Lorsque l’autorité suprême de l’État a placé son programme sous le signe des cinq grands secteurs, appelés ‘cinq chantiers’, l’imagination des gens a été sans doute bien touchée. Mettre un travail en chantier signifie qu’on le commence. Infrastructures, Création d’emplois, Éducation, Eau et Électricité, Santé sont les défis auxquels un gouvernement, sorti des urnes, entend consacrer ses énergies, persuadé qu’il est grand temps qu’on passe des pieuses promesses aux faits.

 

A vrai dire, le mot chantier existe depuis: par exemple, lorsque dans une chambre règne le désordre on peut dire: «C’est un vrai chantier!» Le chiffre ‘5’ était d’ailleurs déjà présent dans le gouvernement antérieur de la RDCongo qui affichait la formule «1 + quatre», exprimant la volonté de partager les responsabilités et les mérites au sommet de l’État. Évidemment, il n’est pas défendu d’ajouter d’autres chantiers à la liste proposée. Un bon sixième, destiné à s’occuper d’abord du cerveau des citoyens. Là où tourbillonnent les rêves, les  peurs, les préjugés, la générosité, le refus de changer, l’astuce, la jalousie…

Un chantier immense, refuge des mauvaises pratiques, habité par  la tromperie, la paresse, la bureaucratie, le méconnaissance du bien commun, le désir de gagner de l’argent même en exploitant les pauvres ou en utilisant la violence. Dans son ‘Tremblements & bâtardises’ (Médiaspaul, Kinshasa, 2009), Charles Djungu-Simba K. constate que nombreux sont les gens «qui ne cachent plus leur total désintérêt de la chose publique… Si tournant le dos aux vertus du civisme, ils se laissent gagner par la perfidie du chacun-pour-soi-et-vive-le-Congo-aux-richesses-fabuleuses et le cynisme du genre celui-qui-reconstruira-ce-pays-n’est-pas-encore-né», on n’aboutira à rien.

 

Services

On pourrait l’appeler l’arrière pays où triomphe l’économie informelle et tous les stratagèmes permettant aux gens de survivre malgré ce qu’affirme le FMI, c’est-à-dire que les Congolais vivent avec un dollar par jour! Grâce à l’Article 15 (débrouillez-vous) qui «demeure toujours la règle d’intégration sociale. Dans ce pays, le cynisme est synonyme d’intelligence, honnêteté rime avec couardise, la ruse prédatrice est une vertu, la corruption une norme sociale intégrée, contrat et compromis ne sont une garantie pour personne», écrivait  Didier Numengi (Le mal zaïrois, Le Monde diplomatique, nov. 1995).

La logique de ce chantier accorde à beaucoup de gens de tenir et de faire leurs affaires.

Si dans l’économie capitaliste, le client a toujours raison et la facture arrive après le service, ici c’est l’inverse. Malgré la crise économique mondiale, le prix de la baguette de pain n’a pas évolué, c’est la baguette qui devient toujours plus courte et plus mince. Même chose pour ce qui concerne les  rapports entre le citoyen et la bureaucratie. On dit qu’à Rome, il y a un bureau affichant l’avis suivant : «Agence complication choses simples.» Qui pourrait compter celles qui peuplent notre chantier? Fait partie de ce chantier l’habilité avec laquelle des sociétés créées pour rendre des services à la population, tombent dans la tentation de se transformer en gestionnaires de privilèges. Que l’eau ou l’électricité arrivent ou n’arrivent pas aux abonnés, cela ne semble pas troubler leur sommeil. Les explications de la compagnie prennent la route du 6è chantier: «Nos techniciens sont à l’œuvre… vous savez, à la centrale on a des problèmes… le câble de moyenne tension a des problèmes…»

 

Des factures fabuleuses mettent en état d’agitation les familles qui depuis des mois sont dans les ténèbres? «Ne vous en faites pas, ce sont nos machines qui font des erreurs pareilles… Après tout, vous ne voulez pas payer parce que vous êtes sans courant depuis quatre mois ? Écoutez, si quelqu’un de votre famille est malade à l’hôpital et s’il meurt, est-ce que vous ne payez pas le docteur qui l’a assisté?» 

L’école s’est installée dans ce chantier depuis longtemps. Pour encourager les enseignants qui, impayés, risquent des crises dépressives, on propose la ‘motivation’, une contribution que les familles des élèves offriront  pour que cela n’arrive pas. On parle de ‘trafic de notes’, de ‘syllabus’, terme qui n’a rien à voir avec le document publié il y a presque 200 ans par le pape Pie IX et qui condamnait un certain nombre d’idées.

Les étudiants savent qu’ils ne seront pas reçus à l’examen s’ils ne se présentent pas avec une copie du texte achetée directement chez le professeur. Défense de se préparer à l’examen en utilisant le livre d’un camarade!

 

Vingt centimètres

Il suffit de faire quelque km dans les rues de notre ville pour voir des signes du 6è chantier. Il y a trois mois, un petit trou a fait son apparition, juste au milieu de la rue qui traverse notre quartier. Un nid de poule, vingt centimètres de largeur qui ne semblent déranger personne. «Espérons qu’on le répare», se disent confiants les chauffeurs. Deux semaines plus tard, des orages aidant, le trou qu’aux débuts une brouette de goudron aurait bien arrangé, oblige tout le monde à faire attention. Il a déjà un mètre de largeur et à tout instant les ressorts de suspension des voitures sont mis à l’épreuve. Ceux des camions aussi, avec un bruit qui s’apparente aux coups de canons que les rebelles ont tirés ça ne fait pas longtemps. Espérons qu’on ne le bouchera pas, se disent les réparateurs de pneus et de jantes, qui ont leurs garages sous les arbres au bord de la route, prévoyant du boulot. Un mois et demi plus tard, un gouffre énorme a pris possession de l’artère et a tout dévoré. Des jeunes y ont érigé leur chantier, faisant semblant de le remblayer avec des seaux de sable. Tandis qu’un d’entre eux remplit un seau, quatre camarades tendent la main aux conducteurs des voitures, quêtant une contribution pour leur activité ‘réparatrice’. Ils sont les avant-coureurs des techniciens qui, à l’aide de machines monstres et grâce à un prêt d’une banque plus ou moins mondiale feront un beau jour ressusciter la route sur laquelle entre temps des mamans avaient pris l’habitude de planter du manioc et du maïs. Et même des fleurs!

Dans ce chantier occupe une bonne place le trafic routier. On dirait qu’ils sont nombreux les conducteurs respectueux du conseil évangélique: ‘Que ta main droite ne sache pas ce que donne la main gauche’. Toujours pressés, favorisés par l’absence de panneaux de signalisation, ils passent en toute liberté de droite à gauche, dans l’espoir de trouver une voie de sortie rapide pour leurs voitures. Pardon, pour leurs boîtes de sardines, où les passagers s’entassent dépassant toute loi d’emballage. Ils ont totalement oublié l’existence des clignotants ou l’utilité des phares la nuit et que pour réparer un pneu à plat, ce n’est pas obligatoire de se placer au bon milieu de la route.

En matière de circulation routière, on va lentement, mais sûrement vers le système anglais, tellement nombreux sont les conducteurs manifestant un penchant pour l’autre côté. Conclusion? Des embouteillages monstres et des amendes infligées par des policiers commis à la circulation, exploitant eux aussi le chantier, car depuis des mois leur salaire est bloqué on ne sait pas où.

 

Prière

Même la prière peut trouver de la place dans ce chantier. Surtout lorsqu’on se laisse séduire par les promesses affichées à l’entrée de certaines ‘assemblées’: infirmités, chômage, pauvreté, stérilité, besoin d’argent, permis d’émigrer, infidélité conjugale, examens de fin d’études, tout sera résolu rapidement, moyennant des prières et quelques sous au responsable. Après tout «Quoi qu’en pense Belzébul, Dieu ne tarit pas de miséricorde envers le peuple congolais. Innombrables sont les preuves. Demandez-vous comment survit un père de famille, fonctionnaire de l’État gagnant à peine 25 dollars par mois, locataire, mari de deux femmes et père de 16 enfants, dont 4 à l’université! S’il n’avait pas son Dieu protecteur, dites-vous bien qu’il serait déjà écrasé par la tension artérielle, la gastrite, les maux de tête. Dans son infinie ‘congolitude’, Dieu dispense le fonctionnaire et le paysan congolais de passer chez le psychiatre, car le tarif est hors de portée de leur porte-monnaie. L’herboriste du coin réalise des merveilles pour un prix symbolique.» (Ben-Clet, Apostrophe, Le Potentiel.)

Vie et mort font aussi partie du 6è chantier. Une dernière preuve? On vient d’annoncer qu’à la Fonction publique, l’âge de la retraite est  fixé à 65 ans. Une disposition attendue depuis, mais qui semble ignorer que, selon les statistiques officielles, l’âge du congolais moyen n’arrive qu’à 51. Il ne reste alors qu’un remède: confier dans la fortune car, c’est toujours la loi du 6è chantier, «chance eloko pamba», chantait Papa Wemba: le hasard peut sourire à n’importe qui. Quelqu’un a écrit que parfois ‘fortune’ est le nom laïque qu’on donne au Bon Dieu. Dans le chantier en question, il y a de la place pour les deux, dans l’espoir que l’un ou l’autre marchera dans la combine.

 

Gaétan N. Yawo.

Le 6è chantier

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