Le roman en question raconte donc que Rami a 40 ans et soupçonne son mari, Tony, commandant de police de Maputo cinquantenaire, de la tromper. Elle fait son enquête et elle découvre que son époux partage son temps entre quatre autres femmes, avec lesquelles il a créé de véritables foyers et fait des enfants. «Moi, Rami, je suis la première dame, la reine mère. Après vient Julieta, celle qu’on a trompée, et qui occupe la place de deuxième épouse. Ensuite vient Luisa, la désirée, à la place de troisième épouse. Saly, l’appétissante, est la quatrième. Et enfin, Maua Sualé, la cadette, la dernière en date. Notre foyer est un polygone à six sommets. Il est polygame. C’est un hexagone amoureux. »

 

L’autre a préparé

Des mots romantiques, pour tracer le portrait d’une réalité où peuvent se donner rendez-vous l’amour, oui, mais aussi des discordes infinies, la jalousie, la tyrannie, la haine, l’injustice, le mensonge.

Parler de la polygamie n’est pas aisé. Hier, source de richesse au profit de l’homme, elle assurait, entre autre, une main d’œuvre abondante. «Une seule femme, c’est une seule corde à l’arc», dit un proverbe ngbaka, indiquant qu’il serait mieux d’en avoir au moins une de réserve. Le fait de disposer de plusieurs épouses a toujours témoigné de la virilité de l’homme et dans les sociétés rurales, a assuré un bon nombre de bras pour la culture de champs, la fourniture d’eau, la cuisine, etc. Plus l’homme sera riche, plus il pourra avoir de femmes et plus il tirera profit et puissance de leur travail ainsi que des enfants qu’elles lui donneront. Avoir de femmes nombreuses était la prérogative des chefs traditionnels : Sudi Namachanja, chef traditionnel et père du futur cardinal de Nairobi, Maurice Otunga, (1923-2003) avait 40 femmes. Les coépouses de Tombora (mort en 1914), le grand-chef des Azande soudanais, étaient « nombreuses comme l’herbe».

Ce n’est pas que nos ancêtres vivaient dans un paradis terrestre. Un proverbe kikuyu dit : «Deux femmes sont deux pots de poison». D’autres proverbes sont encore plus nets : «Marie-toi à deux femmes, et tu meurs vite» (luba); «L’homme qui a deux femmes peut mourir de faim, car chacune des femmes pense que c’est l’autre qui a préparé» (nyoro).

On entend dire, parfois, que les sorcières sont plus nombreuses dans les foyers polygames. D’ailleurs, lorsque les biens qui ont permis à un homme de multiplier ses épouses commencent à se raréfier, la tentation de se libérer de l’une ou de l’autre en les accusant d’être sorcières est là.

La culture moderne tend à affirmer, au nom de la dignité de la personne humaine, que la polygamie représente un puissant facteur d’inégalité entre les sexes. Elle donne plus de droits à l’homme qu’à la femme. Et bien sûr, plus de pouvoir. Et par ce biais, la polygamie est aussi un facteur d’inégalités entre les hommes eux-mêmes, les plus pauvres devant parfois rester sans femme pendant que les riches peuvent en avoir plusieurs.

 

Un impact

La polygamie a déjà beaucoup reculé dans nombre de pays. A la carte des droits de l’homme et aux exigences liées à la parité des genres, d’autres raisons s’ajoutent aujourd’hui. Notamment, des raisons économiques et au cours des dernières décennies, le sida et sa propagation. Dans un foyer polygame, la prévention au nom de la fidélité est toujours une affaire compliquée.

Il est plus difficile de détecter qui apporte la maladie et, malheureusement, même si c’est l’homme qui l’a contaminée, d’habitude c’est la femme qui subit la discrimination, qui est rejetée par la famille, alors que l’homme peut prendre une autre femme sans aucun souci.

Lorsqu’en 2002, un rapport du PNUD rappela qu’au Swaziland, les pratiques traditionnelles telles que la polygamie (elle y est institutionnalisée et assure le droit à un homme d’avoir autant de femmes qu’il le désire, même hors mariage) ont un impact sur la propagation du sida (près de 40% de la population swazi est séropositive), le roi du pays affirma le contraire.

En effet, le Roi Mswati III a une dizaine d’épouses (depuis son premier mariage à 18 ans). Son père, le Roi Sohuza, qui régna de 1921 à 1982 sur les Swazi, en avait 120, selon sa biographie officielle...

 

Les nantis

Mais si la polygamie, au moins dans son acception traditionnelle, a toute chance de disparaître, elle reste présente dans les formes les plus diverses, plus ou moins ouvertement ou clandestinement, qu’on appelle ‘deuxième, troisième bureau, ’concubinage’, ‘maîtresses’, ‘mariage à l’essai’, ‘amour libre’, ‘union libre’ etc. Un grand quotidien de Kinshasa (Le Potentiel) racontait récemment l’histoire d’un militaire retraité qui, à l’âge de 78 ans, père de 38 enfants, s’est remarié pour la douzième fois. Il peut se le permettre grâce à l’aide que lui envoie la dizaine d’enfants travaillant en Europe.

«Il y a des intellectuels favorables à la polygamie.

En Afrique, un certain nombre de femmes ‘émancipées’ la défendent. «Quand le Président kenyan Mwai Kibaki est arrivé au pouvoir, il n’a pas hésité à parler de sa seconde épouse. Donc de son statut de polygame. Ce n’est pas une exclusivité. Au Niger, au Sénégal, au Mali, vous avez plusieurs ministres polygames. Si vous interrogez ces gens, ils vous répondront qu’ils préfèrent cette solution à la vie de maîtresses terrées ça et là !» (Bios Diallo, auteur ‘De la naissance au mariage chez les Peuls de Mauritanie’, interrogé par Afrik.com oct. 2008)

En 1984, le cardinal de Kinshasa, J. Malula, parlait de ‘polygamisation’, «un phénomène nouveau en voie d’extension. Il toucherait - écrivait-il - près de la moitié des mariés après 7 ou 10 ans de mariage. Il est constaté par ailleurs qu’il est le fait surtout des catégories aisées de la société... Les causes principales de ce phénomène sont, pour les hommes:

la volonté de puissance et d’ostentation, facilitée par les moyens matériels et financiers… Des femmes, de leur côté, se prêtent à devenir deuxième ou tantième épouse irrégulière d’un homme dans l’espoir de trouver un appui matériel ou convaincues que la femme qui n’est pas la première, ‘mère des enfants’, jouit de beaucoup d’avantages et de privilèges sans avoir à porter le poids de la charge du foyer de l’homme».

Même dans les pays de l’Afrique du Nord, bien que légalement admise, elle tend à devenir marginale, prérogative de gens fortunés. En Tunisie, c’est depuis les années ’50 qu’on insiste sur l’égalité entre les hommes et les femmes, l’abolition de la polygamie, avec sanction pénale en cas de non-respect, l’interdiction de la répudiation.

Cependant, il y a toujours des gens cousus d’or qui entretiennent des épouses clandestines ou qui n’ont pas peur de les afficher au grand soleil.

 

Monogamie, mais...

Au Maroc, la polygamie tend à disparaître, surtout à cause de la situation économique. En effet, le Coran stipule qu’un homme ne peut se remarier qu’à la condition expresse de pouvoir assurer les mêmes ressources financières à toutes ses femmes, ce qui, dans les faits est souvent impossible.

L’article 133 du Code de la famille du Sénégal dispose que le mariage peut être conclu, soit sous le régime de la polygamie (quatre épouses maximum), soit sous le régime de la limitation de la polygamie (deux ou trois épouses), soit sous le régime de la monogamie. L’évolution des mentalités et des mœurs peut conduire à des attitudes contradictoires:

d’un côté on approuve la monogamie, mais de l’autre, on se dit que dans un foyer polygamique, l’épouse doit davantage faire attention à ne pas contrarier son mari pour que celui-ci ne soit pas tenté d’en prendre une autre!

Au Bénin, l’Assemblée nationale béninoise a approuvé, il y a trois ans, la nouvelle version du Code des personnes et de la famille, en rappelant l’égalité des sexes et en faisant de la polygamie est un régime d’exception.

Il est évident que la tâche des législateurs pour ce qui concerne la polygamie, est toujours rendue compliquée par les modes et des intérêts plus ou moins cachés.

Ce proverbe Ekonda (RDCongo) pourrait indiquer la bonne route:

«Si vous ne suivez pas ce chemin, à quoi bon de vous orienter sur le soleil?»: si elle n’est pas votre femme, pourquoi la regarder? Cela, naturellement, vaut aussi pour les femmes!

 

Louis Kalonji

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