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ll y a presque 50 ans, les Évêques congolais accueillaient l’annonce de l’indépendance en ces termes: «L’Église salue avec grand espoir l’annonce de l’indépendance du Congo. Elle est convaincue qu’avec la loyale et généreuse collaboration de tous, notre pays peut devenir prospère et heureux, capable de tenir dans la direction dans laquelle les pères de l’indépendance s’engageaient à faire avancer vers des destinées meilleures. Où en sommes-nous? Mgr Philippe Nkiere, Évêque d’Inongo, offre sa réflexion.
Sont toujours nombreux les gens qui disent que rien ne marche… Je crois que si Dieu nous a donné un si beau pays, et nous a protégés malgré ce que nous avons connu, nous ne pouvons que lui en être reconnaissants. Néanmoins, nous devons tirer trois grandes leçons: nous devons avoir à l’esprit la dimension de Dieu le Père, c’est Lui qui conduit l’histoire du peuple et au-delà des apparences, c’est encore Lui qui est le maître de l’histoire tandis que parfois certains dirigeants de ce monde prétendent se conduire comme des chefs tout-puissants. Comme chrétiens, nous sommes appelés à prendre nos responsabilités. La deuxième leçon vient de la dimension de Jésus sauveur. Nous sommes appelés à devenir des hommes et des femmes libérés de tout système fratricide; et libérateurs, c’est-à-dire à nous battre contre tout ce qui empêche que l’homme vive comme il faut, dans le respect de ses droits. Par exemple à ne pas voler le salaire d’autrui. La troisième leçon vient de la puissance d’amour, le Saint Esprit. Nous sommes appelés à devenir des citoyens bâtisseurs d’unité là où nous vivons et à bannir les divisions de tout genre et qui luttent pour une «civilisation d’amour» comme disait Paul VI; à ne pas regarder en arrière, mais à regarder en avant, pour bâtir du neuf: «Tongo etani», on dit en lingala, ‘un jour nouveau est là’. En somme, c’est ce qui a manqué aux Congolais. On n’a pas été responsables à l’image de Dieu le Père, disons des «yaya responsables» (yaya=frère aîné), et cela à tous les niveaux, on n’a pas voulu se libérer pour devenir enfin des libérateurs à l’exemple du Christ, et on ne s’est pas laissé conduire par l’Esprit, qui est la source de l’amour. Au lieu de bâtir l’unité, nous avons préféré la division, l’égoïsme, etc. Voilà pourquoi nous sommes à ce niveau aujourd’hui.
Est-ce qu’il y a des différences entre le chrétien congolais d’aujourd’hui et celui d’avant l’indépendance? C’est quelqu’un qui avait une formation pas seulement au niveau intellectuel, mais aussi une certaine forme de vie capable d’affronter n’importe quelle situation. Cela c’était dû sans doute aux conditions de vie. Je pense qu’il faut un minimum de richesse pour vivre. La formation du Congolais de l’époque était supérieure à celle de celui d’aujourd’hui, c’était un homme unifié, pas trop déchiré par toutes sortes de conflits et très social. Je pense beaucoup à mes anciens enseignants qui nous ont éduqués au sens de la responsabilité et au sens du social.
Aujourd’hui, de nombreux cadres économiques et scientifiques sont catholiques... D’abord il faut dire qu’il y a eu un certain manque de préparation réelle à tous les niveaux de compétences et de conscience du bien commun. D’où un manque de véritable engagement pour les autres, surtout les plus faibles. On travaille et on met du temps pour sa propre promotion, tellement qu’on néglige celle des autres. Enfin, un manque de confrontation avec l’histoire du peuple. On n’a pas tiré de leçon des souffrances de notre peuple.
Et l’Église dans tout cela? C’est sûr que l’Église a une responsabilité. Je m’explique: elle a été peut-être prophétique dans les paroles, mais souvent dans notre propre vie, nous n’avons pas été prophètes, c’est-à-dire on n’a pas lié la parole à l’acte. Il y a eu parfois aussi une certaine complicité avec ceux qui maltraitaient le peuple, et puis les dernières années, on ne s’est pas rendu compte que tout changement commence par la base et non le contraire.
Et vous comme pasteur, ne vous sentez-vous pas particulièrement responsable pour avoir été plusieurs fois en contact avec les décideurs politiques? Comme évêque, je suis supposé avoir été en contact avec les responsables politiques. Je me dis que j’ai été coupable de n’avoir pas été prophétique, n’avoir pas été le pasteur qui à la fois annonce et dénonce avec la radicalité de l’évangile.
Inongo a donné un certain nombre de magistrats. Auriez-vous un message à leur endroit pour ce qui concerne le respect de la loi dans ce pays? D’abord, je les félicite pour avoir parfois travaillé dans des conditions difficiles, mais je regrette qu’ils aient sacrifié la justice à l’argent et à certaines complicités, mais ce n’est jamais trop tard pour aller de l’avant.
Pensez-vous qu’une renaissance du Congo est envisageable? C’est sûr! Il ne faut pas oublier que cinquante ans d’indépendance, ce n’est pas mille ans d’indépendance! Et ensuite, nous savons que c’est le Seigneur qui nous conduit et c’est lui le maître de l’histoire ‘il écrit droit sur nos lignes courbes’. Enfin, je crois à la puissance qui habite mon peuple de pouvoir se mettre debout et à ne pas continuer à rester dans le sommeil, dans la léthargie. Ce peuple a fait preuve d’une résistance silencieuse, mais effective durant toutes ces années. Je dirais avec assurance qu’il se mettra debout. C’est ‘Afriquespoir’ tout de même! Disons ‘Congoespoir’ si vous le voulez!
Que pensez-vous de l’année jubilaire lancée par la CENCO? C’est une très bonne chose parce que dans la Bible, l’année jubilaire servait à un renouvellement, à une réconciliation générale, remise des dettes, libération des esclaves et célébration en mémoire du Dieu de l’Alliance qui a donné à son peuple la terre. On retrouve cela dans le message des Évêques à un an du grand Jubilé d’Or de l’indépendance de la RD Congo: «L’heure a sonné pour nous lever afin de reconstruire notre pays sur des bases solides. Après avoir été, comme le dit notre hymne national, ‘longtemps courbés’, dressons nos fronts, tenons-nous droits et restons dynamiques pour aller plus loin. Toutes les couches sociales du peuple doivent pleinement assumer leur part de responsabilité afin que surgisse une société congolaise nouvelle. L’impératif doit maintenant être clair et absolument décisif : nous mettre debout en vue de construire notre destinée.» C’est vraiment une année pour bâtir un Congo nouveau, réconcilié et libéré de tout esclavage, à tous les niveaux.
Jacques Kalokola
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Au-delà des apparences |
