|
Justice, d’abord |
|
A la question: est- ce que par rapport aux siècles passés, le nôtre est plus civilisé pour ce qui concerne le respect de la justice ou le refus de la violence? Dans son livre Le Droit au service de la Paix, M. Ndjondjo Ndjula k’Asha (Kinshasa 2007), répond: «Nul ne peut expliquer comment une époque qui a atteint un haut niveau de savoir scientifique et technologique n’est pas en mesure d’éviter les guerres et les conflits à répétition. Bien au contraire, il existe des manœuvres et des mécanismes pour les alimenter… Notre époque semble être habituée à vivre la contradiction surprenante entre les organismes de promotion des droits de l’homme et les organismes de violation des droits de l’homme, tous incarnés par les mêmes États et les mêmes personnes» (pp. 48-49).
Parfois on a même l’impression qu’on insiste beaucoup sur la nécessité de promouvoir le progrès, les échanges, l’exploitation des ressources et qu’on fait semblant d’ignorer ce qui arrive tous les jours et sous les yeux plus ou moins ouverts de tous: «Le plus terrible, c’est cette grande partie de l’humanité que l’injustice condamne à être pauvre» disait Mgr Casaldaliga, ancien évêque de Sao Felix de Araguaïa, Brésil. Sans justice, il n’y aura pas de paix, pas de développement. On n’avancera pas. «La justice grandit une nation» ont écrit les Évêques de la RDCongo dans leur message au mois de juillet 2009.
►Astuce ou violence Une société peut vivre en paix et vraiment progresser si la justice est respectée. C’est-à-dire lorsque chacun est égal devant la loi. L’égalité permet la recherche du bien des personnes et d’éviter qu’on succombe à la corruption et à la conquête du pouvoir par l’astuce ou violence. «Tout être humain a droit à la vie – affirme l’encyclique de Jean XXIII Paix sur la terre, 1963) - à l’intégrité physique et aux moyens nécessaires et suffisants pour une existence décente, notamment en ce qui concerne l’alimentation, le vêtement, l’habitation, le repos, les soins médicaux, les services sociaux. Par conséquent, l’homme a droit à la sécurité en cas de maladie, de veuvage, de vieillesse, de chômage et chaque fois qu’il est privé de ses moyens de subsistance par suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Tout être humain a droit au respect de sa personne, à sa bonne réputation, à la liberté dans sa recherche de la vérité, dans l’expression et la diffusion de la pensée… il a droit également à une information objective.» Des principes importants et sur lesquels on est tous d’accord. Les constitutions de tous les pays du monde proclament les droits de leurs citoyens, mais leur application se présente compliquée. Les lois, notamment celles de la finance, souvent favorisent ceux qui disposent déjà de ressources en abondance pour vivre et obligent les pauvres à s’entasser de plus en plus nombreux dans des bidonvilles. De nos jours cela est plus vrai que jamais. Pourquoi? Parce qu’en cette période de mondialisation, le pouvoir politique est souvent contrôlé par des groupes financiers très puissants. Au nom de la mondialisation, on pousse et justifie les changements en faveur d’un système, où la corruption et la répression du peuple par l’État sont remplacées par l’exploitation du pauvre par les financiers. «L’euphorie déclenchée dans plusieurs coins du monde par la mondialisation n’a engendré que de grosses illusions. En effet, plus que sur la promotion de l’homme, la mondialisation repose davantage sur la sauvegarde des intérêts de grandes firmes internationales» (Mgr. L. Monsengwo, Le Droit au service de la paix, de M. Ndjondjo Ndjula k’Asha)
► Droit de vivre Il y avait autrefois (1 Livre des Rois, c.20) un homme, Nabot, qui avait une vigne juste à côté du palais du roi de Samarie, Akab. Le roi aimerait se l’annexer et il dit à Nabot : «Donne-la moi pour que j’en fasse un jardin potager. A la place je te donnerai une vigne meilleure, ou si tu préfères, je te la paierai au prix qu’elle vaut.» Nabot refuse, en disant: «Que Yahvé me garde d’abandonner l’héritage de mes pères!». Terriblement déçu, le roi en parle à sa femme, la reine Jézabel. «Je te donnerai, moi, la vigne de Nabot» dit-elle. Furieuse, exploitant le faux témoignage de deux vauriens, elle parvient rapidement à faire condamner Nabot à la lapidation. Un épisode remontant au neuvième siècle avant J.C. mais qui est d’une actualité extraordinaire. «C’est une histoire ancienne – écrira St. Ambroise 1400 ans plus tard, – mais qui se répète tous les jours… Ainsi parle le riche, l’avare: j’attends que les prix montent… L’avare est ruiné par l’abondance des produits, car il prévoit une dépréciation des denrées alimentaires. Alors que la récolte abondante est une bonne chose pour tous, la disette est avantageuse seulement pour l’avare. Celui-ci est plus heureux pour les prix très élevés que pour l’abondance des biens.» Enfin, les riches croient que seulement eux ont le droit de vivre. Mais cela est contre nature. «Pourquoi chassez-vous celui avec lequel vous avez en commun la nature et prétendez posséder pour vous la nature? La terre a été créée comme un bien en commun pour tous, pour les riches et pour les pauvres», conclut saint Ambroise. On est toujours là. Tôt ou tard, la voracité, la soif de pouvoir, l’avarice, mettent en crise les exigences de la justice et ouvrent la porte à la confrontation violente, à la guerre. Personne ne la veut, elle fait peur à tout le monde, elle est la pire des solutions: et pourtant elle est au centre de l’expérience humaine. Alors que tous les hommes veulent la justice et la paix, sans cesse renaissent les violences et les conflits armés. Qu’il suffise de rappeler les illusions qui suivirent le premier conflit mondial. Les nations qui avaient subi l’intolérable pensaient que celui-ci ne devait jamais se reproduire; on parlait alors de la dernière des guerres. A l’issue de la deuxième guerre mondiale, en 1946, l’ONU proclamait: «Nous, Peuples des Nations Unies résolus à préserver les nations futures du fléau de la guerre». Or, depuis cette date-là, près de 180 conflits locaux ont pu être dénombrés, avec de dizaines de millions de victimes et malgré la soif universelle de paix. L’histoire de ces dernières années est semblable à celle des deux mille ans précédents; et si on se reporte plus en arrière, on la retrouve identique dans tous les continents et sous tous les régimes. Chaque année, la violence dans le monde fait plus de 1,6 millions de morts. La violence figure parmi les principales causes de décès des 15 à 44 ans dans le monde; et elle est responsable d’environ 14% des décès chez les hommes et de 7% chez les femmes. Mais qu’est-ce que c’est la violence? L’Organisation Mondiale de la Santé la définit ainsi: L’usage délibéré ou la menace d’usage délibéré de la force physique ou de la puissance contre soi-même, contre une autre personne ou contre un groupe ou une communauté, qui entraîne ou risque fort d’entraîner un traumatisme, un décès, un dommage moral, un mal développement ou une carence.’ La violence est quelque chose d’extrêmement diffusée et complexe. La violence est le lot de l’homme et ce qui la rend encore plus étrange, c’est que des hommes de paix se sont levés à toutes les générations, qu’ils ont été applaudis, mais que leurs efforts n’ont jamais réussi à changer la condition humaine, qu’il s’agisse d’hommes politiques, de philosophes, de juristes ou d’hommes de religion. «Si on fait la guerre, ironisait saint Augustin, c’est en vue de la paix!»
► Vengeance Dans la recherche de la justice, la vengeance peut s’infiltrer de différentes manières. Dans les situations de conflit, on devrait faire recours à la loi et à ceux qui sont chargés de la faire respecter. Mais le désir que justice soit faite peut devenir un combat sans merci, qui démonise l’adversaire et veut le faire disparaître ou lui donner une leçon, un châtiment, une punition qu’il n’oubliera jamais. On est persuadé qu’on a droit à la vengeance qui, écrivait le philosophe roumain Emil Cioran (+1995), «est un besoin, le plus intense et le plus profond qui existe»! Le mois de juin dernier, au tribunal de La Haye, un témoin a expliqué aux Procureurs de la Cour pénale internationale qu’au cours des conflits ethniques qui ont fait rage dans la région de l’Ituri, en RDCongo en 2002 et 2003, les enfants avaient rejoint la milice de Thomas Lubanga pour se venger des meurtres de membres de leurs familles ou d’amis. «Ils venaient tout juste de quitter leurs maisons. Beaucoup avaient perdu leurs parents [dans des attaques contre leurs villages] ... et rejoint l’armée pour se venger.» La vengeance traduit le désir de donner au coupable une bonne leçon. Moïse avait compris très bien que la réponse à une offense dégénère souvent en une vengeance qui met en mouvement une spirale de violence et de représailles sans nombre. «Œil pour œil.. », propose-t-il. C’est la loi du talion, dont le but est d’établir la justice et décourager la vengeance. Le libérateur d’Israël propose un idéal d’égalité entre la faute et la peine, une loi qui refuse tout excès dans les représailles, faisant ainsi progresser l’humanité par rapport à la loi de Lamek: « sept fois pour venger Caïn, soixante-dix-sept fois pour venger Lamek «(Genèse 4,24).
► Tolérance Les différentes communautés humaines, même sans s’en rendre compte, insistent davantage sur ce qui divise plutôt que sur ce qui pourrait les unir. Histoire, culture, intérêts économiques, mémoire de conflits anciens ou récents, préjugés, etc., peuvent contribuer à garder toujours vifs des sentiments d’hostilité que, à l’occurrence, la politique saura exploiter très bien et qui tôt ou tard déclencheront des conflits. Les grands moyens de communication peuvent approfondir les fossés existant entre pays, en présentant surtout ce qui ne marche pas ailleurs et les défauts de «ceux qui ne sont pas comme nous.» Même le Dieu qu’on respecte d’un côté et de l’autre d’une frontière, peut devenir prétexte pour se faire la guerre.
► Si nous semons La tolérance est, de sa manière, une première démarche, un premier pas vers le respect des droits d’autrui et pour vivre en paix. Selon la «Déclaration de principes sur la tolérance, signée le 16.11. 1995 par les 193 États membres de l’UNESCO: «La tolérance est la clé de voûte des droits de l’homme, du pluralisme (y compris le pluralisme culturel), de la démocratie et de l’État de droit... ) Dans le monde moderne, la tolérance est plus nécessaire que jamais. Nous vivons une époque marquée par la mondialisation de l’économie et par une accélération de la mobilité, de la communication, de l’intégration et de l’interdépendance, des migrations et des déplacements de populations de grande ampleur, de l’urbanisation et de la mutation des formes d’organisation sociale. Dès lors qu’il n’est pas une seule partie du monde qui ne soit caractérisée par la diversité, la montée de l’intolérance et des affrontements constitue une menace potentielle pour chaque région. Il ne s’agit pas d’une menace limitée à tel ou tel pays, mais bien d’une menace universelle» (1.3 ; 3.1). Dire la vérité, rechercher la justice et tendre vers le pardon. Des défis énormes! On s’imagine qu’après une longue période de guerre, la paix refleurira et s’imposera, la démocratie renaîtra des cendres de la dictature et du despotisme, les gens seront sans doute meilleurs. Mais ce n’est pas ainsi que les choses se passent: on peut se retrouver dans la nécessité d’accepter qu’on ne se dise pas toute la vérité et d’adopter des solutions de compromis. Les médias dénoncent à pleines pages les scandales et la corruption. Mais est-ce que les belligérants réussissent à couper les racines du mal, à empêcher l’exploitation des pauvres, à améliorer leur qualité de vie? Et que dire de la haine qui se cache quelque part dans la mémoire des victimes ou des bourreaux ? La tolérance peut être le fruit surtout d’un sentiment de peur, qui pousse vers des solutions de compromis, qui n’ont rien à voir avec l’esprit de réconciliation. Dans le monde actuel, de plus en plus de gens s’intéressent à la réconciliation, mais souvent, la manière dont on en parle n’est pas très claire. Ce terme est parfois manipulé et déformé pour être mis au service d’autres fins. Interviewé sur la situation en Guinée Bissau, où le 1er mars 2009 a été tué le chef d’État major de l’armée, Batista Tagme Na Waie et le jour suivant le président João Bernardo Nino Vieira, l’Évêque de Bissau, Mgr. José Camnate Na Bissign a dit: «L’église catholique ensemble avec la communauté musulmane et évangélique, a publié le message suivant: - Si nous semons vent, nous récolterons tempête; si nous semons paix, nous récolterons amour - Dans le passé, on a parlé beaucoup de réconciliation, mais rien n’est arrivé». But de la réconciliation, c’est participer à une œuvre de guérison pour des sociétés ou des individus qui ont été profondément blessés par la violence, l’injustice, la discrimination, la guerre, la destruction aveugle.
► Vérité Un parcours où il faut commencer par dire la vérité. Il faut briser les codes du silence qui cachent le mal commis, par exemple, à l’encontre des membres pauvres et vulnérables de la société. Dire la vérité, c’est aussi dépasser et corriger les mensonges et les distorsions qui, en vue de justifier les puissants, accablent les innocents d’une honte imméritée et isolent les gens les uns des autres. Dire la vérité, cela implique que l’on s’efforce en permanence de dire toute la vérité, à propos des victimes et à propos des offenseurs. Au Togo a été finalement constituée, il y a quelques mois, la Commission vérité, justice et réconciliation, dont le mandat est de faire la lumière sur les violences et les violations des droits de l’Homme perpétrées entre 1958 et 2005. Elle devra établir un «rapport circonstancié sur la nature, l’étendue et les causes des actes de violence à caractère politique commis par le passé au Togo et reconstituer le contexte dans lequel ces violences se sont produites…, identifier les auteurs, les institutions, les organisations et autres responsables de ces violences et violations des droits de l’Homme.» Le président de cette Commission destinée à réconcilier les Togolais, est Mgr. Nicodème Anani Barrigah-Benissan, évêque d’Atakpamé.
► La quête de la justice Dire la vérité implique qu’il faut faire mémoire. Pardonner, ce n’est pas oublier; c’est se souvenir d’une manière différente, ce qui permet d’éliminer la toxine du vécu de la victime et de créer un espace dans lequel l’offenseur pourra se repentir et présenter ses excuses. Pardonner, c’est se rappeler le passé, mais se le rappeler d’une manière qui rend possible un avenir différent, tant pour la victime que pour l’offenseur. L’oubli comme les puissants veulent l’imposer aux vulnérables et aux pauvres: oublier leurs souffrances, effacer de leur mémoire ce qui leur a été fait, faire comme si aucun mal n’avait été commis, tout cela est injuste. Naturellement il faut créer des espaces de sécurité où l’on peut raconter les souvenirs et surmonter petit à petit la juste colère qui, si elle n’est pas reconnue comme telle, risque d’empoisonner toute perspective d’avenir. Il faut trouver des gens accueillants et des lieux sûrs où l’on pourra dire et entendre la vérité, où l’on pourra briser le silence, où l’on pourra démonter et dénoncer les mensonges. Tout cela permettra que renaisse la confiance qui a été brisée, la dignité qui a été refusée ou volée. Il faut que la mémoire soit fidèle, c’est-à-dire qu’on refuse les mensonges déformants qui servent les intérêts de l’offenseur au détriment de la victime. Se souvenir du passé, se souvenir du mal qu’on a fait ou subi ne doit pas négliger l’objectif de la quête de la justice dans toutes ses dimensions. Si l’on refuse de rechercher la justice et de lutter pour son établissement, raconter ce qui s’est passé et creuser dans les souvenirs, ne sert à rien. A rechercher la justice sans essayer d’établir la vérité, on risque de remplacer la véritable justice par la vengeance. La lutte pour la justice (et c’est vraiment une lutte: le mal ne cède pas facilement) se présente sous de multiples facettes. Elle implique la justice punitive, qui châtie, d’une manière légale, les auteurs d’un mal pour bien marquer qu’une société renouvelée reconnaît le mal qui a été commis et qu’elle ne le tolérera pas à l’avenir. Le code pénal de chaque pays prévoit des punitions pour les personnes qui se rendent coupables d’une infraction. Le code pénal de la RDCongo, par exemple, punit le détournement de l’argent commis à la paie des enseignants ou des fonctionnaires de l’État (art. 145); ou l’usurpation d’une maison ou d’une parcelle appartenant à autrui (art. 96). En second lieu, elle implique la justice réparatrice, qui restaure la dignité et les droits de la victime: toute personne, victime d’une quelconque infraction doit obtenir réparation. Par exemple: la victime des coups et blessures doit bénéficier de la protection de la loi (art 46, 47 et 48 du code pénal congolais). Une femme qui a été violée par un homme ou par un agent de l’ordre (policier, soldat ou membre de groupe armé) doit être dédommagée. Est prévu aussi le pardon judiciaire: «Lorsque le prévenu aura, avant jugement, assuré la réparation du préjudice causé par le délit, le juge, en considérant les gages d’amendement présentés, pourra même, tout en déclarant sa culpabilité, le dispenser de toute peine» (Art. 29 code pénal togolais).
|