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N° 35 Juillet - Septembre 2006 |
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Un jeune homme de 34 ans, ancien militaire, après une discussion familiale, un pilon à la main, s’élance vers son père, pan! Le «vieux» Pierre-Damien B., meurt sur le coup. À peine sa sœur cadette voulait-elle prononcer un mot, pan! La femme, porteuse d’une grossesse assez avancée, meurt sur le coup. Il ne manquait plus que sa propre épouse pour compléter la série macabre. Pan! Horreur et émoi dans toute la ville de Mbandaka (RD Congo), 12 mars 2006. En cause: la drogue.
Oui, bien qu’on ne le dise pas souvent, à la racine de nombreux conflits, petits et grands, dans le monde, il y a la réalité de la drogue. Pour l’Afghanistan, il y avait certes le problème politique des Talibans, mais aussi et surtout celui des nombreuses plantations d’opium, que les Américains menaçaient de brûler par épandage. Entre Afghans et Américains, c’était alors la guerre des nerfs, dans la mesure où ce produit – 87% de la production mondiale – est indispensable pour l’économie de ce pays asiatique: 27 milliards de dollars de revenus provenant de la drogue, représentant l’équivalent de 50% du PIB légal du pays et occupant 2 million s d’Afghans, soit près de 9% de la population. Si, à ces chiffres cités par l’ONU en décembre 2004, il faut ajouter ceux des autres grands du monde des stupéfiants (Pakistan, Myanmar, Mexique, Colombie) et les moins grands répartis sur la planète entière, on conviendra que les 200 milliards de dollars mis à la disposition par les Etats-Unis pour enrayer le fléau ne pèsent toujours pas lourd dans la balance de la lutte mondiale contre la drogue. Tant il est vrai que si les principaux producteurs sont les pays pauvres du sud, les plus grands consommateurs vivent dans les pays riches et industrialisés du Nord. Quelques autres chiffres donnés par l’UNODC (Office des Nations Unies contre la Drogue et les Crimes) sur les stupéfiants circulant dans le monde : la valeur globale du marché illicite de la drogue s’élève à 113 milliards de dollars en cannabis ou marijuana, à 71 milliards en cocaïne, à 65 milliards en opiacés, à 29 milliards en résines de cannabis, sans tenir compte d’autres dérivés ainsi que des drogues synthétiques, dont la nature clandestine échappe à toute statistique. L’UNODC estime qu’il y a 3 ans, en 2003, deux cent millions de personnes à travers le monde ont utilisé les drogues illicites, dont 160 pour le seul marijuana. De là, il n’ y a pas à s’étonner outre mesure que le climat d’insécurité, de violence et des guerres intermittentes à travers la planète aient pour toile de fond ces narco-dollars dont les économies nationales ne peuvent se passer, mais dont leurs autorités en ressentent aussi les inconvénients, notamment l’affaiblissement de l’appareil de l’État et du secteur privé par la corruption, la violence, la crainte des mesures de rétorsion, la baisse de l’espérance de vie, les défaillances de la santé de la population,…
Légume On dit que sur le continent africain le commerce international de la drogue n’est pas aussi étendu que dans d’autre continents. Dans le nôtre est cité surtout le Nigeria. Mais cette apparente embellie n’est que l’arbre qui cache la forêt. La RDCongo n’échappe pas à ce maffieux commerce. Malgré l’absence de statistiques de la part de la Commission Nationale de Lutte contre la Drogue et les Stupéfiants, ce pays exporte clandestinement la drogue. Déjà dans les années 60-70, le célèbre musicien Franco Luambo n’avait-il pas chanté, le «ndu-nda» (légume), allusion faite au chanvre que certains collègues introduisaient dans leurs instruments de musique à chacun de leurs voyages pour l’Europe? Le musicien Likinga de l’orchestre kinois Zaiko Langa-Langa, qui a purgé sept ans de prison ferme au Portugal, en sait quelque chose. Sans parler de tant d’autres, attrapés ou pas… Kinshasa est envahie par des points de vente de la drogue. Chaque quartier a ses débits, bien connus de tout le monde, même des petits enfants. La vente est libre, dans l’impunité la plus totale. On y fume à qui mieux, de jour comme de nuit, sans aucune inquiétude. La situation est encore pire au cours des veillées mortuaires: des heures interminables et qu’il faudrait remplir avec des chants, de la musique exécutée par des fanfares, des danses, des conversations.
Alors bonjour ! L’un des assassins du P. de Haes, le jésuite froidement abattu le 7 mai de l’année dernière non loin du Campus Universitaire de Kinshasa, a avoué qu’avant d’opérer, les membres de la bande avaient humé quelques bouffées de chanvre «pour vaincre la peur». A cet autre fumeur patenté,«pousse pousseur» (tireur de charrette) de son état, il a été demandé ce que lui apportait la drogue. «De la force, a-t-il répondu, pour être à la hauteur de tirer de si lourdes charges». Et il a continué: «Cela donne la force de tenir toute la journée sans fatigue. Voilà d’ailleurs pourquoi après la prise de la drogue, il nous faut aussitôt manger. Et beaucoup». Ces fumeurs de chanvre, on les trouve jusqu’aux gradins des stades où ils se sont créés un no man’s land qui leur est propre, interdit aux non-membres de la confrérie. Le comble est que cela n’étonne plus personne. Alors bonjour les dégâts avant, pendant et après les rencontres sportives! Concert dans un bar de la place. Les techniciens s’affairent autour des instruments de musique, mais les musiciens eux-mêmes ne sont pas là. Ils se sont retranchés dans un endroit caché. Ils fument le chanvre, peu après, ils regagnent la scène. Le spectacle est épatant. Musiciens et public explosent. Effets de la drogue!
Un maigrelet de bonhomme passe dans la rue avec des gestes qui frisent l’hystérie. Il se prend pour le centre de la terre. La drogue est en train de faire son affaire! Des rires à gorges déployées sans raison apparente dans ce groupe de jeunes, suivis aussitôt d’une bagarre généralisée. Le chanvre n’est pas étranger à la «fête»! Presque toutes les couches sociales, jeunes comme vieux, ouvriers comme intellectuels (eh! oui) sont frappées par le fléau. Kinshasa, c’est le déversoir de tout le pays. En effet, dans toutes les brousses sur tout le territoire national et plus particulièrement aux abords des forêts sont entretenues des récoltes entières de «diamba» (chanvre). Gare donc à cette autorité-là de province qui penserait à mettre le holà à ce fléau, de loin plus sulfureux que de planter arachide ou manioc! Les villageois eux-mêmes, ne pouvant s’offrir le luxe d’une cigarette industrielle parce que trop chère pour leur minime bourse, ne peuvent que s’en contenter. Et encore! Au plus fort des innombrables guerres qui ont émaillé l’histoire de ce pays au cours de ces dernières décennies, est entrée de plein pied en lice parmi les grands consommateurs de «l’herbe» la cohorte des mi-lices recrutées de tout bord. Crimes crapuleux, vols à mains armées, viols, assassinats, … tous ces actes de sauvagerie sont perpétrés souvent dans un état second, dans l’euphorie de la drogue. Que l’on en vienne alors à se lamenter de la prolifération du banditisme, des groupes armés dans nos quartiers, des délits de tout genre, ce n’est ni plus ni moins que de se voiler la face pour ne rien voir. Patrick – R. Monzemu Moleli.
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L’emprise de l’herbe |