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Des enfants abandonnés par leurs familles racontent leur histoire. De parcours sombres mais finalement rachetés par des gens de cœur.
Je m’appelle Berline Kuku, mon papa David, ma maman Jeannette. Nous étions au village, je sais qu’il est très loin d’ici, mais je ne sais pas où. Ensuite nous sommes arrivés à Kinshasa, mais je ne sais pas où, Kinshasa est grande. Ensuite, ma tante m’a conduite à l’école primaire. Lorsque ma grand-mère est tombée malade et puis est morte, la famille a cherché à connaître la personne qui l’a tuée. Ils ont dit que c’est maman et moi qui sommes des sorcières, que nous cachons des forces mauvaises. L’oncle, propriétaire de la petite maison où nous habitions, nous a beaucoup fait souffrir. Il ne voulait plus de nous. Il me conduit chez un pasteur, qui a fait des prières sur moi, pour me libérer, disait-il. On me battait tous les jours. Il disait que les mauvais esprits ne voulaient pas me quitter, car ces esprits sont plus puissants que lui. Avec la maman, nous sommes allées chez un autre un oncle à Makala, mais étant donné cet opprobre déversé sur nous, ce dernier nous a refusées. La situation n’était pas mieux à Binza, auprès d’une soeur de maman, Yaya Jeanne. Elle aussi nous traitait mal. Maman a fini par retourner au village et je plus ne l’ai plus revue. Restée avec tante Jeanne, celle-ci m’a abandonnée sur la route. Elle m’a trompée en disant qu’elle me m’emmenait au marché de Gambela auprès d’une tante qui vendait des haricots. Ce n’était pas vrai, elle m’a laissée seule au milieu de tant de gens avant de disparaître dans la nature. Je ne savais plus quoi faire et où aller. J’étais triste et me suis mise à pleurer. J’avais, je crois, sept ans. Ensuite les soldats m’ont prise pour que je reste avec eux où ils font la garde de nuit. J’avais peur et au matin je me suis sauvée. J’avais faim et je mangeais tout ce qui semblait nourriture. Ainsi je passais des jours et des nuits dans la rue. Au marché, je ramassais n’importe quoi, cacahuètes jetées, canne à sucre, du charbon tombé par terre, des oranges mûres ou pas, que je parvenais à vendre tant bien que mal. Avec l’argent récolté, je me suis acheté une culotte et des savates.
Nous nous appelons Bili et Deborah et nous sommes de la même famille. Papa s’appelle Badimo Badibanga, et maman Titi. Mais ils se sont séparés, maman est partie en Angola, papa nous a données une autre maman. Un jour, papa a dit avoir perdu son argent et aussitôt, on nous a taxées de sorcières. Ils nous ont emmenées chez un prophète, qui d’emblée, a dit que nous étions de grandes sorcières et que nous avons déjà ‘mangé’ beaucoup de gens, moi 12 et ma petite soeur 11. Pour notre ‘libération’, il faut que papa achète 23 pièces de tissu et les donne au prophète. Papa lui a tout donné. Chaque jour, le prophète nous abreuvait d’une potion qui nous faisait vomir et le prophète disait: «Vraiment, vous êtes des sorcières!». À la fin, papa nous a chassées parce qu’il ne voulait pas de sorcières chez lui. Mais le bon Dieu ne dort pas et nous a fait trouver des bonnes gens qui nous ont accueillies.
On m’appelle Maguy Biati et je suis en 3è primaire. Lorsque ma mère est morte, je suis restée seule avec mon oncle. Sa femme ne m’aimait pas, surtout après la mort d’un de ses enfants. Ils ont commencé à dire que c’est moi qui avais ‘mangé son âme’. J’étais battue tous les jours. Une fois que l’oncle était en voyage, sa femme m’a chassée de la maison. Je restai dans la rue, non loin d’une église. Une femme, qui s’appelle Alice, m’a vue. Elle fait parti du groupe de la Légion de Marie et se rendait chaque matin à la messe. Elle est originaire du Bandundu, et moi de l’Équateur. Elle m’a invitée chez elle. Alors que je venais de trouver une âme compatissante, voilà que deux jours plus tard, la femme de mon oncle me pourchasse pour que cette généreuse dame me chasse de chez elle parce que je suis une sorcière. Alors son mari, pris de peur d’abriter une sorcière, n’a plus voulu de moi. Pendant que je ne savais plus que faire, madame Alice n’a rien trouvé de mieux que de me conduire chez les Soeurs.
À cinq heures du matin, un voisin frappe à la porte de maman Catherine, une femme qui, depuis des années, a accueilli des enfants ‘chassés’: «Il y a un ndoki (= sorcier) ici dehors». Maman Catherine sort et voit une espèce de gros fagot, par terre. C’est un enfant, neuf ans environ. Il est blessé à tête. Il ne bouge pas. Des curieux s’approchent. Les enfants de Catherine, réveillés par le bruit, mettent leur maman en garde : «Il est arrivé ici comme un avion en panne de carburant». Expression courante, faisant allusion au «vol» des sorcières. «Va-t’en, ndoki, ndoki!»; «Si tu restes ici, nous te battrons»; «Tu ne mangeras pas ici»... Maman Catherine explique: «Ces enfants répètent exactement les mots qu’ils ont entendus tant de fois. Christelle aussi mangeait la terre lorsqu’elle était sur la route en train de mourir. Ils ont reçus tant d’insultes et de coups que maintenant ils voudraient effacer toute image de cette vie qui était la leur et qui leur a causé tant de souffrances et d’humiliations. Ils n’aiment pas se redécouvrir dans cet enfant». Elle les connaît. «Ces mots hostiles naissent plus de la peur que du manque d’amour». L’enfant est toujours là, comme un petit chien effrayé. Il regarde le sol, ne dit rien. Maman Catherine craint le pire. Il y a des gens avec en mains un bâton, des cailloux, de la terre. Elle est confondue, car parmi ces gens-là, elle reconnaît quelques chrétiens qui vont régulièrement à l’église comme elle. Elle prend un air d’autorité: «Que personne ne le touche. La police fera l’enquête».
Une fille arrive et dit : «Hier soir, cet enfant s’était arrêté devant notre maison. Il était déjà blessé et il voulait ‘manger l’âme’ d’un petit enfant de notre maison. Nous l’avons battu et l’avons chassé ». Manger l’âme signifie faire mourir pour s’approprier de la force vitale d’une personne. Une fille du voisin, qui fréquente l’école secondaire, s’ajoute au groupe et propose: «Il faut l’éloigner d’ici, qu’il nous laisse tranquilles». Un monsieur saisit l’enfant et, suivi d’une longue queue d’enfants qui menacent et rient, le traîne jusqu’à l’habitation du vieux papa Antoine, aveugle. Maman Catherine prend un bâton et pousse ses enfants vers l’intérieur de sa maison. Elle est de plus en plus nerveuse. Malgré la désapprobation générale, elle prend la décision d’aller chercher l’enfant. Mais, il n’est plus là. Il a disparu. Elle le cherche au marché, ensuite tout près du dépôt de ciment où on lui dit qu’on l’a vu passer. Dans son sac, maman Catherine avait mis un peu de nourriture pour l’enfant. Hélas ! Un voisin s’approche et lui dit: «Nous te regardions, pour voir si tu le prenais avec toi, comme tu as fait avec les autres». «Monsieur, tu n’as beaucoup d’enfants, pourquoi tu ne l’as pas pris?». «C’est différent, tu as dans le coeur le don de Dieu pour faire ces choses», dit-il.
Dans l’après-midi, les enfants du catéchisme se sont rassemblés autour de Maman Catherine, leur enseignante. Plusieurs d’entre eux avaient pris part à la scène du matin. Ce qu’on avait fait à l’enfant blessé est dans leurs yeux et dans leur cœur. Elle les invite à regarder l’enfant ‘ndoki’ comme Dieu regarde chacun de nous. Patricia (l’aînée du groupe) lève la main et commence une prière : «Ee Nzambe…Ô Dieu, ce matin nous avons chassé un enfant, nous l’avons beaucoup insulté. Tu n’étais pas content. Peut-être est-il seulement un enfant que ses parents ont chassé. Nous n’avons pas vu sa faim. Nous avons mal fait. Seigneur pardonne-nous». Victor Sango Récit des enfants du centre géré par les Soeurs Passionistes, Kibomango, Kinshasa. |
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Ils sont à la porte |