La faim n’est pas une fatalité

La hausse incontrôlée des prix des produits de base est à l’origine d’une crise alimentaire sans précédent. En Afrique subsaharienne, la moitié de la population est confrontée à des pénuries alimentaires qui n’en finissent plus. Si les tendances actuelles ne changent pas, le monde affrontera ce que certains ont décrit comme un véritable «tsunami humanitaire», avec deux milliards d’individus touchés par la crise. La lutte contre la faim est maintenant plus nécessaire que jamais.

 

Les prix au ciel

Marcelle est une vendeuse du Burkina Faso, une héroïne parmi les nombreuses qui existent en Afrique. Seule, elle a toujours eu à jongler pour nourrir ses quatre enfants. «Avec le prix du riz qui monte aux nuages, ça me coûte de plus en plus de leur donner un repas quotidien», se lamente Marcelle. En effet, le prix du riz a été multiplié par quatre au cours des trois dernières années. D’autres produits, comme le blé, le maïs et l’huile de palme, ont augmenté en moyenne de 37% sur la période 2006-2007. Cette année, bien d’autres denrées ont déjà augmenté de 50%. Cependant, selon une étude de la FAO, le pire reste encore à venir. Cet organisme prévoit que les prix des céréales en Afrique augmenteront tout au long de cette année 2008 pour se fixer aux alentours de 74% à sa fin. Quelque chose d’insupportable pour la plupart des poches africaines!

Avec le prix du pétrole à des niveaux record et l’augmentation des prix du transport, le monde entier en souffre; mais les plus touchés restent, comme toujours, les pays les plus pauvres d’Afrique, plus précisément, vingt-et-un pays de l’Afrique sub-saharienne. Les pénuries alimentaires les abattent de plein fouet et aucun mécanisme ne présage la perception du bout du tunnel dans un avenir proche.

Un exemple très graphique:une famille moyenne de l’Afrique subsaharienne doit consacrer 60 à 80% de ses squelettiques revenus à l’alimentation, contre un panier de 10 à 20% dans les pays riches.

 

Secteur agricole abandonné

En Afrique sub-saharienne, à côté de la crise énergétique mondiale, d’autres facteurs s’y sont joints, qui font monter en flèche et hors tout contrôle les prix des produits de base. En premier lieu, il faut souligner le manque d’investissements adaptés et efficaces dans le secteur agricole. Il est paradoxal que, dans une région où 75% des pauvres vivent dans les zones rurales, seulement 6 à 10% des investissements vont dans le secteur agricole.

Il y a cinquante ans, à l’heure des indépendances, une grande partie des pays africains enregistraient des excédents alimentaires, mais aujourd’hui, la situation s’est inversée: la plupart des pays africains, aujourd’hui en déficit, ne dépendent plus que des importations. Bien plus, le continent connaît des taxes à l’importation qui figurent parmi les plus élevées au monde.

A ces causes endogènes se sont greffés des facteurs externes qui aggravent davantage la situation.

Les pays industrialisés et les institutions financières internationales ont une grande part de responsabilités dans la catastrophe de pénurie alimentaire qui frappe le continent africain. Le Belge Olivier De Schutter, représentant des NU pour le droit à l’alimentation, a souligné, dans un interview à l’agence missionnaire Misna, «la négligence totale de la Banque mondiale dans les politiques de soutien à l’agriculture dans les pays en voie de développement».

A cela s’ajoutent les politiques de subventions agricoles des pays riches à leurs propres producteurs, ce qui fausse le commerce, favorise la concurrence déloyale sur le marché et nuit aussi immensément à la production alimentaire dans les pays pauvres.

Hélas, ce n’est pas tout! Il y a aussi, il faut bien le reconnaître, de la part des dirigeants de certains pays, la tentation d’exploiter la situation. Le Soudan, par exemple: «Au moment même où il reçoit un milliard de livres de nourriture gratuite de donateurs internationaux, le Soudan vend de plus en plus de grandes quantités de sa propre production à d’autres pays. L’année passée, le gouvernement USA a expédié, dans le cadre de sa réponse à l’urgence au Darfour, 283.000 tonnes de sorgho. Curieusement, c’est le même montant que le Soudan a exporté. Le Soudan cultive déjà du blé pour l’Arabie Saoudite et du sorgho pour les chameaux des Emirats Arabes Unis»
(J. Gettleman, Int. Herald Tribune, 10.08. 2008).

 

Changements climatiques

Une autre cause qui aggrave la situation, c’est la vulnérabilité climatique du continent. L’augmentation des catastrophes naturelles comme les sécheresses et les inondations ont causé la perte de bien de produits. Joachim Von Braun, directeur de l’Institut international de recherche sur les politiques alimentaires, assure qu’en 2020, le produit intérieur brut global de l’agriculture souffrira des pertes allant jusqu’à 16%. Selon cet expert, «une augmentation de trois degrés des températures correspond à une augmentation des prix des denrées alimentaires de 40%, raison supplémentaire pour de  nombreux pays en développement, de dépendre davantage des importations.»

Les experts présagent aussi que la croissance économique générale

connaîtra  encore d’autres effets négatifs liés à l’instabilité politique, à des conflits internes et internationaux, générant de véritables catastrophes humanitaires et réduisant  des millions de personnes à l’état de perpétuels quémandeurs de l’aide humanitaire internationale.

 

Propositions immédiates

Les prévisions ne sont donc pas indulgentes  pour les années à venir. Selon le président de la Banque mondiale, Robert Zoellick, «la crise alimentaire dans le monde pourrait durer jusqu’en 2015. C’est pourquoi, comme priorité immédiate, s’impose la nécessité de nourrir ceux qui souffrent de la faim.

Il est donc essentiel de se mettre au travail.

Comme l’a si bien souligné le secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-Moon, il est nécessaire que la communauté internationale mette à disposition les 755 millions de dollars requis par le Programme alimentaire mondial (PAM) pour couvrir le coût des situations d’urgence alimentaire. Il a également souligné l’importance d’assurer 1.700 millions de dollars à la FAO pour lui permettre de fournir des engrais, des semences et du fourrage pour le bétail aux pays possédant  de maigres ressources et connaissant des déficits alimentaires, afin qu’ils puissent augmenter leurs productions.

Puisque ventre affamé ignore la sagesse, ci et là, des réactions se manifestent: des centaines de milliers d’Africains, de Ouagadougou à Dakar, en passant par Maputo, Conakry et d’autres capitales, descendent dans la rue pour protester contre la hausse des carburants et des céréales.

 

Pari pour l’agriculture

 À moyen et à long terme, il est nécessaire de changer de stratégie. Après avoir constaté  l’échec de ses politiques agricoles qui sous-estimaient l’importance de l’agriculture dans l’économie mondiale et, notamment, dans celle des pays en développement, la Banque mondiale, reconnaît maintenant qu’investir dans le secteur agricole est quatre fois plus efficace pour l’élimination de la pauvreté que d’autres mesures inadéquates élaborées pendant plus de 20 ans de coopération avec l’Afrique. Son directeur actuel, Robert Zoellick, pense à explorer des voies nouvelles, une sorte de  «révolution verte» pour l’Afrique subsaharienne, destinée surtout à remplacer l’aide alimentaire traditionnelle par le financement de politiques susceptibles de créer des marchés locaux de production d’aliments et, par ricochet, d’accroître la production agricole.

Mais passer de la parole à l’acte n’est pas toujours aisé, tant les positions des deux camps sont divergentes Le partage des ressources est loin de faire l’unanimité dans les cœurs des négociateurs nantis d’une part, et des pauvres de l’autre: les nombreuses conférences internationales ou mondiales  l’ont prouvé.

«Le réchauffement climatique est un défi tout aussi urgent. Notre génération est la dernière en mesure d’agir pour éviter une dégradation  irréversible. Eh bien, là aussi, le bilan du G8 est mince. L’objectif d’une réduction de 50% des gaz à effet de serre a bien été retenu, mais seulement à l’horizon 2050. Plus décevant encore: les pays les plus avancés, Etats-Unis en tête, refusent de montrer le chemin tout en sachant parfaitement que, s’ils ne le font pas, la Chine et l’Inde n’ont aucune raison de se joindre à une entreprise qui compromet leur rattrapage économique» (Pierre Rousselin).

 

C’est une catastrophe

«Malgré la gravité de la situation, tout n’es pas perdu, l’espoir demeure.» Comme l’explique Olivier de Schutter, «la faim n’est pas une fatalité. C’est une catastrophe que nous avons produite nous-mêmes et que nous pouvons résoudre. Si la FAO estime que nous produisons suffisamment de nourriture capable de satisfaire les besoins alimentaires de deux fois la population actuelle, c’est qu’avec un véritable partage équitable, la solution pourra être trouvée.»

C’est dans cet ordre d’idées et en marge de la «conférence de haut niveau sur la sécurité alimentaire mondiale» tenue à Rome du 3 au 5 juin 2008 sous les auspices de l’Organisation mondiale du Commerce, que plus de 250 organisations d’inspiration chrétienne et autres organisations confessionnelles ont lancé un vibrant appel à la communauté internationale: «Une attention claire, respectueuse de l’intégrité de la création doit être portée à l’élimination de la pauvreté et des structures sociales injustes, causes premières de la faim dans le monde.»

Ces organisations ont aussi examiné les stratégies futures par rapport au changement climatique, et formulé la mise en garde suivante: «Il ne faut pas accepter des propositions impliquant d’éventuelles expulsions d’au moins un milliard de petits producteurs ruraux des pays en voie de développement vers les villes, laissant la future production essentiellement entre les mains des grandes entreprises agro-industrielles».

Africa González Gómez

 

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