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Près de 200 millions de personnes vivent hors de leurs pays d’origine, ce qui équivaut à la population du 5è pays le plus peuplé du monde, le Brésil. Cela représente plus du double du chiffre enregistré en 1980. Il y a de cela 25 ans. L’Europe accueille aujourd’hui 3 millions d’Africains, dont deux millions du Maghreb et un d’Afrique subsaharienne. Les migrants illégaux dans le monde seraient entre 15 et 30 millions.

 

Alors, un beau matin, on se décide à «partir». À tout prix. De la hantise, l’idée passe à l’obsession, surtout au regard de la vie de luxe qu’étalent les «mikilistes» et les «mbenguistes» (jargons congolais et camerounais pour désigner les immigrés) revenus au pays. Et là, on n’a plus sommeil, on se réveille dès l’aurore pour rentrer très tard la nuit, tant les démarches sont longues et  nombreuses. On est alors avec les musiciens en vogue pour figurer sur la liste de leurs accompagnateurs lors de la prochaine tournée.

On offre un verre de bière à de directeurs de  journaux pour se faire passer pour un journaliste en reportage.

On s’inscrit sur la liste d’un voyage de groupe. On ne quitte plus son e-mail dans l’attente d’une attestation de prise en charge. On est ici…on est là… partout à la fois. En ce  moment, ce ne sont  pas les courtiers de voyage qui manqueraient de travail : passeport, billet de voyage, moyen de subsistance,… toutes ces démarches sont tamisées au peigne fin. Trois ou quatre ans durant, on se coupe en mille morceaux pour réunir la somme voulue, aux alentours de 3.000 euros, rien que pour fouler le sol européen ou américain. Et puisque ses propres économies ne suffisent jamais, on recourt à des cotisations auprès des membres de la famille ou même à la vente de la petite parcelle familiale.  Ou l’on tombe dans les

filets des courtiers  de voyages, assurant un passage clandestin à partir des ports d’Abidjan, Lagos, Douala, Pointe-Noire, Matadi… pour atterrir en Europe ou en Amérique. Ou du Nigeria, par route, en passant par les pays du désert du Sahara pour, à la fin, prendre une embarcation légère vers le détroit de Gibraltar…

La voie de Luanda ou du Cabinda qui mène droit, par avion, à Lisbonne… Ou celle du Sud (Zimbabwe, Namibie, Afrique du Sud) où, de ce dernier pays sont, dit-on.grandement ouvertes les portes de l’Europe ou de l’Amérique…

Ou bien d’autres encore… Vers les Etats-Unis, les passeurs mexicains (appelés «coyotes») font traverser le Rio Grande ou l’Océan Atlantique dans des conteneurs, contre plusieurs  milliers de dollars.

Samuel Eto’o, footballeur camerounais de notoriété mondiale, n’a pas manqué d’en faire un jour écho:

«Sans le football, j’aurais été parmi les Africains qui viennent en Espagne dans des embarcations de fortune ».

 

Causes

Et pourtant les livres d’école nous apprennent  que le sol et le sous-sol du continent noir recèlent d’immenses potentialités qui poussent l’Occident et l’Orient à y faire preuve d’un activisme hors du commun.

Trop de personnes continuent de vivre dans des pays caractérisés par la mauvaise gouvernance. Elles broient du noir dans une pauvreté indescriptible, avec des crises économiques qui durent depuis les années des indépendances; salaires en deçà du seuil de la pauvreté, avec moins d’un dollar par jour; chômage toujours croissant; absence de perspectives sociales et politiques prometteuses,… Elles sont pratiquement traquées à travers une vie faite d’insécurité sur leur personne; abus de tout genre de la part des forces de l’ordre; arrestations arbitraires; justice corrompue; accès fermé à une scolarisation de qualité et aux soins de santé les plus élémentaires ; militarisation à outrance et/ou forcée, conduisant à des rébellions et guerres interminables, avec leur cohorte de pillages, viols, tortures, exécutions sommaires, esclavage sexuel,…

Et tout cela sous les yeux d’une classe dirigeante qui n’assure qu’incomplètement son rôle de protection des personnes et des biens.

Dans de telles conditions, il n’est pas surprenant que beaucoup de jeunes aillent chercher des perspectives d’avenir au-delà des frontières de leurs pays, que ce soit dans leur région ou dans des parties du monde plus éloignées.

 

À l’arrivée

Des migrants destinés à recevoir un accueil toujours plus froid, si non hostile. En Occident, on veut bien

des balais qui nettoient les villes ou des mains qui s’occupent de la mise en bière des personnes décédées,

mais payées au noir. Sauf si on a les compétences requises.

Selon un rapport publié en 2004 par l’Unesco, un tiers des scientifiques africains vivent et travaillent ainsi dans les pays développés, principalement en Europe, aux Etats-Unis, au Canada ou en Australie. Tous les ans, 20.000 médecins et infirmières africains quittent leurs pays d’origine. D’ici 2008, la Grande-Bretagne aura besoin de 25.000 infirmiers supplémentaires et les Etats-Unis veulent en recruter un million dans les 12 années à venir. En France, plus de 5.000 médecins étrangers exercent aujourd’hui dans les hôpitaux publics. Il y aurait au total plus de cadres africains qui travaillent aux Etats-Unis qu’en Afrique.

Cette fuite des cerveaux et des compétences entrave évidemment le développement du continent et entretient un véritable cercle vicieux, même s’il arrive que certains de ces exilés investissent dans leur pays d’origine, Chaque année, selon l’Unesco, l’Afrique perdrait 1,2 milliard de dollars U.S. pour les 60.000 diplômés qui ont émigré vers les Etats-Unis entre 1985 et 1990. De même, plus de 50% de professionnels diplômés d’université de nombreux pays d’Amérique centrale et des Caraïbes vivent à l’étranger.

Les migrants effectuent des transferts qui, selon les estimations, ont atteint 225 milliards de dollars en 2005. Les virements qu’ils effectuent sont devenus un facteur crucial de la promotion de l’économie dans de nombreux pays. 25% de devises qui entrent annuellement au Mali, par exemple, sont envoyés par trois millions de Maliens de l’étranger.

 

D’autres murs

On accepte d’entrer dans la clandestinité, ou d’être refoulé. Le nombre de clandestins en Europe était estimé,

en juin 2005, à 570.000. Rien de nouveau, même en Afrique. En 1969, le Ghana expulsa 200.000 immigrants africains se trouvant sur son sol.

En 1983, le Nigeria fit autant aux dépens d’un million de Ghanéens. Dans un rapport de 35 pages, Human Rights Watch estime qu’entre 2003 et 2005, les autorités libyennes ont souvent recouru à la violence pour rapatrier de force près de 145.000 candidats à l’immigration.

Le Botswana a dépensé une fortune pour ériger sur près de 500 kilomètres des fils barbelés électrifiés, uniquement pour empêcher à leurs voisins zimbabwéens et à leurs troupeaux de traverser la frontière.

Le Maroc, lui, a dressé dès 1980, un mur de sable, long de 2.500 km, surveillé par des milliers d’hommes et parsemé de près de 1 million de mines anti-personnelles, en vue d’interdire l’accès de son territoire aux ressortissants de la République Saharaouie voisine.

«L’Europe ne peut recevoir tous ceux qui rêvent d’un eldorado. Une ouverture générale des frontières entraînerait en peu de temps une déstabilisation des sociétés européennes», affirmait en septembre dernier le ministre français de l’Intérieur, Nicolas Sarkozy, au cours d’un tête-à-tête avec le président sénégalais, Abdoulaye Wade. On voudrait passer d’une «immigration subie» à une «immigration choisie». Le Sénat américain, pour sa part, a adopté en septembre 2006, un texte prévoyant la construction d’une barrière longue d’environ 1.100 kilomètres le long de la frontière avec le Mexique (plus de 3.000 km du Pacifique à l’Atlantique), d’un coût de 1,2 milliard de dollars.

 

Pour leur bien

Mgr. Celestino Migliore, Observateur permanent du Saint-Siège aux Nations Unies, a affirmé: «Il y a vingt ans, l’opinion publique était émue à la vue de qui risquait sa vie en sautant les rideaux de fer des régimes totalitaires. Aujourd’hui, ce sont des milliers de personnes qui fuient la dictature de la pauvreté.

Aucun  des murs dressés ne les arrêtera… Pour leur bien, comme pour la prospérité générale, les pays développés et ceux en développement doivent appliquer des politiques qui feront que les ressortissants des pays sous-développés  puissent librement rester chez eux dans des conditions de vie et d’emploi réellement dignes».

Des solutions économiques adaptées à toutes les régions du monde existent ou sont envisageables, à court et à moyen terme pour permettre à chacun de réaliser sa survie sans avoir à empiéter sur le territoire des autres. L’agriculture, par exemple, offre d’énormes possibilités.

 

Patrick Monzemu Moleli

Partir à tout prix