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Quatre jours durant les Cubains ont pu prier publiquement, voir et écouter le Pape.

Le président Fidel Castro a félicité Jean-Paul II d’avoir eu le courage « de rendre visite à ce que certains appellent le dernier bastion du communisme » et remercié pour tous ses messages, « y compris ceux avec lesquels je peux être en désaccord ».

 

Répondant à une invitation officielle formulée par le président F. Castro lors de sa visite au Vatican le mois de novembre 1996, le Pape s’est rendu à Cuba, du 21 au 25 janvier. Attendu depuis des longues années, plusieurs fois annoncés puis reporté, le voyage de Jean-Paul II s’est déroulé à la perfection. Tout le monde s’est réjoui – y compris les non-pratiquants – de cette visite. L’événement a été couvert par 3.000 journalistes. Janvier semble, d’ailleurs, un mois propice aux Cubains. En janvier 1899 le dernier espagnol quittait l’île, qui proclama son indépendance. En janvier 1959 le dictateur Baptista quittait hâtivement Cuba et Castro entrait à la Havane…

En invitant les Cubains à réserver au pape un accueil chaleureux, le lider máximo avait dit: « Je serai à côté du pape. Accueillez-le avec enthousiasme. Il est un grand combattant contre la pauvreté, un des cauchemars de l’impérialisme, un critique permanent de la globalisation néolibérale ».

 

Pour la première fois

L’île appartient au mince groupe des derniers pays communistes de la terre, exemplaire rare d’une espèce en voie d’extinction. Un panneau géant hissé le long d’une importante avenue de la capitale, rappelle aux passants les bienfaits socialistes: « Chaque jour, dans le monde, deux millions d’enfants dorment dans la rue: aucun d’eux n’est cubain! ». Le régime montre orgueilleux d’autres résultats positifs: les illettrés ne sont que le 7% de la population et il y a un médecin pour 275 habitants. Mais toute médaille a son revers. Pour les opposants, c’était le cachot, la torture ou l’exile. « Le multipartisme est une multicochonnerie », aimait dire Castro.

 

Le vent de l’est ne souffle plus. Le spectacle du luxe dans lequel vivent les crocodiles du système est devenu insupportable. Les gens veulent changer. La nouvelle génération conteste un système qui apparaît immobile dans un monde qui change rapidement.

L’année dernière l’éventualité de la création d’un dicastère de premier ministre, destiné à partager le pouvoir de Castro, s’était évaporée comme une bulle. Maigri et la barbe allongée, Castro semblait confirmer les conjectures concernant sa santé. Jusqu’au jour du dernier congrès, où il déploya une énergie extraordinaire, avec un discours de six heures et demie. Entre parenthèse : dans les trente premières années de son règne, Castro a fait 2500 discours, dont l’un a atteint la durée record de neuf heurs !

 

cette visite, qui a été « la réalisation d’un rêve tant attendu » a dit Jean Paul II, a établi des records historiques. Cuba était le seul pays du continent américain où il n’avait jamais posé le pied. Pour la première fois, le cardinal de la Havane a pu paraître à la télé. Pour la première fois, les catholiques Cubains ont été encouragés à manifester ouvertement leur foi. Le pape a pu célébrer la Messe sur les places de Santiago de Cuba, Camagüey et de la capitale, lieux consacrés par la mémoire révolutionnaire. C’est mieux d’oublier le passé,

35 ans d’exclusion, avec l’expulsion de centaines de prêtres et religieux, l’interdiction de l’Action Catholique et pour l’Église d’accéder aux moyens de communication, la suppression des fêtes religieuses. La diffusion de littérature chrétienne était défendue par le régime : à la veille de la visite, on a pu distribuer à toutes les familles un exemplaire de l’Évangile de St Marc. L’Église peut repartir (malgré presque quatre décennies de bombardement idéologique 50% des Cubains sont baptisés).

L’athéisme n’est plus obligatoire. À partir de 1991, l’État n’est plus « athée » : il a été déclaré « laïque ».

36 ans d’éducation irréligieuse des masses n’ont pas réussi à créer ‘l’homme nouveau’ dont parlaient les idéologues d’antan. À la Havane, place de la Révolution, Jean-Paul II a dit : «Un État moderne ne peut faire de l’athéisme ou de la religion l’un de ses fondements politiques ».

 

« Un geste de rébellion »

Selon un sondage fait récemment par le Département des Affaires religieuses de Cuba, 85% des Cubains sont croyants. Les chrétiens peuvent être membres du parti au pouvoir et occuper une charge publique.

Étant diminué le danger de possibles rétorsions, augmente le nombre de ceux qui fréquentent les églises le dimanche. « Nous vivons une profonde crise des valeurs chrétiennes et surtout humaines, et c’est pour cette raison que notre peuple est en train de se tourner vers Jésus-Christ », a dit au Synode des évêques des Amériques Mlle Laura Maria Fernandez Gomez, membre de la Commission épiscopale de Cuba pour les Laïcs. Selon les statistiques l’alcoolisme touche 39% des Cubains, et 54% des alcooliques ont de 20 à 24 ans. Le taux de suicide, 10 pour 100.000 habitants dans les années 50, 18 aujourd’hui est aussi révélateur.

Ses causes: la dépression, la solitude et les problèmes sociaux, dont le moindre n’est pas la recherche quotidienne de nourriture.

Depuis quelque temps les vocations à la vie sacerdotale et religieuse augmentent. « Les jeunes – a déclaré un pasteur presbytérien – ont grandi dans une société athée et ils sont en quête de spiritualité. Au contraire de ce qui se passe en Europe, être croyant ici c’est un geste de rébellion, d’anticonformisme ».

 

Une visite dont le gouvernement, depuis toujours à la recherche d’alliés internationaux, s’attendait beaucoup. Faisant écho à une déclaration des évêques de la Conférence épiscopale de la Caraïbe (1996) critiquant l’embargo imposé à Cuba par les État Unis, Jean-Paul II a attaqué à son tour « le néolibéralisme capitaliste, les forces aveugles du marché et les mesures économiques restrictives imposées depuis l’étranger qui, a-t-il souligné, sont injustes et moralement inacceptables ». Cette ferme condamnation a sans doute répondu aux aspirations d’une population victime d’un tragique isolement.

Au moment de prendre congé, le président a remercié le pape « Pour toutes les paroles prononcées, même celles que je ne partage pas ».

G. Durell

Le rêve réalisé

N° 1:  Avril 1998