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Êtes-vous fondamentaliste? |
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‘Le christianisme fondamentaliste’. C’est le titre d’un document publié par les Conférences Épiscopales d’Afrique et de Madagascar (SECAM) et que ces pages offrent au lecteur. Est sous les yeux de tous, le spectacle de fidèles qui papillonnent souvent d’église en église, au gré des préférences personnelles, de l’attraction d’un prophète, de l’ambiance qui se crée grâce aux chants, aux danses et aux promesses de miracles. Les Évêques invitent les catholiques du continent à bien réfléchir sur ce christianisme qui «se répand si vite» et qui, aux millions de personnes déçues et qui n’arrivent pas à résoudre les problèmes quotidiens de l’existence, offre un raccourci rapide et facile. Un vrai chrétien «ne devrait pas être pauvre. Être pauvre veut dire qu’on a péché ou qu’on manque de foi... Dieu veut pour ses enfants la meilleure des nourritures, les plus beaux habits. Il leur destine les plus belles voitures, les plus belles choses dans tous les domaines. Un chrétien connaîtra la prospérité tout simplement en confessant sa foi... Les chrétiens trouveront du travail, auront de quoi manger, auront accès à l’éducation, bref connaîtront le succès». Les Évêques considèrent tout ça une ‘ déformation radicale’.
«Le christianisme fondamentaliste, souvent pentecôtiste, qui se répand si vite en Afrique aujourd’hui, se caractérise généralement par les accents suivants: Une interprétation particulière de l’histoire. Tout au long de l’histoire du christianisme, on trouve des mouvements qui prédisent une fin du monde imminente. Le christianisme fondamentaliste en Afrique répand aujourd’hui une prédication de ce genre sous le vocable de dispensationalisme. Ce néologisme, répandu plutôt dans le monde anglophone, provient de l’idée maîtresse que l’histoire du monde est divisée en sept âges ou dispensations. Nous sommes sensés vivre actuellement la fin du sixième âge, attendant simplement le retour de Jésus qui inaugurera l’âge final, le glorieux règne millénariste de Jésus et des saints, une période de mille ans. On prétend que ce retour sera précédé de l’enlèvement au ciel des vrais croyants (le ravissement), de sept années de grandes épreuves (la tribulation) et d’une guerre au Moyen-Orient qui culminera dans la grande bataille apocalyptique d’Harmagedôn (Apoc, 16,16), juste avant le retour de Jésus. Ce schéma très élaboré est sensé provenir de la Bible. En fait, il a été imaginé au siècle dernier en Angleterre par John Nelson Darby (1800-1882), un des fondateurs des Frères de Plymouth. Ces conceptions ont eu un retentissement considérable aux États-unis, on les trouve répandues partout en Afrique maintenant, même chez des gens qui n’ont jamais entendu parler de Darby et encore moins du dispensationalisme. Le dispensationalisme joue un rôle considérable en Afrique aujourd’hui. Tout d’abord, il encourage une attitude de fatalisme et de passivité. La théologie s’appuie sur les textes, de genre apocalyptique, de la Bible (les visions) le livre de Daniel, l’Apocalypse, des passages d’autres livres comme Ézéchiel, Joël ou Sophonie. En fait, toute la théorie est basée sur une conception erronée de l’origine de ces textes apocalyptiques. Comme ces textes font beaucoup de place aux fléaux, les chrétiens dispensationalistes ont tendance à considérer toutes les difficultés et tous les problèmes qui se présentent comme ayant été prévus en tant que signes avant-coureurs de la fin des temps. Il va de soi que si tous ces désastres ont été prévus par Dieu, ils sont par définition inévitables. Voilà pourquoi une conception pareille engendre passivité et résignation, là où la situation demanderait au contraire créativité et détermination pour résoudre tous les problèmes qu’affronte le continent.
Incidence politique De plus, cette forme de christianisme a eu une incidence politique. En se développant aux États-unis, elle a imaginé toutes sortes de prophéties dans la Bible ayant trait à la Russie et au communisme. Par exemple, les chrétiens dispensationalistes ont invariablement interprété le Magog, des chapitres 38 et 39 d’Ézéchiel comme se référant à la Russie moderne. Ils ont souvent imaginé que la guerre prévue au Moyen-Orient serait une guerre nucléaire entre les États-unis et la Russie, guerre par laquelle Dieu punirait la Russie avec les armes américaines.
On a exploité cette interprétation pour justifier l’opposition aux régimes marxistes et socialistes à travers le monde. On a ainsi mobilisé le soutien des chrétiens en faveur des mouvements tels que les CONTRAS du Nicaragua, le RENAMO du Mozambique, l’UNITA de l’Angola. On a cherché à présenter le conflit en Afrique du Sud comme un affrontement entre la civilisation chrétienne et la menace communiste. Bref, cette forme de christianisme a été parfois exploitée pour promouvoir des intérêts politiques occidentaux. Avec l’écroulement du communisme, le dispensationalisme semble vouloir maintenant faire de l’islam le nouvel ennemi. Ses adhérents prétendent que la Bible prédit une confrontation finale au Moyen-Orient. Ils prétendent également que l’actuel État d’Israël est lui aussi prédit dans la Bible. Aussi ont-ils tendance à le soutenir inconditionnellement, ce qui les amène à être anti-arabes. En se répandant en Afrique, cette forme de christianisme favorise beaucoup l’antipathie envers l’islam, accusé de faire partie de l’empire de Satan. On en vient à dire que les musulmans sont spirituellement des oppresseurs, qu’ils sont sous le pouvoir de Satan ou encore dans les ténèbres sataniques. Il ne s’agit donc pas de dialoguer avec eux, mais de les convertir. Loin de réduire les tensions religieuses en Afrique, le dispensationalisme les attise.
L’évangélisme Ce qu’on appelle l’évangélisme s’est développé dans les Églises pentecôtistes américaines. On le rencontre maintenant partout en Afrique. L’évangélisme professe que par sa mort, Jésus nous a rachetés du péché et de toutes les malédictions de la Loi, de la pauvreté entre autres. Là encore, on fait appel à de nombreux textes pour étayer cette thèse, les plus courants étant Deut. 28,30, Gal. 3,13,14. Par conséquent, un vrai chrétien ne devrait pas être pauvre. Être pauvre veut dire qu’on a péché ou qu’on manque de foi. Selon l’expression d’un des fondateurs de cette doctrine : Dieu veut pour ses enfants la meilleure des nourritures, les plus beaux habits. Il leur destine les plus belles voitures, les plus belles choses dans tous les domaines... Un chrétien connaîtra la prospérité tout simplement en confessant sa foi, ou encore en donnant à Dieu la meilleure part, puisque Dieu a promis une récompense abondante. Et de citer Mal. 3,8-11; Mc. 11,24; 10,30. La prospérité est une question de foi, ou de foi liée à une offrande généreuse.
Cette forme de christianisme connaît aujourd’hui une vogue considérable en Afrique, car les causes de la pauvreté y sont multiples. Beaucoup sont d’ordre politique et économique comme la corruption, la mauvaise gestion, la surpopulation, la déforestation, etc... Pourtant, ce christianisme ne prend pas en compte les causes politiques et économiques. Il réduit tout à une question de foi. Il détourne l’attention du domaine économique et conduit à une abstention totale d’engagement politique. De plus, selon cette conception, seuls les chrétiens comptent. On ne prête aucune attention à la population dans son ensemble, ni à la nation, ni à la société en général. Les chrétiens trouveront du travail, auront de quoi manger, auront accès à l’éducation, bref connaîtront le succès. Quant aux autres, ils n’y auront pas droit et ce n’est que justice, puisque les fruits du sacrifice de Jésus sont réservés aux croyants. L’évangélisme joue de même un rôle capital dans le secteur de la santé. L’évangile enseigne en effet que Jésus nous a également sauvés de la maladie; à l’appui de cela, on cite Isaïe 53,4-5; Deut. 28-30 .
C’est pourquoi on dira: un vrai chrétien ne devrait pas être malade; on est malade parce qu’on a péché ou parce qu’on manque de foi. Telle est la doctrine diffusée par nombre de croisades de guérison. Un message de ce genre a une incidence considérable, au plan socio-politique, dans le contexte africain. Prétendre que la santé est une conséquence de la foi ou qu’on peut obtenir la guérison par une intervention miraculeuse détourne l’attention des causes immédiates des problèmes de santé: l’absence d’eau potable, la sous-alimentation, le manque d’infrastructures médicales, le manque d’hygiène et d’éducation, la pauvreté, le chômage... tout cela provient des causes encore plus fondamentales, à savoir: la corruption et la mauvaise gestion, le désordre des relations internationales, la crise de la santé en Afrique... Cette situation requiert une analyse rigoureuse ainsi que la mobilisation de tous. L’évangélisme déforme radicalement le problème. Il voit tout sous l’angle individuel et sape toute forme d’engagement. Il se contente d’appeler à croire et à s’en remettre à Dieu.
Dualisme Le christianisme fondamentaliste est dualiste. Il réduit toutes les questions à des alternatives simplistes, du genre: ici -bas/le monde à venir, Dieu/Satan, la foi/les forces humaines. Tout cela a des conséquences socio-politiques considérables en Afrique aujourd’hui. Si le monde présent est considéré comme l’exact opposé du monde à venir, tout ce qui touche au monde présent devient sans valeur. S’il faut aspirer au monde à venir, il faut fuir le monde présent. Un chrétien ne devrait se préoccuper que le moins possible de ce qui se passe ici-bas. Il n’a d’autre obligation sur cette terre que celle de fuir pour éviter toute contamination. Bref, c’est un appel à échapper aux contingences de ce monde. Le problème est que les Africains ne peuvent pas échapper aux contingences économiques et politiques. Qu’ils le veuillent ou non, ils en sont partie prenante. Elles sont là. Et le dualisme prêche aux chrétiens africains de ne pas s’en préoccuper !
De la même façon, beaucoup de chrétiens fondamentalistes présentent tout en termes d’une guerre entre Dieu et Satan. On suppose Satan et ses démons présents partout, et l’on cite souvent le texte d’Eph. 6,12: «Ce n’est pas contre des adversaires de chair et de sang que nous avons à lutter, mais contre les puissances du mal qui habitent les espaces célestes «Cette interprétation peut détourner l’attention des causes ordinaires qui sont de nature politique ou économique. En spiritualisant les choses, on en vient à entretenir l’injustice. Par exemple, il n’y a vraiment pas besoin de faire appel à Satan à propos de pénurie de nourriture quand un pays est mal géré au point d’engendrer la famine. En le faisant, on occulte la raison immédiate d’une pénurie pour suggérer un remède spirituel, comme la prière, au lieu d’une stratégie plus terre-à-terre consistant à améliorer la gestion. Enfin, beaucoup de chrétiens fondamentalistes présentent le fait de compter sur soi-même comme incompatible avec la confiance totale en Dieu. Certes, la confiance en Dieu a toujours été au centre de la foi chrétienne, mais en forçant les choses dans une perspective dualiste, on n’encourage pas du tout la prise en charge personnelle, la confiance en soi, la responsabilité et l’autonomie. Cette forme de christianisme n’a aucune notion de la responsabilité humaine à l’égard de l’environnement. Elle n’offre aucune invitation à prendre sa vie en main, à faire usage de ses capacités, de ses énergies, de ses dons naturels pour collaborer avec d’autres dans des projets visant à une meilleure maîtrise de la vie personnelle et de la nature.» (SECAM)
On voudrait ajouter quelques mots à ce texte qui est, surtout, une mise en garde. La plupart des chrétiens le savent, mais il y a toujours des interprètes affirmant que puisque la Bible est inspirée de Dieu, on n’a pas le droit d’ouvrir la porte aux doutes, aux contradictions, aux critères utilisés dans la recherche historique etc. Les défenseurs de la lecture fondamentaliste partent du principe que la Bible, étant inspirée de Dieu, est exempte d’erreur. On doit l’interpréter littéralement dans tous ses détails, sans tenir compte de ce que disent les savants concernant sa croissance historique et son développement. La science ou les découvertes archéologiques n’ont rien à ajouter ou à soustraire à la parole de Dieu. Certains chrétiens se sentent mal à l’aise lorsqu’ils entendent les scientifiques faire part de leurs découvertes touchant aux origines de l’univers et à l’évolution de la vie.
Lecture fondamentaliste Quels rapports, en effet, y aurait-il entre les savantes explications des biblistes et les deux récits riches en images de la création qu’on trouve au début de la Bible? Est-ce qu’il n’y a pas une apparente contradiction? Qui se trompe? En vérité ni les uns, ni les autres, pour la bonne raison qu’ils ne se situent pas sur le même plan et ne répondent pas aux mêmes questions! On peut parfaitement croire en ce que disent et la Bible et la science. Il faut dire que ce souci de respecter des textes si importants est louable et que la lecture fondamentaliste a souvent son origine dans une préoccupation de fidélité. Les philosophes des Lumières, (XVIII siècle) disaient que la Bible est un farci de fables et des mythes. Dieu, s’il existe, n’a pas de temps à perdre avec les hommes. Oui, peut-être est-il l’architecte et l’horloger du monde, mais il contemple son oeuvre sans y intervenir. L’histoire sainte? Des légendes! Voltaire compare Dieu au pilote d’un navire, qui ne porte pas intérêt à savoir ce que font les rats à fond de la cale de l’embarcation. Les rats sont les hommes livrés à eux-mêmes afin de construire, bien ou mal, leur histoire. La création, le premier homme, son péché, son salut, la famille humaine? Des contes destinés aux ignorants! Des idées que les croyants considèrent fausses, irrespectueuses et inacceptables et qui n’ont pas manqué de susciter de fortes réactions. Un exemple. Au Congrès Biblique Américain qui s’est tenu à Niagara, dans l’État de New York, en 1895, des biblistes protestants fixèrent les «cinq points fondamentaux» de la doctrine chrétienne: parmi eux, ‘l’autorité et l’inerrance verbale de la Bible’. Ce principe fit tâche d’huile un peu partout et donna naissance à d’autres espèces de lectures, en Europe, Asie, Afrique et Amérique du sud. Elles trouvent pas mal d’adhérents, même parmi les catholiques. On prend ‘au pied de la lettre’ tout ce qui est dit dans l’Écriture. Cela semble, à première vue, une bonne façon de lire. Pourtant, l’expérience montre qu’elle peut mener à des contresens absurdes.
Ne pas se jeter La Bible n’est pas un livre composé d’une seule traite, sans interruptions. Elle est une véritable bibliothèque regroupant des œuvres composées au cours de plus de dix siècles. C’est pourquoi leur lecture directe est difficile, comme du reste celle de tout autre livre qui se trouverait composé dans les mêmes circonstances. Un lecteur de la Bible doit donc être suffisamment prudent pour ne pas se jeter directement dans la lecture de livres qui utilisent un langage et un style si différents de ceux de notre époque. Ainsi s’explique qu’une lecture «fondamentaliste» de la Bible doive être mise en question. On ouvre la Bible n’importe où pour y tirer un enseignement immédiat, comme s’il s’agissait d’une sorte d’oracle magique.
Des malentendus Cette attitude est particulièrement vigoureuse chez certains groupes qui pensent, par exemple, que si l’on parle de 144.000 marqués du signe de Dieu, dans l’Apocalypse, c’est ce nombre exact qu’il faut retenir, pas un de plus, pas un de moins. Ils oublient que dans un autre texte du même livre, il est écrit qu’après les 144.000 sauvés du peuple juif vient une foule immense provenant de tous les autres peuples, «que personne ne pourrait compter». Ils oublient que les chiffres peuvent aussi être symboliques. C’est un peu comme si on racontait qu’un monsieur a reçu un coup de poing dans l’œil qui lui a fait voir cent mille chandelles! Ou qu’un enfant, hier, a fait mille bêtises. Qui aurait le courage d’affirmer que ce sont des chiffres vrais? Un deuxième exemple. Dans le récit de la tentation au désert, l’évangile affirme que Jésus refusa de prendre la Bible au pied de la lettre. Et pourtant la citation que le diable reprend du psaume 90 est correcte: ‘Fils de Dieu, jette-toi sans crainte du haut du Temple, les anges te porteront dans leurs mains’. Suis mon conseil et tu connaîtras le succès, semble suggérer le tentateur. Jésus lui réplique que ce n’est pas parce qu’il est écrit «Il a donné ordre à ses anges de te garder de peur que ton pied ne heurte les pierres» qu’il peut se jeter du haut du temple! Jésus nous apprend qu’on n’a pas le droit d’exiger de Dieu n’importe quel miracle! Il ne veut pas tisser le moindre fil avec le diable et quand ce dernier singe la Parole de Dieu, il trouve le moyen de couper avec une autre Parole de Dieu, pour signifier ce qu’elle veut précisément dire. Encore un exemple. Une lecture fondamentaliste peut conduire à prendre les récits de la conquête par Josué de la terre de Canaan, comme une narration entièrement historique. Elle n’a pas été aussi triomphale que semble le dire le livre de Josué, mais lente et difficile. Le livre des Juges montre bien que les Hébreux n’ont pas conquis toute la Terre Promise en une fois. Ils ont dû vivre longtemps à la marge du pays, dans les savanes ou les montagnes, tandis que les riches plaines restaient aux mains de Cananéens qui vivaient dans des villes bien protégées par des solides remparts et célébraient de grandes fêtes à l’honneur de leurs divinités. Les Hébreux devaient même descendre dans la plaine pour faire aiguiser leurs faux, car les puissants Cananéens ne leur permettaient pas d’avoir des forgerons. «Juda se rendit maître de la montagne avec l’aide de Yahvé, mais il ne put chasser les habitants de la plaine, car ils avaient des chars de fer» (Jg 1,19). On pourrait multiplier les exemples, mais «Ceux-ci suffiront à nous mettre en garde et à ne pas penser que nous sommes les premiers à comprendre le message de Dieu et que tous les chrétiens qui étaient avant nous se sont trompés. Sinon, nous ne tarderons pas à fonder une secte de plus» (La Bible des communautés chrétiennes).
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