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Le jeu au massacre continue. Armée et rebelles s’accusent mutuellement des assistanats perpétrés depuis cinq ans. Question : comment faire face à la violence ?

 

¨ Quelle est, à présent, la situation dans le pays?

La guerre que nous avons connue en 1993 n'a été qu'un épisode d'une série de massacres, persécutions et anéantissements d'un groupe par 1'autre. Le problème de ce pays réside en ceci: il n' y a que deux groupes ethniques; s'ils étaient quatre ou cinq, ce serait différent. Les deux parties sont polarisées, l'une contre l'autre. Je crois que l'enjeu c'est le pouvoir et comment le partager d'une fa~on équitable. Buyoya a finalement repris le pouvoir, mais les gens craignent qu'on ne revienne à la logique du 1993.

 

¨ Le pays a été placé sous embargo. Qu'en pensez-vous?

Une bonne idée, si cette mesure touche ceux qui devraient changer. Alors que ce sont les pauvres qui en souffrent. La misère s'ajoute à une guerre qui perdure depuis. L'embargo n'a pas produit les effets prévus;

au contraire, il a aidé les riches à devenir encore plus riches. La population en souffre. D'abord c'étaient les tutsis, puis e'étaient les hutus qui ont souffert de la part d'une armée animée par la vengeance. L'écroulement de la sûreté a entraîné maladies, guerre, faim, pillages. La population s'est réfugiée en Tanzanie et au Congo.

Des milliers de burundais ont trouvé la mort lors de la guerre de l'ancien Zaïre, tandis que beaucoup se sauvèrent en Tanzanie, au Kenya ou ailleurs. Les morts à partir de 1993 se chiffrent autour de 300.000;

il est difficile de dire combien sont ceux qui se trouvent actuellement hors du pays.

 

¨ L'Église, comment a-t-elle réagi?

Nous avions vu la crise s'approcher. Dès le commencement du 1993 nous avons parlé ouvertement, en demandant la participation de tous dans le gouvernement. Nous avons parlé à travers les lettres pastorales et les médias. Nous, les évêques, avons encouragé les politiciens à se rencontrer et à trouver une solution.

Nous espérions que, a partir de la fin de cette année-là, le procès de paix aurait démarré. Tous nos espoirs s'effacèrent le 6 avril, quand le président Cyprien Ntanyamira fut tué avec la président rwandais Juvénal Habyarimana.

 

¨ Et après?

Nous sommes restés fidèles à la politique du dialogue. Encore une fois nous avons invité les politiciens à se retrouver ensemble. Cela demanda des mois des contacts, de rencontres, de col loques individuels.

Nous proposions un deuxième compromis, capable de former un gouvernement viable. Cependant, les participants n'étaient pas tous sincères. Nous avons constaté que la politique est souvent une affaire sale fondée sur le mensonge. Je suis arrivé à croire que certaines vertus font défaut en Afrique. Nos leaders ne sont pas honnêtes, la justice ne les intéresse pas. On dirait qu'ils manifestent le pire côté de nos cultures. Si vous venez au Burundi vous vous demanderez: comment ces gens qui ont vécu ensemble si longtemps ont-ils pu s'entretuer? Ce sont les leaders qui les ont poussés, en sortant l'histoire du tribalisme pour justifier les tueries.

 

¨ Est ce que 1'Eglise catholique n'a pas ses responsabilités dans tout ce qui est arrivé?

Nous devons admettre que nous n'avons pas soigné suffisamment la formation morale.

Après l'indépendance, nous avons donné peu d'importance à notre rôle dans l'éducation des gens.

Nous sommes responsables de ne pas avoir travaillé suffisamment pour la formation des consciences. L'enseignement social de l'Église nous effraye. D'ailleurs, dans ce pays il n'y a pas encore de Commission Justice et Paix.

 

¨ Qu'est ce que vous faites dans votre diocèse?

J'ai cherché à traduire ces idées dans mon ministère. Je suis devenu ami de certains et ennemi d'autres.

On m'a accusé de me préoccuper seulement des hutus et de négliger les tutsis. Cela parce que j’ai prêché l'évangile qui ne peut pas être vécu sans parler de justice. Les politiciens n'aiment pas cette attitude.

D'ailleurs, ils nous le disent ou vertement: "Restez dans vos églises, en parlant du bon Jésus". Ils aiment que nous parlions d'un Christ qui pardonne, mais ils n'acceptent pas qu'on annonce la parabole du riche, et du pauvre. C'est pour cela que quelqu'un en est arrivé à me menacer, en me disant que je pourrais mourir.

 

¨ Avez-vous peur?

Non. Si un jour on me tue, j'espère que ce sera parce que j'ai été fidèle à l'Évangile.

 

¨ La paix au Burundi: avec des blessures si profondes, peut-on espérer quelle arrivera?

Nous ne pouvons pas oublier. Oublier, c'est impossible. Cependant, de tout ce qui est arrivé nous pouvons tirer une leçon. Nous pouvons examiner et reconnaître nos erreurs, afin que la nouvelle génération ne répète pas notre folie. Nous devons entamer à nouveau le dialogue, au niveau politique aussi bien qu'au niveau social. Nous devons surtout retracer la route de la paix et de la justice. Nous sommes appelés à préparer la route à la justice; la seule voie pour reconstruire la nation c'est de chercher le bien commun.

La seule voie

N° 1:  Avril 1998