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Vous avez dit « SECTES »?

 

C’est au petit matin qu’ils parcourent les rues du quartier en proclamant à haute voix la fin du monde ou exhortant les gens endormis : «Convertissez-vous ! Laissez tranquille la femme d’autrui ! Ne volez pas ! Alléluia ! » De quoi s’agit-il ? D’une vague de mysticisme, de gens déboussolés et assoiffés du merveilleux ou d’une poursuite passionnée de la vérité et du salut ?

 

Les sectes! Une réalité dans laquelle nous vivons et qui, loin d’être un fait limité à une région ou à un pays, est devenue omniprésente. Par celles le religieux envahit le marché, médusant des millions d’individus. Toute une multitude de mouvements religieux qui canalisent les aspirations des gens, leur quête d’un Dieu interventionniste et consolateur, capable d’apaiser leurs angoisses, de guérir la stérilité, de ramener au bercail un époux égaré, de soulager des douleurs ou de punir les malfaiteurs.

Un phénomène qui nous invite à réfléchir. Au Synode, nos évêques ont affirmé que « la soif de Dieu des peuples d’Afrique » saute aux yeux (L’Église en Afrique, n.47).

Mais, dans le cas des sectes, de quoi s’agit-il ? D’une vague de mysticisme, de gens déboussolés et assoiffés du merveilleux ou d’une poursuite passionnée de la vérité et du salut ?

 

Des milliers de groupes

Ce « spécial » ne peut prétendre être complet, ne serait-ce que parce que, si certains mouvements sont anciens, il en apparaît et il en disparaît continuellement. Mais les faits sont là. Des milliers de groupes religieux (plus de 10.000 sectes chrétiennes dans l’Afrique subsaharienne), aux noms qui défient l’imagination: Eglise Foi-Miracle, Troisième Testament, Plein Evangile, Statu quo, Supervie du Christ, Bon Dieu, Enfants de Dieu, Bonne Nouvelle, Nazaréens, Lumière, Douze apôtres, Alliance finale, Universelle autonome, Spiruelle universelle, Chérubins, Christ et Compagnons, Célestins, Mont Sion, La Délivrance, Salomon, Tous les Remèdes, L’Apocalypse, Trompette de l’Évangile, Evangile-Puissance,

Des milliers de prophètes, prédicateurs et guérisseurs, parfois habillés avec la plus grande fantaisie, témoignant d’un syncrétisme singulier: Soutanes et bandelettes colorées, turbans, parures qui s’inspirent de celles des cardinaux de l’Église Romaine, des magistrats anglais, de l’infanterie marine ainsi que des grands féticheurs de l’ouest africain.

Des liturgies très variées, avec proclamation de la parole de Dieu, danses, impositions des mains, processions, litanies, chants, tapage à l’aide de puissants haut-parleurs, concerts de tambours ou de chaînes hi-fi.

Certains groupes ne rassemblent que quelques dizaines d’adeptes; d’autres arrivent à disposer des heures d’antenne radio et TV. Dans beaucoup de sectes, on loue, tout en restant fidèles à d’anciennes racines traditionnelles, les prophètes de l’Ancien testament, Jésus-Christ et d’autres chefs charismatiques que les gens considèrent comme des « immatriculés auprès de l’Éternel». Certaines y ajoutent une pincée de satanisme.

Il y a aussi des groupes se réclamant de l’Église catholique, parfois reconnus par elle, mais sur lesquels pèse le soupçon de tendances sectaires !

 

Toutes les religions ont leurs groupes dissidents, appelés hérétiques, scissionnistes, séparatistes, intégristes, fondamentalistes, qui se constituent à l’écart, pour soutenir des opinions religieuses particulières ou de projets socio-religieux différents. Rien qu’au Japon, le Shintoïsme énumère 130 sectes « non officielles ». Certains groupes se contentent d’attendre une intervention divine pour mettre fin au monde actuel, qui va à sa perte, et se bornent à essayer de convertir un maximum de personnes à sauver. Parfois ils condamnent le système politique, religieux, social et culturel, impossible à sauver par des moyens humains. La secte est alors le lieu d’attente du jour prochain où Dieu changera le cours de l’histoire. Les membres du groupe se définissent comme une assemblée « d’élus » qui souhaitent la destruction de ce monde pourri et son remplacement par un système meilleur, un Nouvel Age, la réincarnation, etc.

D’autres persuadés qu’il faut rompre avec une société ou une situation totalement sous l’emprise du mal, en précipitant la fin, même par le suicide. Il suffit de mentionner les cas suivants. Suicide collectif – poison – en 1978, au Guyana, de 923 membres du « Temple du peuple ». En 1993, le gourou de la secte des « Davidiens » se suicida avec 86 disciples, dont 17 enfants, après avoir combattu les forces de l’ordre dans le ranch de Wasco (USA). 1994 : suicide collectif, en Suisse et au Canada, de 53 membres de l’Ordre du Temple solaire». 1995 : arrestation de Shoko Asahara, fondateur de l’Aum Shinri-kyo, une secte bouddhiste japonaise, présumé responsable d’attentat au gaz sarin dans le métro de Tokyo (12 morts, 5.500 intoxiqués). Il promet la libération définitive à condition que les adeptes quittent leur famille pour entre dans la secte et prédit la guerre nucléaire pour 1999.

L’Afrique n’est pas à l’abri d’expériences violentes liées au fondamentalisme de certains groupes. Les gens de l’Armée de la Résistance du Seigneur (Nord-Ouganda) récitent le chapelet et célèbrent des rites propitiatoires avant d’exécuter leur atrocités  « pour rétablir l’observance des Dix Commandements ».

 

L’Islam aussi connaît une grande floraison de groupes. Des dizaines de confréries, avec divergences de doctrine parfois très profondes et des initiatives qui voudraient changer radicalement la société ou la mettre à l’abri des influences néfastes.

Des marabouts qui attirent les foules entretenant des pratiques fort peu orthodoxes, mais vivaces et ferventes, aux groupes qui, persuadés que Dieu est de leur côté, ne craignent pas d’employer les moyens les plus violents. C’est le cas, par exemple, des affrontements entre groupes religieux au Nigeria (4.117 morts à Kano, 1980 ; 1.000 à Yola, 1984 ; 10.000 lors des émeutes des musulmans maitatsines, 1985) et des récentes actions violentes de la secte Khidmat Dawat Islamia en Tanzanie.

Les groupes extrémistes algériens s’illustrent dans l’exécution de civils et d’étrangers. Les intégristes égyptiens oscillent entre attentats et émeutes. L’Islam officiel parfois désavoue ces actes de violence. Le 11 janvier passé l’Organisation de la Conférence Islamique, par exemple, a condamné les ‘massacres du Ramadan algérien’ : « La foi islamique rejette absolument de tels actes malfaisants qui sont interdits par toutes les religions célestes ».

 

Caractéristiques communes

On est interpellés, en tant que croyants, par une double question, à savoir : qu’est-ce u’une secte et quel en est l’essor ? S’agissant de la définition d’une secte, on voudrait éviter toute superficialité ou esprit polémique. Il faut remarquer, d’ailleurs, que le terme « secte » n’est jamais utilisé par les sectes elles-mêmes pour désigner leur identité. Et qu’il ne serait pas conforme à la vérité de mettre tous les mouvements sur le même plan.

Le mot « secte » indique un groupement religieux créé en opposition à des idées et à des pratiques dominantes. C’est le lieu de rappeler à ce sujet aussi la renommée de « secte », accolée aux premiers chrétiens dans l’Empire Romain.

« Sectaire » est l’adepte qui adhère au mouvement et en devient un partisan passionné. Il se caractérise par l’enthousiasme et, souvent, par le militantisme. D’ordinaire, il n’y a pas de secte sans radicalisme religieux et sans « coupure » avec la société. De là est venu – au XIXe siècle – le mot « sectarisme », qui signifie intolérance, étroitesse d’esprit, intégrisme, fondamentalisme, etc. Parmi les éléments fondamentaux qui caractérisent ce phénomène on peut mentionner les suivants.

Les sectes ont des dimensions variables et avec le temps sont nombreuses celles qui disparaissent ou abandonnent leur rigorisme premier, s’institutionnalisent, optent pour une attitude plus positive à l’égard de la société et font partiellement retour à la culture ambiante. Ils vont ainsi jusqu’à se constituer en véritables nouvelles églises, comme tant de groupements religieux poussant notamment du tronc chrétien.

Dans n’importe quelle secte, le rôle du leader est capital. Le groupe prend forme autour d’un homme (ou une femme) qui manifeste des dons (charismes) particuliers, surtout dans le domaine de la lutte contre les mauvaises puissances, la maladie, la malchance, la dépression, l’insuccès, les cauchemars, la magie. Le khalife Modou Kara, sénégalais, fondateur du Mouvement mondial pour l’Islam, ainsi s’exprime à propos des millions de ses disciples (talibés) : « Ce que j’aime chez mes talibés, c’est qu’ils me suivent dans toutes mes décisions. Leur dévouement à mon égard est total ». On dit qu’un disciple qui parvient à apercevoir le khalife verra ses vœux exaucés. (La Vie, 14.08.1997).

La tendance au secret, la surveillance étroite des membres les unes sur les autres, et éventuellement du chef charismatique sur tous, pour que chacun demeure dans la ligne de la communauté et, en quelque sorte, renouvelle constamment son adhésion, voilà d’autres caractéristiques de nombreux groupes religieux.

L’ambiance qu’on crée favorise l’affectivité et la spontanéité selon le principe: « c’est vrai si tu le sens ». c’est surtout dans le culte que s’expriment la force et la spécificité de ces groupes. Litanies et chants répétés pendant des heures, impositions des mains, musiques assourdissantes grâces aussi à l’aide d’amplificateurs, transe et thérapie comme manifestation du divin.

 

Pistes pour comprendre

Face à ce phénomène, une question se pose : y a-t-il des critères pour un sain discernement, afin d’en saisir la collocation correcte et objective ? Selon de nombreux experts l’essor des sectes est inséparable de al situation de souffrance, de frustration et de solitude, de pauvreté, de maladie, de matérialisme effréné, d’absence de règles morales, de distance des structures de l’état, dans laquelle se trouvent beaucoup de nos contemporains. « À une époque où beaucoup de certitudes chancellent, où les traditions ancestrales sont remises en cause, les sectes prétendent apporter des réponses claires et simples à des questions directes. Elles créent de petits groupes où l’homme isolé, désemparé, trouve refuge, une fraternité chaude qui permettant de s’orienter dans un monde cassé » (René de Haes s.j. Les Sectes. Une interpellation. St Paul Afrique).

 

Les gens ont l’impression que la secte s’occupe de leurs maux et de leurs problèmes concrets. « Que pouvaient faire les congolais victimes d’une crise économique sans remède ? – se demande le prof. Isidore Ndaywel è Nziem dans son HISTOIRE DU ZAIRE – Les gens cherchaient de plus en plus une prière « rentable » dans le cadre d’un objectif précis : une guérison, la recherche d’un emploi, la réussite d’un projet, l’arrangement d’un conflit. La prière « utilitaire » pratiquée au cours des séances charismatiques était aussi bien le fait des catholiques que des protestants. Même les lettrés y cherchaient des réponses. C’est ainsi que le recettes ésotériques ou mystiques, diffusées au départ de l’Europe ou de l’Amérique, remportaient un grand succès au sein de ces mystiques d’origine locale ou externe, diffusées au départ de l’Europe ou de l’Amérique, remportaient un grand succès au sein de ces mystiques d’origine locale ou externe, le Zaïrois, qu’il fût de la bourgeoisie ou du peuple, cherchait à assouvir les mêmes besoins fondamentaux, accentués par la crise économique. Il entendait réagir, sur le plan personnel ou communautaire, à la crise morale et sociale par la quête d’un certain ascétisme… Les sectes étaient plus exigeantes que les Églises classiques. Presque toutes interdisaient la consommation d’alcool et imposaient la continence sexuelle. Les sectes étaient des lieux où se résolvaient, par le recours à la prière, les problèmes concrets des membres, c’était du moins ce qu’elles prétendaient. Or chacun avait des problèmes: conserver le poste occupé, assurer une promotion, trouver un emploi, obtenir la sortie de prison d’un membre de la famille, anéantir la stérilité. Par-dessus tout, fait symptomatique, toutes les sectes et toutes les Églises guérissaient des maladies. On y recourait de plus en plus, dans une conjoncture où l’accès aux hôpitaux était devenu un privilège qui n’était plus à la portée de tous » (pp. 734-736).

Dans son commentaire à une enquête sur la ville de Kinshasa, le P. Léon de Saint Moulin S.J ajoute: « Les études consacrées aux Églises indépendantes ou sectes, ont montré que la population y cherche non seulement une ferveur renouvelée et une solidarité plus forte pour résister à la crise, mais un style de prière plus libre et une plus grande autonomie de jugement et d’initiative. Les femmes semblent particulièrement marquées par ce mouvement d’émancipation: près d’un cinquième d’entre elles ont quitté les Églises reconnues pour se joindre à des groupes de prière ou à des nouvelles communautés religieuses ». (Zaïre Afrique, Mai 1996).

 

Quoi faire?

Le succès des sectes peut révéler, sans doute, la carence des Églises, la médiocre connaissance des textes sacrés et de la tradition de la part des fidèles, la platitude des liturgies, le manque de fraternité. Leur foisonnement peut constituer un signe des temps, un défi destiné à la réflexion plutôt qu’aux discussions. Le plus souvent les discussions tournent au vinaigre et le manque d’indulgence prend de l’ampleur.

Cependant dialogue et tolérance ne signifient pas naïveté ni démission. Si une attitude d’accueil et de dialogue s’impose, il ne s’agit pas d’être aveugles devant les sophismes de certains groupes et les messages plutôt brouillés qu’ils délivrent. Il y a aussi pas mal de mouvements qui, ignorant tout esprit œcuménique, encouragent la distribution de tracts et de livres où la caricature des Églises historiques est de règle.

Face aux problèmes concrets, certaines sectes semblent prôner la désertion et la fuite vers un monde plein de promesses, vers une guérison qui souvent n’est que fictive. Combien de pharmacies ne voit-on surgir à côté des centres de prière garantissant santé et bonheur? «Comment voulez-vous que quelqu’un qui a chanté, sauté, crié toutes ses misères à la face de Dieu jusqu’à perdre la paix, puisse encore être capable après cette séance de défoulement, de réagir de quelque manière que ce soit aux injustices du moment? Toute son énergie a été dépensée pour clamer violemment ses peines, ses angoisses et celles de la société. Après des séances, il n’aura plus la force de se révolter contre une arrestation arbitraire, contre les prix excessifs, contre le terrorisme de tel chef ou simplement contre les moustiques qui se reproduirent dans la rigole. Il a été anesthésié socialement » (Une Église ou des Église? C. Pastoral Dioc. Boma).

Il ne faut pas trop croire les gens qui prétendent voir l’esprit du mal partout et qu’ils ont le pouvoir de le déloger, même par des interventions énergiques. « Frapper une personne pour en faire sortir l’esprit du mal est une aberration qui rien ne justifie, ni dans l’Écriture, ni dans l’expérience de foi de l’Église » (Dioc. De Lubumbashi. Directives).

 

Le devoir d’état

Quant à l’usage et à l’interprétation de la Bible, source fréquente de malentendus, il faut dire que nous sommes toujours « tentés d’en lire les textes avec les yeux de notre temps et de notre culture. Les fondamentalistes passent pardessus de telles différences de culture et sont tentés d’attribuer aux textes un sens fort éloigné de leur sens originel. Dieu nous a parlé avec des paroles humaines et dans des cultures humaines. La foi ne supprime pas notre intelligence mais elle ouvre à la Parole de Dieu exprimée en paroles humaines. On ne peut pas comprendre adéquatement le message biblique si les textes qui remontent à 2 ou 3 mille ans ne sont pas accompagnés de notes explicatives » (La réponse catholique. SCEAM).

Il est vrai que Dieu entend les prières du « pauvre et du faible ». Mais cela ne légitime pas toutes sortes d’abus. Contre la confusion du sacré et du fictif le card. Malula mettait en garde les chrétiens: « On ne peut s’engager que dans un seul groupe de prière. Et les prières ne peuvent pas durer plus de 2 heures. Il n’est pas sérieux pour un père de famille ou une mère de famille de participer à plusieurs groupes de prière par semaine (trois ou quatre fois), de négliger ses responsabilités de père ou mère de famille pour se livrer à des prières qui plaît à Dieu est l’accomplissement fidèle de son devoir d’état.

Nous désapprouvons ces très longues prières qui font négliger le devoir d’état, qui fatiguent, qui éloignent de la famille et rendent le travail de lendemain difficile » (15.07.1980)