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Des violences inacceptables |
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La Bible rapporte des nombreux récits de violence. Des actes parfois commandités ou au moins justifiés par Dieu lui-même: la destruction de la terre (Gn 6,7); la mort des premiers-nés (Ex 11,4) etc. Ce qui peut rendre les récits bibliques ambivalents et inacceptables dans l’esprit de l’homme d’aujourd’hui. En même temps, les pacifistes aussi bien que les extrémistes y trouvent les arguments pouvant convenir à leurs idées.
Mahatma Gandhi, le Père de la nation indienne, a puisé dans la Bible l’idée de la non-violence. Les soi-disant libérateurs de la LRA (Armée de la Résistance du Seigneur) en Ouganda voulaient constituer une nation ayant les Dix Commandements comme loi fondamentale. Au nom de Dieu, ils violaient les femmes et coupaient les pieds des ‘désobéissants’. L’histoire biblique se confond avec l’histoire d’un peuple – le peuple d’Israël, son milieu ambiant, sa destinée, ses ambitions et son avenir. Il a été choisi par Dieu et appelé à conclure une alliance avec Lui. Chose étonnante, il a été souvent persécuté, jusqu’au risque de l’extermination à l’époque nazie. Les ‘récits violents’ de l’Ancien Testament portent sur l’origine et la survie de ce peuple, son expérience de Dieu à travers les vicissitudes de son histoire et de sa vie quotidienne. La question qu’on se pose ici, la voici: pour quel objectif la Bible raconte-t-elle des récits de violence? La Bible justifie-t-elle le comportement de criminels responsables même de violences inouïes? Ces récits apportent-ils une leçon à l’homme moderne ou faut-il les interpréter comme des racontars symboliques?
Un scandale? Dans un texte «La violence dans la Bible: un scandale?», Jean-Pierre Prévost, bibliste, professeur à la faculté de théologie de l’université Saint-Paul à Ottawa, écrit que, comme sur tant d’autres sujets, on ne s’étonnera pas de trouver dans la Bible des arguments pouvant convenir aux idéaux pacifistes aussi bien qu’aux stratégies des gens qui prônent le recours à la violence. Les pacifistes pourront invoquer, pour l’Ancien Testament, les nombreuses dénonciations de la violence faites par les prophètes, doublées de leurs sublimes visions et promesses de paix – on pense notamment à Isaïe – et, pour le Nouveau Testament, à la non-violence de Jésus et à son discours inaugural proclamant la béatitude des «doux» et des «artisans de paix», de même que ses innombrables invitations au pardon. Quant aux partisans de la violence, ils n’auront – hélas ! – aucune difficulté à trouver des récits ou des législations qui semblent approuver sans réserve leur option. De la Genèse à l’Apocalypse, du meurtre de Caïn aux assauts sanguinaires de la Bête, en passant par la mise à mort de Jésus et celle d’Étienne, on ne compte plus les pages qui sont tâchées de sang. La violence est omniprésente et multiforme: meurtres fratricides, violences domestiques (sexuelles ou autres), guerres de conquête, peine capitale, manigances et représailles politiques, vengeances diverses, etc. Avec des débordements inouïs, tel que celui de Lamek: «Oui, j’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui, Caïn sera vengé sept fois, mais Lamek soixante-dix-sept fois.» (Genèse 4, 24). Ou celui du prophète Élie qui, sur le mont Carme, égorge les 450 prophètes de Baal (1 Rois 18, 40); ou des juifs de Suse-la-Citadelle qui, après avoir échappé aux projets funestes de Haman, exécutent plus de 75.000 ennemis (Esther 9). Des récits horribles et qui supposent l’approbation de Dieu! Peut-on accepter que pour tenir sa promesse à Abraham et sauver le peuple qu’il s’est choisi, Dieu doive tuer tous les premiers-nés des Égyptiens ou anéantir les habitants de la terre promise au peuple d’Israel? Voilà le plus grand scandale sur la violence dans la Bible.
On ne brandira plus Dans un contexte de montée des fondamentalismes religieux, il faut impérativement se prémunir contre une lecture de tous ces textes au premier degré. Le problème de la violence est loin d’être simple, que ce soit pour les auteurs de la Bible ou pour nous, lecteurs du XXIe siècle. Surtout si on se pose la question : qu’en est-il des victimes de ces actes? Il faut reconnaître que la Bible réserve une part plus qu’importante aux victimes de la violence. C’est le cas des Psaumes, qui déclinent la violence subie par les justes, les pauvres et les petits, qui font appel à la justice de Dieu ou en célèbrent l’accomplissement: «Vois mes ennemis si nombreux, leur haine et leur violence. Garde-moi en vie et délivre-moi!» (Psaume 25, 19-20); «Tu me fais triompher de mes agresseurs, et tu me délivres d’hommes violents» (Psaume 18, 49). Peut-on imaginer protestation plus saisissante contre les horreurs et les ravages de la guerre que celle des victimes des invasions babyloniennes à Jérusalem en 597 et 587 qui retentit dans le livre des Lamentations? Le premier mot et titre du livre en hébreu, ‘Comment!’, est sans doute le seul que puissent prononcer toutes les victimes de guerres et de génocides, d’hier à aujourd’hui.
Dénonciations unanimes C’est un fait connu que les prophètes, en particulier les prophètes écrivains, depuis Amos au VIIIe siècle jusqu’à Malachie au Ve siècle, ont été unanimes à dénoncer la violence, aussi bien celle des ennemis que celle sévissant à l’intérieur des communautés d’Israël et de Juda: «Ils n’ont pas le sens de l’action droite, ces entasseurs de violences et de rapines dans leurs palais» (Amos 3, 10). On notera aussi que l’idéal de sagesse proposé dans les Proverbes exclut tout acquiescement à ces actes: «Ne jalouse pas le violent et n’adopte aucun de ses procédés.» (Proverbes 3, 31; voir aussi 4, 14-17; 13, 2). Chez les prophètes, l’alternative repose avant tout sur le respect du droit et de la justice ainsi que sur la compassion envers les pauvres (Amos 5, 24 ; Michée 6, 8; Isaïe 58, 6-7; Jérémie 7, 3-5). Elle se traduit également par une espérance indestructible en une paix qui mettra fin à toutes les violences : « Martelant leurs épées, ils en feront des socs, de leurs lances, il feront des serpes. On ne brandira plus l’épée nation contre nation, on n’apprendra plus à se battre.» (Isaïe 2,4). Cette citation figure toujours en bonne place aux quartiers généraux des Nations-Unies à New York. A quand sa réalisation? Comme alternative, il faut aussi souligner l’attitude remarquable de non-violence de la part du Serviteur souffrant (Isaïe 52, 13-53,12) et à laquelle Luc assimilera celle de Jésus dans sa Passion (Luc 22,37 et surtout Actes 8, 32-33), de même que les propos étonnants du Sage: «Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire. Ce faisant, tu prendras, toi, des charbons sur sa tête. Mais le Seigneur te le revaudra.» (Proverbes 25, 21-22). Dans le Nouveau Testament, on voit Jésus s’opposer à l’usage de la violence par ses disciples qui voudraient faire descendre le feu du ciel sur un village samaritain (Luc 9, 51-56) ou défendre leur Maître au moment de son arrestation (Matthieu 26, 51-54). Il faut redire aussi toute la noblesse de l’idéal proposé dans le Sermon sur la montagne (Matthieu 5-7) qui proclame le bonheur des doux et des pacifiques, invite au pardon des ennemis et prescrit la règle d’or : « Tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous-mêmes pour eux : c’est la Loi et les Prophètes». (Matthieu 7, 12). Bref, si la Bible nous surprend ou nous scandalise pour ses excès de violence, elle nous étonne tout autant, et sans doute davantage, par sa capacité d’ouvrir des chemins qui permettent d’en briser et, espérons-le, d’en vaincre la logique infernale.
P. Mathew Thekkeyil, SVD |