Avec l’âge l’homme quitte le monde enfantin du rêve, il apprend ce qu’est la vie dans toute son âpreté et ses exigences et, en essayant de s’en sortir, il saisit souvent avec terreur ses propres limites : c’est le « struggle for life », le combat pour la vie. A se battre ainsi contre lui-même et toutes sortes d’adversités qui parsèment sa route,  il grandit en intelligence du monde et de la vie et, chemin faisant, il rencontre, surprenantes ou prévisibles, peines et souffrances purificatrices, comme des rappels réguliers de sa finitude et en cela même comme un appel : Non, il  n’est pas fait pour finir en ce bas monde, il y a autre chose, pour l’achever, le perfectionner, au-delà du miroir de l’éphémère des apparences et des illusions...  Avec l’âge donc se clarifient dans son cœur  les frontières du bien et du mal, du faux et du vrai, de la ténèbre et de la lumière, de l’essentiel et de l’insignifiant, de ce qui fonde et construit la vie et de ce qui passe comme la fumée éphémère.

 

C’est ce que l’on  appelle l’intelligence de la sagesse, - au-delà de celle des livres. Et les vieux s’en réclament: dans la durée, ils ont compris, ils ont pénétré l’intelligence de la vie, on doit les écouter car «les oreilles jamais ne dépasseront la tête». 50 ans d’Indépendance bientôt pour nos peuples d’Afrique Noire. Age supposé de la sagesse et de la maturité, âge des responsabilités dans la famille, dans la société, dans tous engagements qui peuvent être les nôtres. Du coup un doute s’insinue en moi, à y regarder de près. Nos pays n’auront donc pas grandi? Nos peuples n’auront guère évolué vers cette intelligence de la sagesse? 6 universitaires «le 30 juin Congolais», aujourd’hui des milliers, et le pays aura quand même régressé? Sont-ce là des questions qui devaient surgir dans notre tête aujourd’hui? Inquiétants questionnements qui ne nous soulagent pas l’esprit. L’on voudrait regarder ailleurs pour ne pas voir les dégâts que des études mal programmées ont causés dans notre cher et grand pays, du temps perdu en vérité, du fait de ces intellectuels verbeux, ostentatoires et d’une inefficacité qui n’a eu d’égale que notre cupidité à tous et à tous égards. Intelligences corrosives qui ont produit au fil du temps l’effritement de la conscience personnelle et de la solidarité nationale. Multipliant des diplômes nous n’avons pas pris soin de multiplier dans la même proportion les œuvres concrétisant le savoir et le savoir-faire acquis au bénéfice premier du sacro-saint «Bien commun», la seule garantie dans la durée des «bonheurs individuels». Sous d’autres cieux que nous envions, eux ont compris que les intellectuels sont des gens qui s’obligent à «lire à l’intérieur» des choses et des situations et d’en dégager le sens, c’est-à-dire la signification et l’orientation. A travers cet exercise ils deviennent capables de mouvoir les arbres que sont les masses et d’en faire des forces de changements.

 

D’où dans le domaine de l’esprit l’évolution de la culture artistique, spirituelle et… politique ! A part Dieu lui-même, dont on ne peut devenir «expert», tout le reste est objet d’«ingéniérie», si l’on me passe le mot. Et comme tout acte que pose l’homme comporte sa propre sanction, positive ou négative, l’on ne s’étonnera donc pas que pour avoir totalement manqué d’intelligence, nous en soyons devenus cette risée du monde. N’ont-ils pas en 50 années (depuis l’Exposition Universelle de Bruxelles en 1958…)  fait de leur pays ce dépotoir où tout le mal du monde qu’on peut souhaiter à un peuple maudit se déverse, cette poubelle à l’air libre où grenouillent et foisonnent des crimes abominables? Nous avions le plus haut pourcentage d’enfants scolarisés à l’époque des Indépendances africaines… Que sont-ils tous devenus 50 ans après pour que nous en soyons arrivés là, et que le temps passant la régression plus que le progrès caractérise notre «être congolais»? Mal instruits, nous avons poursuivi l’éphémère en ses urgences tyranniques: ceux qui savent étouffent ceux qui ne savent pas, en usant du pouvoir réel que donne un certain savoir livresque, dépourvu d’âme parce que détourné de son but: le service du Bien commun, on ne le répétera jamais assez! «Science sans conscience n’est que ruine de l’âme» (Rabelais), et aussi vite creuse-t-elle des tombes pour cinq millions de corps et soixante millions de cœurs… Ne pouvant user de la force du droit, dans un pays où le droit ne se dit plus (il faut être «intelligent» pour dire le droit!), des hommes et des femmes sans foi ni loi s’emparent et abusent du droit de la force. Et le mal s’installe partout. A la place de la lumière, c’est la ténèbre qu’introduisent les urgences de l’éphémère.

Il faut s’asseoir et revisiter nos règles de base, depuis nos cultures traditionnelles jusqu’aux nouvelles normes de la modernité dans laquelle nous nous efforçons d’entrer sans en connaître les mécanismes forgés ailleurs. . «Mon peuple périt faute de connaissance» (Os.4, 6) …

 

Les urgences du provisoire

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