bêtes dans des ténébreux caniveaux et autres collecteurs, sous les étalages des petits marchés de quartier et dans les lugubres allées des cimetières, il ne faut pas être allé à l’université pour comprendre qu’une telle société est gangreneuse.

 

L’enfant au cœur de la vie des adultes est un lieu de rêves… Les parents le rêvent médecin, avocat, électronicien, pilote, colonel, prêtre même… Et pour réaliser l’un ou l’autre de ces rêves éveillés, les géniteurs responsables se sacrifient souvent à mort. Aujourd’hui les adultes dans nos sociétés ont perdu (depuis quand?) cette capacité du rêve… C’est la puissance de l’argent qui fait rêver aujourd’hui, dans nos contrées, autant les adultes que les enfants dont des essaims entiers iront se noyer dans les rivières aurifères de Lunda-Tembo et de l’Angola Norte, à la recherche de la fortune facile.

Que d’exorcistes écument pourtant, «au Nom de Jésus!», les rues et les quartiers de nos cités! Mais rien n’y fait: nos sociétés ont leurs cœurs et entrailles oxydés par le pouvoir idolâtré de l’argent, et même Dieu n’y peut rien, Lui tellement démocrate et respectueux de la volonté libre de l’homme: «Il a mis devant toi le feu et l’eau : étends la main vers ce que tu préfères. Vie et mort sont là devant les humains, à chacun sera donné ce qu’il a choisi» (Siracide 15,16-17)! Et nous avons choisi de nous suicider en tuant nos enfants. «Génération sacrifiée» avait prophétisé le Cardinal Joseph-Albert Malula…

Mais jusqu’à quand?

                                                      

Enfant-thermomètre