N° 35 Juillet - Septembre 2006

Les enfants

Exclus et invisibles: c’est le titre que l’UNICEF donne à son Rapport 2006 sur la situation des enfants dans le monde.

Pour 860 millions d’enfants le présent est un cauchemar, l’avenir une inconnue, Le village global est seulement une immense périphérie pour des millions de petits sous-alimentés, vendus, exploités, malades. Ils habitent dans les rues, dans les «favelas», dans les «barrios»; ils travaillent dans les mines, dans les champs, dans les arrière-boutiques. Ils fouillent dans les décharges publiques pour trouver de la nourriture; ils sont contraints à mendier, à se prostituer, à combattre en première ligne; ils sont victimes de la faim, du SIDA, de l’abandon, de l’ignorance et de la solitude.     

 

C’est le scandale de notre temps. qui rebondit sur la conscience des adultes. «Malheur à ceux qui scandalisent un seul de ces petits» nous rappelle l’Évangile. Paroles très dures, que ce monde, où tout se vend et s’achète, semble ignorer. L’enfant devenu une chose, réduit à une «marchandise», est pour beaucoup d’adultes une bonne affaire, sans plus. Un réseau de ventes et de déplacements qui rapportent de un à deux milliards de dollars par an, tout comme d’autres trafics illicites, des armes à la drogue. Comment un enfant peut-il se défendre de tout cela, quand c’est un adulte, voire même un propre membre de sa famille, qui le trahit?

 

Enfants travailleurs

Au début du troisième millénaire, alors que des techniques nouvelles permettent d’améliorer les conditions de travail, comme cela ne s’était jamais fait auparavant, le travail des mineurs concerne encore 211 millions d’enfants de 5 à 14 ans, dont certains sont à temps plein. La plus grande partie d’entre eux, au moins 126 millions, travaille dans des conditions pénibles ou dangereuses avec des machines dangereuses.

Selon les chiffres donnés par le Labour Office des Nations Unies c’est dans les pays les plus touchés par ce phénomène qu’on enregistre un taux très élevé d’enfants non scolarisés: 100 millions (surtout des filles). Une réalité qui représente une grave hypothèque pour l’avenir des leurs pays. Un enfant qui n’a pas la possibilité d’étudier, sera un adulte ignorant, un citoyen de série «B».

Malgré la Convention sur les Droits de l’Enfant, promulguée en 1989, qui interdit expressément toute forme d’exploitation des bay-travailleurs, et même si 157 Pays ont ratifié la Convention n° 182 de l’Organisation Internationale du Travail interdisant le travail des mineurs, plus d’un million d’enfants au visage noirci continuent à creuser dans les galeries des mines en Colombie, en Côte-d’Ivoire, en Afrique du Sud et cela pendant 10 heures ou plus par jour. Au Brésil, ils s’éreintent dans les plantations de canne à sucre, en Colombie dans les pépinières pour l’exportation des fleurs, au Pérou pour la confection de briques, en Afrique dans les plantations de café et de cacao. L’Afrique, avec environ 50 millions d’enfant travailleurs, est le continent avec la plus haute incidence de mineurs économiquement actifs.

Mais c’est l’Asie qui continue à avoir le nombre le plus élevé de travailleurs mineurs dans la tranche d’âge 5-14 ans, environ 122 millions. Des enfants exploités par des compagnies qui travaillent en sous-traitance pour de grandes sociétés multinationales. C’est ce qu’a révélé récemment le rapport The Price of Childhood, selon lequel 100.000 enfants travaillent, par exemple, dans les campagnes de l’État de Andra Pradesh (Inde) pour la production de semences de coton.

Malgré les contrôles, les enfants sont utilisés dans les travaux les plus pénibles. Et surtout parce que pour l’employeur leur coût est de 40% moins cher que celui d’un adulte .

Mais qui s’occupe de ces enfants? A la base de nombreuses formes d’exploitation, il y a le fait que dans les plus pauvres des pays en voie de développement, plus de 50 millions d’enfants ne sont pas même enregistrés à la naissance. Pour la seule Asie, l’UNICEF parle de 24 millions de petits «clandestins» dans leur propre pays, et, pour l’Afrique sub-saharienne, on arrive au nombre de 28 millions de naissances non enregistrées.

Ils vivent dans l’ombre, et leur propre pays ne sait pas qu’ils existent.

Il faut cependant rappeler que certains pays se sont engagés dans la lutte contre le travail des mineurs: au Brésil, par exemple, de 1992 à 2004 le taux d’activité à diminué de 61% dans la tranche d’âge de 5 à 9 ans et de 36% dans celle des 10-17 ans.

 

Pour tuer sans pitié

Une histoire, une des 300.000 que nous pourrions écouter si nous parvenions à rencontrer les ‘petits soldats’ qui combattent sur le front des guerres oubliées qui ensanglantent plus de 40 pays dans le monde. Viande de boucherie jetée en première ligne pour des actions suicides, remplis de drogues pour vaincre la peur et pour tuer de sang-froid. Des enfants transformés en assassins qui tuent sans pitié.

La plus grande partie des recrues a de 10 à 14 ans, mais la tendance va vers un abaissement de l’âge parce que les plus petits sont considérés comme la meilleure main-d’œuvre pour l’utilisation des armes légères, pour se cacher, pour fuir, pour faire les espions.

Le Rapport de la Coalition internationale «Arrêter l’utilisation des enfants soldats» dénonce la présence d’enfants soldats en Asie, en Amérique Latine, au Moyen-Orient (où des adolescents même sont morts comme kamikazes, en faisant des massacres), et en Afrique, en particulier en Somalie, au Burundi, en Ouganda, en Sierra Leone, en République Démocratique du Congo, au Libéria, et en Côte-d’Ivoire.

 

Comme Ogwal

En Ouganda, les enfants recrutés par la LRA, l’Armée de Résistance du Seigneur, ont des histoires hallucinantes à raconter.

Comme Ogwal, rencontré dans le village de Cwero, âgé de 17 ans, pris comme «esclave pour la guerre» après un assaut des «OLUM» (les rebelles). Après avoir vu mourir son père et sa mère, il est frappé violemment à coups de pieds et s’évanouit. Il s’est réveillé, attaché à une vingtaine de jeunes de son âge, et a été soumis à une initiation sanglante: tuer à coups de machette une enfant qui est blessée à la jambe et qui est incapable de fuir. La petite meurt sous les coups, dans une mare de sang. «A présent, Ogwal est un vrai soldat, déclare le chef des rebelles, il peut continuer à tuer», sous l’emprise des drogues et des menaces.

Et cela dure des années, jusqu’au moment où il parvient à s’enfuir: à 17 ans, c’est déjà un survivant qui a peur de sa mémoire. Il vit actuellement dans un centre de récupération. Il ne peut retourner dans son village, où tous le connaissent comme un assassin féroce. Sa vie est détruite.

Ogwal n’est pas le seul. Dans une autre partie du monde, au Myanmar, 70.000 enfants font partie de l’armée régulière; en Colombie, les enfants soldats sont au nombre de 11.000, dans les groupes armés qui soutiennent les cartels des «seigneurs de la coca».

Au Tamil Nadu, ils sont dans les arrières des Tigres de l’opposition armée. En Irak, dès 1991, 23.000 enfants mineurs de 14 à 17 ans, ont été entraînés militairement comme «jeunesse de Saddam».

Au mépris de la Convention Internationale sur les Droits de l’enfance (le traité qui interdit l’utilisation des enfants comme soldats a été promulgué le 12 février 2003), de la Convention 182 de l’International Labour Office», des campagnes de dénonciation faites par Amnesty International et par l’UNICEF, les enfants continuent à combattre et à être victimes des conflits.

D’après un récent rapport de la Croix-Rouge Internationale, 20 millions d’enfants vivent et grandissent dans des camps de réfugiés. On compte deux millions d’enfants morts parmi les victimes civiles des conflits des dix dernières années. Pour le seul Rwanda, la guerre de 1994 a laissé derrière elle un million d’orphelins

 

Dans la rue

Il y a plus de 120 millions d’enfants de la rue. La moitié d’entre eux vit en Amérique du Sud, trente millions environ en Asie. Mais le phénomène est en croissance, après l’effondrement de l’empire de l’ancienne Union Soviétique, dans les villes les plus grandes de l’Europe de l’Est.

Ils vivent, ou plutôt, ils survivent dans la rue, certains très jeunes déjà. Ils sont des enfants de la violence de l’industrialisation sauvage, des guerres, de la désintégration des liens sociaux et familiaux, des consommateurs de drogue et de sexe.

Ils ont de 5 à 16 ans, mais il en est aussi qui ont 3 ou 4 ans, qui sont tenus par la main par un frère un peu plus grand. De Bombay à Mexico, jusqu’aux capitales de l’Occident, ces enfants qui vivent au jour le jour se superposent comme des photocopies. Pour certains, il s’agit d’une véritable forme d’esclavage, comme dans le cas des enfants “vendus” par leurs familles d’origine, et utilisés comme main-d’œuvre. Pour Europe aussi, on parle de 130.000 enfants esclaves.

En Italie par exemple, on dénombre environ 20.000 enfants, surtout des migrants réduits à la mendicité, qui errent dans les rues des villes

Un phénomène qui montre une croissance inquiétante, et touche des jeunes de différentes nationalités: roumains, albanais, marocains. Dans la plus grande partie des cas, il s’agit d’adolescents qui ont déjà plus de 15 ans.

Les données fournies par l’Observatoire sur le travail des enfants mineurs, et du Téléphone Bleu (Eurispes) montrent que les enfants réduits à la mendicité sont une main-d’œuvre qui ne coûte rien et qui rapporte de 40 à 80 dollars par jour. C’est une affaire colossale qui rapporte 500 millions aux organisations criminelles, et touche des enfants de tous les âges, à partir des petits qui dorment dans les bras d’une fille, aux feux rouges, ou qui nettoient les vitres des voitures, et même les handicapés et les groupes de fillettes entraînées au vol à la tire.

Beaucoup de ces petits mendiants sont placés dans les rues pour demander l’aumône par des communautés de Tsiganes (Roms) ou par de véritables communautés criminelles; et, rentrer les mains vides après une journée dans la rue par n’importe quel temps, veut dire subir des punitions exemplaires

 

L’histoire de Saïd

Il a 13 ans, il est analphabète: Saïd est arrivé à Kaboul (Afghanistan)après la mort de son père au cours d’un bombardement des talibans dans son village. La mère est mendiante à l’entrée d’une mosquée. Saïd se fait accompagner par son petit frère de 5 ans, tandis que les autres enfants plus petits restent enfermés à la maison, en attendant que Saïd retourne pour préparer le repas avec ce qu’il a pu grappiller ou voler de-ci de-là. La faim et le désespoir amènent des mères à tordre de leurs propres mains un membre du nouveau-né qu’elles ont dans les bras, jusqu’à briser la jambe ou le bras de l’enfant qui grandira difforme. C’est un acte de cruauté, signalé malheureusement dans

les régions de la plus grande pauvreté, qui assure à ce malheureux enfant de la faim et de l’ignorance, un «métier» qui lui permettra de vivre en faisant le mendiant. Le centre de Bagdad, en Irak, dévasté par la guerre et par le terrorisme, est envahi lui aussi par des enfants qui vendent de pauvres marchandises ou tendent la main en implorant la miséricorde des passants.

Sur la place centrale Al Tarir, des garçons et des filles de 6 à 12 ans cherchent à gagner leur journée. Dans un entretien publié par le quotidien local «Al Baghdad», Zaiod, âgé de 11 ans, raconte qu’il a quitté l’école parce que son père âgé ne pouvait plus travailler. Il doit pourvoir à cette situation, en vendant des cigarettes de contrebande dans la rue, «mais si je n’apporte pas d’argent, pleuvent les ennuis et les punitions corporelles».

Au Sénégal, de petits mendiants sont envoyés dans la rue pour recueillir l’obole quotidienne: on les appelle «Talibis». Ils sont nombreux dans les rues de Dakar, et ils s’approchent surtout des touristes en récitant des versets du Coran.

 

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