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Peter Magalasi vient de célébrer ses 50 ans de sacerdoce. Originaire de Nagei, sud Soudan, il est le premier prêtre soudanais de la famille des Missionnaires Comboniens. un long parcours, qu’il résume ici.
«A 10 ans, j’ai commencé mon catéchuménat. C’était en 1938-1939. Un jour, est venu nous visiter un groupe de jeunes habillés de soutanes blanches. Curieux, j’ai demandé à Proto, le catéchiste de mon village «Qui sont-ils?» - «Ce sont des séminaristes en vacances, des futurs abuna, un jour ils pourront célébrer la messe». Des mots encore trop compliqués pour ma petite tête. Je me rappelle, cependant que j’ai dit au catéchiste, devant les autres garçons: «Moi aussi, je veux devenir abuna». Sans conviction, il répondit oui, l’air simplement amusé. Le temps est passé et, en 1945, je me suis retrouvé au séminaire de Bussere. Déjà orphelin de père, j’entamais ma quatrième année du séminaire quand vint le tour de ma mère de mourir. Mais quelques temps plus tôt, elle m’avait fait une recommandation: «Mon fils, suis les abuna, ils savent prendre soin des gens mieux que moi». Prémonition? Prophétie?... prononcée par une mère païenne? Et puis, tout a marché comme sur des roulettes: 1950, grand séminaire de Lacor-Gulu, en Ouganda, dirigé par des Comboniens, le contact avec ces missionnaires a intensifié en moi la volonté de devenir comme eux; 1954, admission avec 2 autres candidats, au noviciat de Florence en Italie; 9 septembre 1956, profession de foi et ordination sacerdotale et tout de suite après, je suis à Rome pour la licence en droit canonique, à l’Université Urbanienne.
Amère expérience Retour en Afrique en 1959, quelle joie que de célébrer pour la première fois la messe dans son propre village! Pendant trois ans, j’ai été commis à l’enseignement au grand séminaire de Gulu. À cause de l’humilité du milieu, ma santé me causa bien de désagréments au point que les médecins me conseilleront de rentrer au Soudan. Le moment n’était cependant pas favorable pour rentrer dans un pays en pleine guerre, entre rebelles du sud et soldats arabes du nord. J’en fis la première expérience lors d’une visite dans la communauté chrétienne de la région de Mboro, Ngodakala. Une nuit, alors que tout paraissait calme, voilà que soudain, une poignée de soldats encerclent la chapelle. Je suis sorti et leur demandai ce qu’ils cherchaient. M’adressant à leur commandant, je lui intimai l’ordre de laisser les pauvres paysans en paix et de tirer sur moi s’il tenait absolument à voir couler le sang: «Abuna, ne te fâches pas, il n’y a rien», fut sa seule réponse et ils remontèrent dans leur camion et partirent sans autre forme de procès. Partie remise pour autant que les seigneurs de guerre avaient plus d’une idée macabre dans leurs têtes. En mars 1964, un ordre venu ‘d’en haut’ décida l’expulsion de tout missionnaire étranger. Des scénarios de tout genre furent alors orchestrés par des Arabes pour pousser des prêtres autochtones à créer une église autonome, ‘pro-gouvernementale et musulmane’. La première visée fut l’église de Wau. Ses paroissiens, à l’unisson, n’en voulurent pas et le P. Archangelo Ali,en précurseur, fit les frais. ll fut tué le 21 juillet 1965. En cette même année, alors que j’enseignais au séminaire de Kit, à 18 km au sud de Juba, le gouvernement prit la décision d’extirper dans les trois plus grandes villes du sud Soudan, Juba, Wau et Malakal, tous les intellectuels. De ce fait, les coups d’armes lourdes, provenant de Juba, semèrent la panique parmi les séminaristes. Force nous fut de les évacuer – ils étaient 104 - vers le séminaire de Gulu en Ouganda. Dans l’après midi du 12 juillet 1965, ils s’engagèrent dans la forêt en compagnie de leur recteur. Au séminaire, il ne restait plus que l’évêque, Mgr Irené Dud, son secrétaire, Abbé Paulo Mungo et moi. Le soir vers 20h, nous entendîmes le vrombissement de camions sur la route de Juba venant vers nous. La décision la plus simple était donc d’aller nous cacher dans la forêt. Je connaissais un peu la zone et à l’aide d’une torche, je me dirigeai en courant vers le fleuve Kit, mais je m’aperçus aussitôt que mes deux collègues ne m’avaient pas suivi. Je traversai le fleuve à gué en un endroit où l’eau n’était pas profonde. L’obscurité était totale, aucun bruit. J’ai sifflé, crié, appelé. Je m’étais perdu. Ils s’étaient perdus. Il fallait marcher, à l’aveuglette, bien qu’handicapé par une grosse blessure au genou, il ne fallait pas laisser tomber les bras: «marche ou crève!» Le matin, toujours personne en vue, pourtant je me trouvais bien en terre populeuse des Bari. Tous avaient disparu dans la forêt dans la crainte des soldats arabes dont on venait d’annoncer l’arrivée très prochaine.
Peurs, pleurs et joie Je n’en pouvais plus après deux jours et trois nuits de marche, de solitude angoissante, d’une soif intense sans savoir exactement où j’allais et aussi dans la peur de me retrouver en face des militaires indésirés. A l’aube du troisième jour, j’ai enfin réussi à étancher ma soif au bord d’un petit étang, mais en levant les yeux, que vois-je ? – Un gros buffle sauvage aux yeux hagards me fixait méchamment. Un gros cri en zande sortit de ma bouche: Ako, Mario! (Oh ! Marie). Et, instinctivement, je me suis retrouvé sur un petit arbre qui se trouvait là. L’animal avança de quelques pas vers moi, puis se retourna et disparut dans les herbes. Que j’ai eu peur! Reprise de la marche folle. Au soir, j’atteins une grande route et aperçus des traces des pneus de voiture. J’essaie de m’orienter, j’étais à l’orée du village Kanju, à environ 25 km de Kit d’où j’étais parti. Les pleurs d’un enfant arrivèrent à mes oreilles. Dès la première case, j’ai lancé un bonjour joyeux en langue locale, le bari. Rien. Puis un re-bonjour, à la place d’une réponse, c’est un fort gaillard à l’air belliqueux qui sort, armé d’une lance. Il alluma un petit fagot se dirigea d’un air farouche vers moi. De grâce, l’heure n’était pas à la panique. Ainsi le plus simplement du monde, je lui dis: «Je suis Pedro Magalasi, ‘abuna’ de Kit». L’homme n’avait pas changé de mine. Si ma présentation ne lui disait rien, c’est que c‘en était fini pour moi. Mais voilà qu’une femme sortit aussitôt de la case, se plaça entre l’homme et moi et s’adressa à son mari (décidément, c’était son conjoint): «Abuna Pedro Lokatokiko…celui qui, l’année passée, avait donné de l’aspirine à notre enfant». C’était le sésame qui permit à l’homme de baisser l’arme et de m’embrasser. Et ce fut la fête!
De nombreuses visites Les gens sortirent de leurs maisons, on me donna de l’eau, on me consola. Certains pleuraient de joie. Il avait suffi, je ne m’en souviens même plus, de quelques aspirines et voilà que ce tout petit acte me sauve la vie aujourd’hui. Dieu est grand! Ah! ma plaie au genou, que cela me fait mal! N’en déplaise! Je pris le chemin de l’Ouganda jusqu’à Gulu, le même qu’avaient emprunté les séminaristes. Là, je fus nommé enseignant et vice-recteur du séminaire, mais cela ne m’empêcha nullement d’effectuer de nombreuses visites aux communautés jusqu’au-delà de la frontière soudanaise où la population souffrait énormément. La lutte des Anyanya contre l’armée de Khartoum battait son plein. Je me souviens encore de ma première visite, juste après la mort du prêtre parlementaire, Saturnino Lohuré, tué par les soldats ougandais lorsqu’ils rentrait au Soudan le 22 janvier 1967. Combien de fois n’ai-je pas risqué ma vie sur cette route! Je me rappelle aussi qu’un jour en allant à Moroto en compagnie du P. Peter Macginly, nous sommes tombés dans une embuscade des soldats d’Idi Amin. Ils avaient la réputation de la gâchette facile. Ils nous ont fait sortir de la voiture et nous ont projetés au sol. Pour ne s’être pas arrêté aussitôt, le chauffeur était condamné à être fusillé. Quant à moi, la sentence était faite: je venais de voler des armes à la police pour les amener chez mes frères anyanya au-delà de la frontière. J’étais appelé à être fusillé moi aussi. Finalement, après d’âpres discussions entre eux, ils me donnèrent trois coups terribles sur la tête et nous laissèrent repartir, me mettant en garde pour une prochaine fois. Le danger, dans cette contrée, était permanent. C’est pour cela que mes supérieurs décidèrent de m’envoyer en Éthiopie, en 1971.
Pal piny! Trois ans plus tard, j’étais de retour au Soudan, où venait d’éclater une autre guerre, celle de la SPLA. En février 1984, je suis tombé dans une embuscade tout près de Tonj. Nous étions quatre dans la voiture. Les rebelles ont tiré plusieurs balles à notre direction. J’ai crié en dinka: «Pal piny! en Abun!»’ (Laissez, je suis un prêtre). Ils nous ont entourés et au constat que notre voiture n’était pas du gouvernement, ils nous ont laissés partir simplement en disant «le Dieu de l’Abuna est un vrai Dieu, ils ne sont pas morts». Les roues antérieures de notre véhicule étaient complètement abîmées, mais le moteur était en bon état. C’était l’essentiel et doucement, nous sommes arrivés à Tonj, à 3 km de là. Lorsque je pense à toutes les souffrances que j’ai endurées pendant toutes ces années-là, je ne peux que dire: «Dieu a été bon avec moi».
Ae |
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Quelques aspirines |