Les vraies questions

 

Le thème du synode pour l’Afrique est - justice, réconciliation, paix. On a l’impression qu’il y a de graves problèmes de justice dans notre pays.

Entretien avec Sr. Mbalula Marie Bernard, secrétaire de la commission Justice et Paix de la Conférence Épiscopale de la RDCongo.

 

On peut affirmer que la justice est bafouée, surtout celle des pauvres et des faibles.

Je ne pense pas que ça soit une exagération. Il suffit de regarder ce qui se passe. Ici au Congo, nous avons en tant qu’Église et Commission Justice et Paix beaucoup œuvré pour la paix et la justice dans des contextes de conflit. On remarque que tout le monde déplore les graves violations des droits de l’homme, le nombre des victimes, etc., mais quand on voit les résultats des solutions prises en vue de la paix, on constate que ceux qui avaient pris les armes détiennent le pouvoir. On s’attendrait à ce que ceux-ci soient traduits en justice, mais cela n’est malheureusement pas à l’ordre du jour.

 

C’est-à-dire que des responsables de troubles et de guerres sont toujours là?

A part les cas de guerres insurrectionnelles où on peut parler d’amnistie, où allons nous si des gens armés se mettent à revendiquer des postes de responsabilités? On a eu les élections, mais voilà que des gens armés réclament de nouveau une voie d’accès au pouvoir! Ils continuent à traumatiser les populations. Voilà  de vraies questions de justice.

Et pour les victimes, quelle serait la première étape pour sortir de l’engrenage de violence et d’injustice?

Je crois que partout où les gens ont souffert, il faut leur permettre de faire un état des lieux de ce qu’ils ont vécu. Raconter, peut être. Mais avant même de faire mémoire, on a besoin de se mettre ensemble. Mais que constatons-nous? Dans l’Est de notre pays, par exemple, on n’a pas encore donné à la population la possibilité de s’asseoir, se mettre ensemble et de se demander: qu’avons-nous vécu? Autrement, il est difficile de commencer à parler de justice.

 

Avant même de chercher qui est le criminel,  le responsable?

Oui, il faut commencer par mettre les gens ensemble. Et ce faisant, on leur permettra de parler. Les gens ne sont pas encore mis dans les conditions qui ouvrent les portes à la confiance, à la possibilité de raconter leur histoire, de se libérer. Simplement ça. Les Congolais n’ont jamais eu l’opportunité de faire cela. C’est ce que nous avons commencé dans l’Est avec le programme des ‘Barza communautaires’. Ce sont des programmes de réconciliation communautaire...

 

Pourquoi les avez-vous appelés ainsi?

Parce que ce sont des structures de gestion communautaires des conflits: Barza, lieux d’échanges, lieux d’expression, de prise de parole, qui permettent aux gens de dire: «Qu’est-ce que nous avons vécu? Pourquoi a-t-on prit les armes? Qui y est impliqué? Qu’est-ce qui a été détruit? Qu’est-ce qui nous fait souffrir? Là sont les vraies questions, avant de parler de justice ou de procès. Je pense qu’on se trompe parfois en disant qu’il faut commencer par la justice, les procès, etc… Nous proposons ce programme de réconciliation et de reconstruction communautaire.

 

Ce serait la deuxième étape?

Oui. Tout le programme se déroule dans ce cadre de prise de parole, d’échange, d’expression, de libération. A ce niveau-là, les gens peuvent dire: ce voisin là a pris les armes, a tué… Pour la communauté, c’est une forme de justice à la base, avant de monter à une justice judiciaire où il y a des lois à respecter, où il faut l’implication de la communauté nationale et internationale. Pour souder vraiment les communautés, il faut commencer en mettant les gens ensemble; ils arrivent à faire le point dans un cadre d’expression et de prise de parole. Ils commencent à avoir l’espoir d’un changement, c’est-à-dire d’une sécurité physique. Aujourd’hui avec la présence des rebelles CNDP, comment peut-on commencer un processus de justice quand celui qui est sensé assurer la sécurité est un bourreau?

 

C’est très beau. Après tout, cela libère les individus de la peur. Quel serait le pas suivant?

Ici je parle d’une expérience. Au cours d’une enquête que j’ai menée et qui a mis ensemble milices, femmes, victimes de violences sexuelles, chefs coutumiers, responsables des organisations de la société civile dans le souci de créer un cadre de dialogue, on a posé la question: «Qu’est-ce qui s’est passé?» Ils ont raconté, puis ils ont décrété des sanctions communautaires pour les actes qui avaient blessé la communauté.  Par exemple, par des travaux communautaires. Lorsqu’un combattant qui a brûlé la maison du voisin, est prêt pour rentrer dans la communauté, il commence à réparer la maison, à cultiver le champ pour la victime.

 

C’est une justice qui permet la réintégration sociale du coupable et en même temps la réhabilitation de la victime…

Oui, mais avec des limites. Ce sont des actes possibles au niveau des villages. Quand, par exemple, nous avons interrogé les Maï Maï, ils nous ont fait comprendre leur difficulté d’intégration dans la communauté, étant donné que les gens ne voulaient pas les voir, les accueillir. Se sentant refusés, ils restaient dans leur camp.

Au deuxième niveau, il y a la justice judiciaire. Les groupes de femmes (je travaille beaucoup avec les femmes) vont porter plainte au niveau du tribunal pour ceux qui ont vraiment commis des forfaits, des crimes. Elles ont constitué des groupes d’alerte. Puisque la justice ne fonctionne pas bien, nous avons mis sur pied, avec l’aide de juristes, des groupes pour l’élaboration et le suivi des dossiers. Pour des crimes graves, pour la guérison des communautés, les coupables doivent être traduits en justice et purger leur peine. Il ne s’agit pas d’un manque de charité, mais d’une leçon que l’on donne à la communauté.

 

Cela veut dire que les victimes arrivent à exiger la justice?

Ils le font. Notre objectif est la paix, la réconciliation, la guérison. Par contre pour les crimes graves, la communauté s’organise pour traduire le coupable en justice. Les juristes sont là pour aider les communautés à bien présenter et suivre les dossiers. Pour les grands coupables, la documentation des faits continue. Nous encourageons les populations à continuer à suivre les auteurs de crimes, à documenter, à sécuriser pour qu’au moment opportun justice soit faite.

 

Il y a plusieurs tentatives de réconciliation: en Guinée Bissau, au Kenya, etc.

Sans doute. Mais le problème de réconciliation au Congo ne peut pas se limiter au soin des relations interpersonnelles. Il s’agit plus de questions d’intérêts communs à gérer ensemble, étant donné que la guerre est surtout une guerre autour des enjeux économiques. Comment se réconcilier autour des puits d’or, du coltan ou des ressources de la terre? On a toujours bien vécu avec les Rwandais, les Burundais. Mais quand le coltan a commencé à faire problème, nous sommes devenus ennemis et on s’entretue. Cherchons à comprendre que si on respecte les lois, s’il n’y a pas de corruption, il n’y aurait pas des conflits entre nous. On a besoin de justice autour des richesses, des ressources.

 

C’est un peu ça le cœur du problème?

Oui, ce n’est pas d’abord une histoire tribale. Partout où je passe, je dis que nous aurons beau investir dans des séances de formation sur la gestion des conflits: mais les guerres continuent.

On est toute la journée ensemble, mais le soir venu, celui qui vient régler les conflits est le même qui vous donne les armes pour la guerre. Il y a une approche de réconciliation que le Congo doit développer et c’est une réconciliation autour des intérêts à gérer ensemble, autour de ces richesses qui nous amènent la guerre. Je ne dis pas d’innocenter le coupable qui s’est laissé instrumentaliser.

Il y a aussi cet aspect, car la punition a sa valeur. Il faut réconcilier les gens parce qu’on a tout détruit, mais il faut aussi développer cette approche et c’est elle qui est la plus indiquée pour faire justice au Congo et en Afrique en général. Il faut que les gens arrivent à reconnaître qu’ils se haïssent inutilement, pour des raisons fabriquées par des politiciens, par des individus faisant les intérêts des multinationales. Enfin: qu’ils sont victimes d’un projet d’exploitation.

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