

|
Il a été un des pères de l'Afrique parmi les plus intègres et aimés. Il pourrait un jour être proclamé ‘bienheureux’ par l’Église. Voici les succès et les échecs du premier président de la Tanzanie.
Il y a des hommes qui naissent destinés à être les premiers, grâce aux mérites personnels ou à des circonstances fortuites. Fils d'un chef traditionnel, Kambarage Nyerere était candidat à devenir à son tour chef des Zanaki, la plus petite des 128 ethnies du pays. Par contre, à la mort du père, le choix tomba sur son frère. Mais une autre responsabilité, bien plus prestigieuse, l’attendait. Le petit Kambarage fréquenta l’école primaire, gérée par les Pères Blancs. Premier de la classe, il la termina en sautant un an. Après avoir obtenu le diplôme d’instituteur en Ouganda et avoir commencé à enseigner à Tabora, dans l'école secondaire des Pères Blancs, en 1949 il obtient une bourse d’étude à Edinburgh. Premier étudiant du Tanganika dans une université britannique. Nyerere reviendra avec un Master en Économie et Histoire. C’est pendant ces trois ans qu’il met à point sa philosophie politique. Il se marie et reprend l'enseignement. Mais désormais c’est la politique qui l’absorbe.
Le projet Le Mwalimu (maître en kiswahili), ainsi l’appellent affectueusement ses amis et ses fans, transforme l'association culturelle, dont il était membre, dans un parti, l'Union africaine nationale du Tanganica (Tanu), dont objectif n'est rien d'autre que l'indépendance. À partir de 1955 il sillonne le pays au service de la cause. Et l'indépendance arrive, le 9 décembre 1961. Le premier président du Tanganica indépendant c’est lui, évidemment, et de 1964, lorsque il réussit à coudre habilement l'union avec Zanzibar, il est président de la Tanzanie. Il le restera jusqu'à 1985, lorsque "fatigué de diriger un pays contraint à mendier", il passe la main au Premier Ministre. Celui-ci acceptera le diktat du Fmi et du Fond Monétaire International, auquel Nyerere ne s’était jamais plié. Et maintenant, si le procès de béatification connaîtra une issue heureuse, Nyerere sera même le premier Chef d'état africain sur les autels. Il s’éteint à Londres le 14 octobre 1999 à l'âge de 77, de leucémie. Quoique ‘retraité’ le Mwalimu a continué à travailler jusqu'à la fin, pour son Pays, malgré la constatation qu'il s'éloignait à grands pas du projet qu’il avait caressé pour la Tanzanie.
Qui a échoué ? Un socialisme "non aligné", basé sur une authentique indépendance, sur l'unité nationale (grâce aussi à la promotion du swahili comme langue nationale), sur une économie en mesure de s’auto-soutenir, sur la réduction de l’écart entre pauvres et riches, sur l'accès pour tous à la santé et à l'instruction. "Pourquoi avez-vous échoué?", lui demandèrent les bigs de la Banque Mondiale, un an avant la mort. "L'empire britannique, répliqua le Mwalimu du haut de sa dignité, nous remit un pays avec 85% d'analphabètes, deux ingénieurs et douze docteurs. Lorsque j'ai laissé ma charge, les illettrés étaient le 9% et il y avait un millier d'ingénieurs et de médecins. Lorsque, il y à treize ans, j'ai passé la main, le revenu par tête était le double de l’actuel. Aujourd'hui nous avons un tiers d'enfants de moins dans les écoles, la santé et les services sont en ruine. En ces treize ans, la Tanzanie a fait tout ce que la Banque Mondiale et 1'Fmi ont imposé de faire ". Et rétorquant la question : "Pourquoi avez-vous échoué?".
C’est un Père Blanc, Bernard Joinet, qui est le mieux placé pour parler de Nyerere. Il a suivi de près sa pensée et sa trajectoire, et écrit un livre qui à l’époque suscita intérêt et débat, Le soleil de Dieu en Tanzanie (1977). Nous lui avons demandé ce qu’il pense du Mwalimu "bienheureux". Il nous a répondu avec sincérité et en nous faisant découvrir d’autres aspects de sa personnalité. "Les béatifications et les canonisations - dit-il - ne sont plus ce qu’elles étaient. Jean Paul II en a proclamées des centaines. Parmi tant de saints et de bienheureux, on a vu aussi des ‘politiciens’ qui luttèrent contre les dictatures de Hitler et de Staline. À ce titre peut aussi trouver sa place Nyerere, qui lutta contre le colonialisme en conduisant son peuple à l'indépendance". Cependant il devrait être présentée comme ‘modèle’ aux croyants... "Je crois que Nyerere pourra devenir un exemple universel pour trois raisons. La première: il est arrivé à tisser des rapports avec l'Islam et les autres religions. Le Mwalimu a su faire coexister au sein de son parti musulmans et chrétiens. Une coexistence pacifique, reflet de celle qui se pratiquait dans le Pays. Il n'y a pas de tensions religieuses dans la Tanzanie continentale (des problèmes de tolérance émergent de temps en temps dans les îles de Zanzibar et de Pemba) et il n'existe pas un parti d'inspiration religieuse. Nyerere insistait sur la nécessité d'incorporer dans la nation et dans le parti des personnes d'autres cultures, Indiens et Européens. Nous pouvons dire que le Mwalimu a mis en pratique l'esprit d'Assise avant Assise. En cela, il a été exemplaire ".
Non aux privilèges "En deuxième lieu - continue père Joinet - doit être mise en évidence sa relation avec le pouvoir. Nyerere a été toujours convaincu que le pouvoir politique était la clé de l'indépendance et de la construction d'une société égalitaire. Il fallait absolument le conquérir et le garder. Pourtant, ce qui me frappait davantage, c’était justement sa liberté par rapport au pouvoir. En effet il a accepté de se retirer lorsque ses mandats présidentiels étaient parvinrent à l'échéance prévue. Il résista à l'énorme pression du peuple, qui ne voulait pas se priver de son Père… On pourrait rappeler une autre chose: sa transparence irréprochable, son détachement de l'argent. Nyerere s’habillait toujours d’une manière simple, les manches courtes. Il résidait dans une petite villa au bord de la mer et sa femme, Marie, faisait personnellement la cuisine. Il avait fait bâtir dans le jardin un long édifice d’un seul étage pour y accueillir les parents et ceux qui allaient le visiter. Il n'a pas fait ériger un palais présidentiel. Sa famille n'a pas joui de privilèges particuliers".
Un homme de foi. "Tous ces choix étaient inspirés de sa foi vive. Nyerere a demandé le baptême à vingt ans, en prenant le nom chrétien de Julius, à la conclusion d'une longue réflexion personnelle. Même lorsqu’il était président, il assistait tous les dimanches à la messe dans son église paroissiale. Son rêve d'une société solidaire s’inspirait de la foi. Le témoigne sa carte de voeux envoyée aux Chefs d'Etat en 1967: "La multitude des croyants n’avait qu’un coeur et une âme; aucun d’eux ne considérait comme sien ce qui lui appartenait, mais ils mettaient tout en commun" (Ac 4,32). Pour toutes ces raisons le Mwalimu peut être présenté comme un modèle, surtout aux détenteurs du pouvoir ". Mais les chefs traditionnels qui ont été incarcérés pour leur opposition à sa politique d'unification de la nation, les neuf millions de personnes forcées à se transférer dans les "villages de la révolution", tous ces gens-là risquent de ne pas apprécier grand-chose cette béatification. "C’étaient des mesures qui se rendirent probablement nécessaires pour l’édification du Pays et pour donner à tous les citoyens la possibilité d'une instruction, l'accès aux services sanitaires et une formation politique de base. Bien que cela ait causé de grandes souffrances, peut-être inévitables, mais que des millions de tanzaniens n'ont pas encore oubliées". Somme toute, ‘bienheureux’, oui ou non? "Personnellement je ne vois pas la nécessité de béatifier Nyerere, pour m'inspirer de son exemple - conclut père Joinet. Je crois, cependant, que la béatification de ce grand leader africain remplirait de joie et d'orgueil un grand nombre de ses concitoyens". P.M. Mazzola africa@padribianchi.it |
|
Mwalimu |