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Entretien avec P. Alexandre Kabwe, Salésien, sur ‘les joies et les peines’ de la jeunesse de Kinshasa (et d’ailleurs). Frappés de plein fouet par une crise politique et économique qui secoue le pays, condamnés à vivre dans des conditions de vie très précaires et dans l’impossibilité d’atteindre un niveau minimum d’instruction et de préparation au travail, les jeunes sont astreints à chercher, au jour le jour, des moyens pour survivre.
► Vous travaillez dans la grande banlieue de Kinshasa. Est-ce qu’on peut définir la situation dans laquelle vivent les jeunes? Dans le contexte actuel de crise qui secoue le pays, on peut dire que les jeunes vivent une situation objective de souffrance, de malaise, d’inquiétude. Ils sont les premières victimes des dissociations familiales (qui engendrent les ‘enfants de la rue’), des grèves des enseignants, des troubles ethniques, des manipulations politiques. Ils vivent dans la pauvreté économique (pas à manger chaque jour), intellectuelle (abandon de l’école, analphabétisme de retour etc), enfants soldats, enfants travailleurs. On ne sait pas si un jour on trouvera un emploi. Donc, pas d’avenir.
► Les jeunes, comment réagissent-ils à cette situation ? Leur réponse est souvent faible, caractérisée par le fatalisme, la résignation (c’est comme ça, on ne peut rien y faire). On s’adapte, on se contente de peu, il n’y a pas d’effort soutenu pour sortir de cette condition. Comme pour remplir le présent et masquer le vide de leur vie, beaucoup de jeunes se laissent attirer par le superficiel, le spectaculaire (les modes vestimentaires, la musique, la danse etc.) Au niveau religieux, ils sont à la recherche du ‘merveilleux’ qu’ils trouvent surtout dans des sectes. Ils se laissent influencer par ce qu’ils voient et entendent, ils croient facilement aux manifestations de la magie et de la sorcellerie. Au niveau moral: le contexte actuel de crise favorise un laisser-aller remarquable. Beaucoup de jeunes se laissent séduire par le plaisir immédiat, alcool, drogue, sexe, loisirs d’évasion et s’en justifient facilement (qu’y a-t-il de mal? Tout le monde le fait). Le malaise peut parfois exploser en actes de vandalisme (pillage) ou de délinquance (vol, agression).
► Est-ce que la famille représente toujours un idéal suffisamment clair pour les jeunes ? Justement! Notre société est en grande crise. Une crise qui débute dans la famille, où le papa n’est plus le modèle. Il part le matin très tôt, et on le retrouve peut-être très tard dans la nuit. Cela est vrai aussi pour les mamans. Les enfants n’ont pas l’occasion de les voir. C’est sans doute, à cause du travail, parce qu’il faut survivre. Ainsi, dans la famille, les parents se sentent souvent dépassés face aux jeunes; ils sont incapables de les préparer à entrer dans la société. Pourtant les parents doivent demeurer un point de référence pour les jeunes, qui continuent à les considérer comme les premières personnes à consulter en cas de problèmes.
► Et l’Etat ? Sans vouloir trop le critiquer, il faut dire que l’Etat (les institutions politiques) n’offre pas aux jeunes des modèles crédibles. Les nouvelles qui nous viennent de la politique et des responsables du pays et de la vie communautaire ne donnent pas toujours de grands exemples. Et pourtant, ainsi que le dit Don Chavez, le supérieur général des Salésiens, fortes sont les demandes des jeunes visant de nouvelles formes d’engagement et de participation sociale.
► Comment les jeunes considèrent la présence et les activités de l’Eglise? L’Eglise, elle n’est pas épargnée par cette crise. Dans les CEVB pour ceux qui ont l’occasion d’y aller, on trouve juste quelques grandes personnes, de vieilles personnes, qui s’y intéressent un peu. Et quand les jeunes sont là, c’est juste pour chanter; car leurs problèmes ne sont même pas posés. Les jeunes reprochent à la paroisse d’être trop axée sur la liturgie et la catéchèse et pas assez sur la vie, d’animer une pastorale conçue surtout par et pour les adultes. La paroisse s’intéresse aux jeunes pour leur demander des services (liturgie, catéchèse, encadrement des enfants), mais elle ne porte pas assez le souci de leur éducation. Les jeunes n’ont pas beaucoup de gens à qui se confier et s’accrocher. Par contre, même les consacrés chez qui ils peuvent s’accrocher, les déçoivent, surtout s’ils ne sont pas sérieux dans leur comportement. Cela les repousse davantage.
► Concernant le projet social de vie, est-ce qu’on encourage et inculque aux jeunes certaines valeurs humaines telles que la force de volonté, le respect de l’autre, l’engagement, l’application etc. ? Oui, l’Eglise déploie des efforts dans ce sens, afin de donner une bonne formation aux jeunes. Car, à travers les mouvements d’action catholique des jeunes tels que Kizito Anuarite, Bilenge ya mwinda, Xaveri et bien d’autres, les éducateurs encadrent les jeunes et s’efforcent de former leur volonté. Mais, une fois hors de la paroisse, les jeunes changent leur comportement et le message qui passe est qu’il faut se débrouiller par tous les moyens possibles et que, s’il faut tricher, on triche. Ainsi, on se débrouille à l’école, à l’université, partout, pourvu qu’on arrive au but, même si l’on n’a rien dans la tête. Quand nous parlons de crise, surtout au niveau des institutions politiques, c’est avant tout une crise de têtes, d’hommes. Les jeunes ont sous les yeux les exemples d’hommes qui sont partis chercher des armes pour se battre, afin de conquérir le pouvoir et exploiter impunément les ressources du pays. Des choses qu’on a vécues au cours des dernières décennies avec tant de groupes des rebelles…
► Un grand impact sur les jeunes est sans doute exercé par les médias… Dans la musique et la danse, les jeunes trouvent une forme évidente d’évasion de la triste réalité quotidienne. Mais à la radio et à la télé, qu’est-ce que les jeunes reçoivent comme messages ou exemples à suivre? C’est très souvent de la musique et des danses obscènes. L’amour presque banalisé. Ce sont vraiment des banalités qui sont chantées, de l’amour facile, de l’approche irresponsable entre les sexes. Pour les jeunes, le modèle de réussite est l’individu qui arrive à gagner beaucoup d’argent vite et n’importe comment, qui peut se permettre de belles voitures et qui peut sortir du pays aisément. L’influence des mass médias se fait sentir toujours davantage au niveau du langage et des mentalités: on rapporte et on croit facilement ce qu’on a vu et entendu. L’évasion est cherchée aussi parfois dans l’alcool et la drogue. Par contre, on trouve très peu de clubs de lecture!
► Quelle est l’expérience dans les écoles qui vous sont confiées ? On a la possibilité d’encadrer les jeunes. Mais pour cela, par exemple, il faut que l’éducateur qui est chargé de cette activité connaisse bien les jeunes dont il s’occupe et les aime réellement. Dans l’éducation, il faut envisager un projet intégral, conduisant vers la maturité humaine (le corps et l’éducation physique, la formation intellectuelle et professionnelle, etc.) Il faut développer la dimension associative, le goût de l’amitié, la vie en groupe : tout cela est aussi une bonne lutte contre le tribalisme, les régionalismes… On peut faire beaucoup, surtout dans les cours de religion et de morale, mais il faut s’y impliquer sérieusement. Personnellement, j’ai découvert que les jeunes sont capables, grâce à Dieu, d’être des enfants de la lumière. C’est en nous appuyant sur ces ressources que nous pouvons entreprendre, avec eux, notre œuvre d’éducation et d’évangélisation.
Propos recueillis par Louis Kalonji |
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