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Apparemment impossible, le pardon est nécessaire dès qu’on est appelé à vivre ensemble. Même si le pardon semble une injustice puisqu’il laisse la faute impunie, il a cependant la magie d’arrêter l’engrenage de la violence. Il est nécessaire pour continuer à vivre ensemble. Mais il est aussi nécessaire pour continuer à vivre tout simplement.

(Desmond Tutu, évêque anglican sud-africain, Prix Nobel de la Paix).

 

Quelqu’un est blessé dans sa chair et dans son esprit. L’instinct naturel pousse à rendre le coup. La possibilité de le faire peut être là, mais le blessé choisit librement de ne pas s’exécuter. Voilà le pardon!

Une famille de divorcés. La femme a quitté le foyer conjugal quand Joty n’avait que dix ou onze ans. Le père s’est occupé tout seul du gosse, sans aucun apport ni de la maman, ni des oncles maternels. L’enfant est devenu ingénieur en informatique, travaillant et bien coté dans une entreprise hors du pays. Atteint d’une cirrhose de foie, il revient se faire soigner auprès de son père qui le place entre les mains d’un médecin spécialisé dans le domaine. Un jour, à l’insu du géniteur, la divorcée vient ‘récupérer son enfant’ pour l’emmener chez les féticheurs et les ‘pasteurs’. Et la maladie de s’aggraver jusqu’à emporter Joty. Tous les doigts accusateurs se sont portés contre la famille maternelle. Lors des funérailles, il a fallu de peu pour que les deux clans en viennent aux mains.

Un cercle de compassion s’est aussitôt créé autour du malheureux père. Un beau jour, un proche de la famille vint le trouver: « Mon cher, tu es d’abord un homme et, ensuite, tu connais bien nos coutumes. Il te faut obligatoirement venger la perte de cet enfant. Je connais un féticheur, un vrai, qui habite à 100 kilomètres d’ici, qui peut décimer au triple ou au quadruple la famille de ton ex-épouse. Tu n’auras rien à payer, je me charge de tous les frais, voyage compris ».

Cas de conscience pour l’éploré! S’il pense à tous les sacrifices consentis, le cri du coeur martèle dans toute sa puissance: «Oui, je dois forcément venger»… De l’autre côté, une voix intérieure, comme une très douce brise, susurre sans cesse: « Mais, ne suis-je pas chrétien, moi?... Alors que dit la Bible?...»

A la fin, il a pardonné, même si, et cela durant des années entières, il lui arrivait de temps en temps de verser des larmes à la moindre pensée de son Joty chéri.

 

Le bourreau et le pardon

Ainsi, il est possible de pardonner à quelqu’un, même s’il n’y a pas eu de réconciliation au préalable ou si l’autre n’a pas répondu ou a refusé de le faire. Le pardon peut prendre des visages différents et s’exprimer avec maintes nuances et demander des années avant de se manifester complètement. Mais le temps, en bon conseiller, en donnera l’occasion un jour.

Comment apprécier, par exemple, le pardon demandé par certains chefs d’État, par des dictateurs ou seigneurs de guerre ?

L’Afrique a vu et voit des despotes et chefs d’États demander pardon pour des crimes de sang et les humiliations subies par leurs peuples. Ou décréter des amnisties. Un pardon doit être sincère et ne doit cacher, entre autres, le calcul que les victimes finiront par oublier. «Je demande pardon aux Camerounais», c’est ce qu’avait annoncé le président de la Guinée Équatoriale, le général Teodoro Obiang Nguema, en mars 2004, après les exactions et les expulsions commises sur les émigrés, principalement des Camerounais, venus en grand nombre chercher fortune après la découverte des fabuleux gisements de pétrole dans son pays.

Le roi Mohamed VI du Maroc a gracié près de 9.000 prisonniers et accordé des remises de peines à 24.000 détenus, à l’occasion de la naissance de son second enfant, la princesse Lalla Khadidja.

Blaise Compaoré, président du Burkina Faso, a demandé pardon pour l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, tué le 13 décembre 1998, ainsi que pour toutes les brimades auxquelles se sont adonnées avec zèle les forces de police.

Fin février 2001: au cours d’une grande manifestation organisée à Butembo par les Bienheureux Constructeurs de Paix, Jean-Pierre Bemba s’est levé et a fait une chose que les chefs de guerre n’ont pas l’habitude de faire: devant 200.000 personnes il demanda pardon pour les crimes commis par ses militaires. Des crimes qu’une équipe des Nations Unies confirmera lors d’une enquête dont les résultats furent publiés en janvier 2003. De atrocités, des cas de viols collectifs, de pillage etc., notamment contre les pygmées.

Léopold Sédar Senghor disait que le pardon constitue l’expression la plus noble de notre humanisme, car il procède d’une grande force morale et s’apparente - et l’est effectivement - à une exigence religieuse.

 

Savoir pardonner relève d’un grand altruisme: c’est aimer son prochain comme soi-même; c’est refuser de voir seulement les défauts de l’autre. Parlant de Nelson Mandela qui a pardonné à ses geôliers, un ancien ministre du Togo, Saibou Samarou a dit « Regardez le Président Nelson Mandela : un homme exemplaire, un mythe, un héros, une légende vivante, un farouche combattant de l’espoir, de la liberté, confronté à la tyrannie. Après 27 ans de bagne, il sort de prison sans volonté de vengeance et amène son peuple sur le chemin de la réconciliation, du pardon, accordé même à ses geôliers. Voilà la grandeur d’esprit. Le Président Mandela a eu un grand impact dans le processus du pardon, de la réconciliation. Il a par exemple invité chez lui, pour le thé, le magistrat blanc qui l’avait condamné à perpétuité au bagne de Robben Island et il a invité à déjeuner les veuves des fondateurs de l’apartheid».

 

Il est donc possible

N’est pas aussi moins honorable le pardon accordé à un ensemble de gens, à une communauté, à un peuple. Tel celui du Parlement philippin quand, en juin 2006, il a aboli la peine de mort, graciant 1.200 condamnés. Le chef de l’État d’alors, Corazon Aquino, justifia le sens de ce pardon massif: «Nous croyons qu’à tous ceux qui se sont trompés doit être donnée la possibilité de se repentir, de changer de vie, d’attitudes et de demander pardon pour leurs actions».

La plupart du temps, imposée d’une manière délibérée, la souffrance trouve des motifs d’excuse: ses exécutants ont peut-être été élevés dans des préjugés et dans la haine… peut-être sont-ils mal informés… peut-être pensent-ils qu’ils font ce qui est juste à leurs yeux pour se défendre ou défendre une institution ou une valeur… peut-être sont-ils carrément fous… Souvent ce sont les intérêts politiques qui prévalent sur ceux du droit. La justice argentine a récemment annulé les grâces accordées par l’ex-président Carlos Menem aux chefs de la dictature militaire qui avaient dirigé le pays de 1976 à 1983: un geste de clémence, mais profondément injuste vis-à-vis des milliers de victimes de la dictature.

L’indemnisation des victimes devrait aussi entrer dans un vrai processus de réparation du mal accompli. Demander pardon est une chose, dédommager en est une autre. Bien peu le font.

Au Burkina Faso a été créé un Fonds d’indemnisation des personnes victimes de la violence politique: elles ont été 476 à se partager la somme d’environ 4 milliards de CFA. Au Tchad, le gouvernement, après avoir déclaré qu’il allait démettre de leurs fonctions gouvernementales tous les complices de l’ancien dictateur Hissène Habré, a promis une indemnisation pour les victimes, ainsi que l’érection d’un monument en leur mémoire!

Le pardon n’est pas un acte à congédier par une simple invitation à oublier les injustices et les souffrances endurées. Loin de là, car il n’est nullement un déni de la faute. Par le pardon, ce qu’on essaie surtout de faire, c’est d’extirper de l’esprit du blessé les sentiments habituels de vengeance et de haine. En quelque sorte, une manière élégante de prendre la revanche du mal par le bien, une façon de placer le «malfaiteur» d’hier seul à seul avec sa conscience. Plus court, c’est le meilleur langage pour dire que l’amour et la vie sont plus puissants que la haine et la mort.

Patrick-R. Monzemu Moleli L.

 

 

 

Pardonner? Je n’suis pas fou!

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