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Justice, d’abord (2) |
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► Ordre et liberté En troisième lieu, elle exige la justice distributive, car la guérison et la création d’une société juste sont quasiment impossibles si la victime se voit injustement dépossédée de son bien. Le principe selon lequel nul ne peut se rendre justice soi-même, recommande que le responsable d’une infraction soit réellement puni. La justice exige aussi que celui qui est poursuivi ait toute possibilité de se défendre (droits de défense) et ne puisse pas être privé de sa liberté ou frappé d’une sanction sans que sa culpabilité et sa responsabilité aient été effectivement établies devant les juges. (art. 11 de la Constitution de la RDCongo). Enfin, il faut une justice structurelle: des règles qui rendent possibles la découverte rapide et la condamnation certaine à une peine, de ceux qui ont enfreint la loi pénale. Si l’ordre ne vaut rien sans liberté, la liberté ne va pas sans ordre. On a souvent l’impression qu’entre les textes bien élaborés et leur mise en pratique quotidienne, l’écart est toujours grand. C’est comme si ces textes n’existaient pas. Un aspect important de la réconciliation considérée comme un processus, c’est la reconstruction des relations. Pour les victimes, améliorer les relations implique la guérison de la mémoire, afin que l’on ne reste pas prisonnier ou esclave du passé; il s’agit d’éliminer la toxine que contiennent les souvenirs des actes violents qu’on a subis, de l’oppression, de la marginalisation, etc. Cela implique que ceux qui ont commis des forfaits arrivent à reconnaître qu’ils ont mal agi et à prendre des initiatives à l’égard des victimes: présenter leurs excuses et faire réparation. C’est, en fait, s’engager sur le difficile chemin du pardon, qui devrait aboutir à la reconstruction des relations. Mais souvent l’amnistie ou l’impunité sont accordées aux offenseurs – notamment lorsqu’il est question de gens puissants, avant même que les victimes puissent se faire entendre; on tire un voile d’oubli sur le passé, on efface tout vestige des crimes commis, on bloque tout effort pour évaluer les responsabilités. Après les affrontements qui provoquèrent de nombreuses victimes au Kenya à la suite des élections en décembre 2007, le card. John Njue, archevêque de Nairobi, critiqua sévèrement l’appel fait par certains politiciens en faveur d’une amnistie générale: «L’impunité est un problème qui attend une solution depuis trop de temps», dit-il. Dans le combat contre l’injustice, l’Évangile procède sur un double parcours: oui sans condition à la justice, mais sans la séparer de la miséricorde. En Mt 5,23-24, Jésus loue l’œuvre de réconciliation au point d’en faire la condition pour que la religion soit vraie. Tu veux prier et rendre grâce à Dieu? «Si tu apportes ton offrande sur l’autel et là tu te souviens que ton frère t’en veut, laisse ton offrande et retourne discuter avec ton frère. Ensuite seulement, reviens la déposer… » Jésus s’attaque à la loi du talion. Dans le livre du Deutéronome il est dit: «Ton œil sera sans pitié: vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied» (Dt 19,21). «Eh bien moi je vous dis de ne pas résister au mal. On te frappe sur la joue droite, présente l’autre», dit Jésus (Mt 5,38-42). Lorsque quelqu’un se bat pour la justice, on peut avoir l’impression que si on parle de pardon, selon l’Évangile, ce qu’on voudrait construire risque d’être détruit: le pardon semble affaiblir ou bloquer le combat pour la justice.
► Un double parcours Est-il possible de se battre pour la justice, si en même temps on prêche le pardon envers les coupables? Est-ce qu’en faisant cela, on ne va pas contre ce qui est juste et vrai? Est-ce qu’on doit pardonner le soldat qui entre dans ma maison et après avoir exigé qu’on lui donne à manger prétend aussi coucher avec ma femme? Est-ce qu’on peut fermer un œil avec un chef rebelle qui a séquestré des enfants et leur a appris à tuer? La pratique de la justice exige qu’on garde les yeux ouverts. Si on laisse passer les injustices passivement, on arrivera à croire qu’il n’y a là rien de mal, qu’on peut recommencer. Autrement, on se rendra complices du mal. Les paroles de Jésus doivent être prises dans leur contexte bien précis. Quand un garde donne une gifle à Jésus parce qu’il a répondu au Grand Prêtre, Jésus ne présente pas l’autre joue: «Si j’ai mal parlé, montre où est le mal. Mais si j’ai bien parlé, pourquoi me frappes-tu?» (Jn 18,19-23). Devant un simple gardien de l’ordre qui se permet d’outrepasser les limites acceptables, Jésus prend position pour le droit à la légitime défense, pour la vérité. Il y a des droits qu’on ne peut pas ignorer. Si des bandits attaquent une maison, les parents doivent protéger la vie de leurs enfants… et cela peut impliquer la violence contre les malfaiteurs. Certains droits humains doivent être défendus parce qu’ils sont d’un ordre supérieur et protègent la communauté en général. C’est ici que souvent on introduit le thème de la guerre légitime ou de la «guerre juste» comme on l’appelait autrefois. L’expression ‘guerre juste’ est très malheureuse et semble nier que la guerre est toujours un mal et ignorer que presque tous les belligérants prétendent que leurs causes sont justes. On risque de tomber dans le langage fourbe, qui joue sur les mots: les dispositifs violents, on les appelle ‘force dissuasive’, ‘mesures préventives’, ‘intervention rapide’ (qui ferait moins de dégâts qu’une longue guerre), ‘légitime défense’ ‘bouclier atomique, etc., conformément à la logique ancienne: «Si tu veux la paix, prépare la guerre.» Mais est-ce qu’on peut y avoir de la violence qui soit juste, surtout pour un chrétien qui est tenu par la parole de l’Évangile: ‘Bienheureux les pacifiques’? Est-ce qu’on ne pourrait pas partager la mise en garde de Pie XII aux débuts de la 2è guerre mondiale, qui aurait fait 38 millions de morts: «Avec la paix, rien n’est perdu, mais tout peut l’être par la guerre»? (24.08.1939).
► Sans limite «Seigneur, combien de fois dois-je pardonner à mon frère qui m’a fait du mal?» (Mt 18,21). Nous connaissons la réponse du Seigneur à Pierre: il faut pardonner sans limite. Même dans un cas de légitime défense, un chrétien, individuellement ou en communauté, doit toujours être motivé par l’amour de ses proches et non pas par la haine des agresseurs. Le disciple de Jésus est prêt à pardonner à ses ennemis et parfois même à leur montrer qu’il les comprend. «Ne rendez à personne le mal pour le mal. Ayez comme projet le bien face à tous» (Rm12,7). Ce conseil de saint Paul a été pris à la lettre en Afrique du Sud quand les victimes de l’apartheid ont choisi le chemin de la vérité et de la réconciliation, et non celui de la vengeance. Même si l’équité et l’impartialité envers le coupable sont inséparables de la vraie justice, celle-ci doit s’adapter à la complexité des situations humaines et des caprices du cœur de l’homme. Mais la justice devient «chrétienne», quand elle relève le défi de dépasser le désir de gagner un procès contre un accusé pour entrer dans la perspective de Dieu qui veut que tous ses enfants soient sauvés, l’accusateur et l’accusé, la victime et le coupable. (Marcel Boivin, M. Afr. Petit Echo). On est toujours très loin de cet idéal. Gandhi l’avait déjà répété aux chrétiens du 20è siècle. Quand on disait à Einstein qu’il était le plus grand scientifique de son époque, il répondait: «Non, c’est Gandhi». La nouveauté de l’évangile n’a pas encore fait brèche. «A croire que Jésus n’a rien apporté qui puisse ouvrir des chemins nouveaux dans un domaine aussi important, tandis que le non-chrétien Gandhi l’avait cru. Alors nos discours sur l’amour se trouvent sapés. L’antique servitude de la guerre a encore de beaux jours devant elle!» (F. Jourdan, Cahiers de la Réconciliation). Lorsqu’à la fête de l’indépendance de l’Union indienne (15.08.1947) s’en suivra une atroce guerre religieuse qui fera plus de 400.000 morts et près de vingt millions de déplacés, Gandhi entame une nouvelle et périlleuse grève de la faim pour convaincre hindous et musulmans de déposer les armes. C’est un échec. Gandhi meurt, victime d’un extrémiste qui souhaitait la création d’un État hindou, l’Hindoustan, au lieu de l’Inde laïque et multiconfessionnelle. Le vieillard meurt en prononçant: «Mon Dieu!». Le mouvement «Pax Christi» qui, depuis 40 ans, travaille pour asseoir une culture de paix, affirme qu’il «est très important qu’on ait une idée correcte de ce que veut dire le mot ‘paix.’ Elle n’est pas la tranquillité. Vouloir la paix, c’est accepter de n’être pas tranquille face aux malheurs et aux injustices. La paix n’est pas disparition des adversaires. Il faut apprendre à vivre avec des adversaires sans les transformer en ennemis; à construire ensemble un monde juste et bon pour les générations futures.» Ae
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