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Le monde actuel est en train de modifier la perception de l’autre: de celui qui vient d’ailleurs, ne parle pas notre langue, n’a pas la même peau, ne se coiffe ou ne s’habille pas comme nous. Bien qu’on ne se rende pas compte.

 

Dans un communiqué de presse publié par la Conférence Episcopale du Congo le 13 février dernier, Mgr. Laurent Mosengo Pasinya a condamné la situation qui règne dans le diocèse de Kole: le fonctionnement des structures centrales du diocèse est bloqué, la vie liturgique risque l’asphyxie, les activités pastorales et de promotion humaine sont paralysées. Raison? Avec la complicité de quelques ecclésiastiques, on exige de diverses manières que les prêtres et les religieux «non originaires» quittent la cité de Kole. Qu’ils s’en aillent, ils sont des «étrangers»!

Un Congolais qui s’est rendu dans une ville de la République de la Chine a rencontré des Chinois parlant le lingala, qu’ils avaient appris - disaient-ils, en Thaïlande!

 

De plus en plus

Des faits nous invitant à accepter ce qui est chaque jour plus évident: le monde devient un village. L’internet et d’autres moyens de communication sont en train de réduire les distances.

De plus en plus des personnes risquent leur vie pour rejoindre d’autres régions plus prospères, apportant par là une terrible et involontaire confirmation aux images d’un flux impossible à endiguer. Réfugié ou non, clandestin ou non, l’étranger est ressenti comme une menace pour l’économie, pour la culture, pour les traditions religieuses. Quelle est la part de légitimité et quelle est la part de fantasme dans ce sentiment ?

Il faut donc se poser la grande question: «Qui est l’étranger dans notre monde? Pourquoi appelons nous l’autre ‘étranger’? Comment la Bible traite-t-elle la question de l’étranger?»

Depuis le début de l’humanité, les populations ont été amenées à se déplacer, pour fuir la famine ou la guerre, ou pour trouver des régions plus hospitalières. La Bible porte la trace de ces migrations : les fils d’Israël eux-mêmes ont dû se réfugier en Égypte ou ont été emmenés de force à Babylone. Voilà pourquoi les auteurs bibliques ont développé à propos de l’étranger une attitude tout à fait originale et novatrice dans le contexte de l’époque, où la xénophobie était souvent érigée en religion. Malgré l’exigence forte donnée à Israël de ne pas se laisser influencer par les croyances des peuples étrangers, la Bible présente l’accueil de l’étranger comme un impératif. De façon surprenante, elle montre que Dieu se préoccupe en priorité des sans-droits : les veuves, les orphelins, les étrangers. La Bible emploie plusieurs mots pour parler de l’étranger. Le mot hébreu «Nokri», l’étranger de passage, est considéré comme inassimilable dans la société. Le mot «Ger», l’étranger résident qui n’est pas un autochtone, mais dont l’existence est plus ou moins associé à celle du pays. L’attitude que la Bible propose envers l’étranger est tout à fait celle de l’hospitalité et d’accueil.

Le Lévitique (19,33) dit: «Si un étranger vient habiter dans votre pays, vous ne l’opprimerez pas. Vous traiterez l’étranger qui est au milieu de vous comme un homme du pays. Vous l’aimerez comme vous-même, car vous aussi vous avez été étrangers dans le pays d’Egypte: je suis Yahvé votre Dieu!»

 

La réalité

Un texte du Deutéronome (10, 18) semble souligner que dans ce domaine, Dieu ne blague pas: «Il est le Dieu grand, puissant et redoutable, qui ne fait pas de faveur et n’accepte pas de cadeau. Il fait droit à l’orphelin et à la veuve, il aime l’étranger et lui donne le pain et le vêtement. Vous aimerez donc l’étranger, car vous-mêmes vous avez été des étrangers en Egypte».

Correspondre à l’amour de Dieu veut dire aimer tous ceux qui sont sans défense.

Au point de vue social, ces étrangers résidants ne sont pas des esclaves, mais sont des hommes libres. Ils n’ont pas tous les droits civiques, car ils n’ont ni droits politiques, ni droits de propriété foncière en Israël. Ils étaient donc, au début de la royauté, réduits à louer leurs services (Dt 24 :14). Ils étaient généralement pauvres et étaient assimilés aux indigents, aux veuves et aux orphelins, donc à tous les « économiquement faibles » qui étaient recommandés à la charité des Israélites.

C’est pourquoi, on devait les laisser ramasser les fruits tombés, cueillir les olives oubliées sur l’arbre, grappiller les vignes, glaner après la moisson. Ils avaient part à la dîme triennale et aux produits de l’année sabbatique. Dans les procès, ils devaient être traités avec la même justice que tout Israélite, mais étaient aussi soumis aux mêmes peines qu’eux.

Ils étaient concernés par la législation, entre autres, sur: le sabbat, les offrandes, la consommation du sang, la pureté légale, l’idolâtrie et le blasphème, le repas sacré, les dettes, l’esclavage, l’expiation des fautes. Dans la vie courante, il n’y avait pas de barrière entre étrangers résidants et Israélites. C’était aussi le cas pour les fêtes nationales. Ainsi tous les émigrés qui avaient lié leur destin à celui d’Israël en se faisant circoncire pouvaient participer à la Pâque. Ils étaient associés à l’alliance et ils devaient s’engager à respecter les lois.

Les textes de certains prophètes nous disent que cela n’était pas si simple. Jérémie (22,3) affirme: «Voici ce que dit Yahvé: Pratiquez le droit et la justice, libérez celui qui est opprimé de la main de l’oppresseur! Ne faites pas violence, n’exploitez pas l’étranger, l’orphelin et la veuve.»

 

Pleinement

Il est important de jeter un coup d’œil dans les évangiles pour voir l’attitude de Jésus envers les étrangers. Celui qui lit attentivement les évangiles constate que Jésus porte sa bonne nouvelle aux personnes en marge de la société et de la religion juive : les pauvres, les malades, les possédés, les femmes... bref, tous ceux qui sont empêchés de participer pleinement à la vie de la société. Sa manière d’agir lui a mérité la réaction même de sa famille, « il a perdu sa tête » (Mc 3,21).

Mais Jésus est déterminé de valoriser les bonnes attitudes de tous les étrangers qu’il a rencontrés. Il a apprécié la foi du Centurion (Mt 8, 10), il a accepté le remerciement d’un lépreux samaritain (Lc 17,17), devant l’insistance de la syro phénicienne, Jésus revient sur sa décision (Mc 7, 29).

 

De manière active

Alors comment un chrétien peut-il s’ouvrir à l’autre sans perdre son identité propre? Qui est l’étranger? Chaque culture a la tendance à considérer un ‘étranger’ celui qui appartient à une autre. Il parle une autre langue, il mange une autre nourriture, il s’habille autrement, fait partie d’une autre race, d’un autre peuple, il appartient à une autre culture ou à une autre religion. Le qualificatif «autre» définit l’étranger. Ce qui ne correspond pas à mon horizon de pensée est «étranger» pour moi. Ce qui est évident que l’altérité provoque une réaction qui peut aller jusqu’à la condamnation de l’autre.

La Parole de Dieu n’offre pas des réponses détaillées. Elle sait que nous pouvons très bien comprendre, si nous voulons, les raisons qui nous rapprochent ou qui nous opposent. Elle nous présente le contact avec l’étranger comme une expérience humaine et chrétienne fondamentalement positive. Thomas P. Osborne, un exégète luxembourgeois, écrit: « Elle nous montre avec évidence que personne ne détient la vérité absolue et qu’il existe des formes multiples pour chercher le règne de Dieu. Elle nous apprend à vivre la foi comme une vie d’étranger dans ce monde, non pas de manière passive et résignée en attendant que ça aille mieux, mais de manière active et critique envers toute forme de pouvoir et d’institution qui ne permettent pas aux hommes et aux femmes de vivre dans la liberté et la diversité des enfants de Dieu. Elle nous appelle à nous engager à la suite de Jésus en faveur de toute personne « étrangère » ou marginalisée par la communauté politique ou religieuse, en agissant pour sa libération, sa guérison et pour la guérison des structures qui l’oppriment. Elle nous incite à partager avec l’étranger les biens de ce monde dans lequel nous sommes tous ‘de passage’. Pour finir, la Bible nous invite à abandonner notre regard égocentrique, ecclésio-centrique, politico-centrique sur l’autre, pour nous accepter mutuellement comme compagnons de route» .

 

P. Matthiew Thekkeyil, SVD

Etranger!