« Ne pas perdre la mémoire des martyrs et des confesseurs de la foi» c’était l’un des trois sujets importants proposés par Jean-Paul II à la veille du Grand Jubilé de l’an 2.000. On peut appliquer cette invitation à la recherche de tous les hommes et femmes qui, au cours de ces cinquante dernières années, ont été victimes d’une violence qui n’acceptait pas leur lutte pour la paix, la justice, la tolérance, la transparence dans la politique, le dépassement des frontières ethniques ou idéologiques. Des individus très souvent oubliés.

 

Faire mémoire des victimes qui ont sacrifié leur vie pour des valeurs dont la société a soif et faim, des gens éliminés par des pouvoirs refusant toute critique ou opposition peut susciter de l’ennui ou du malaise. Ou être kidnappé par des partis politiques désireux de se faire une place au soleil.

On parle, au bas mot, des pertes de plus de 8 millions de victimes du fait des différentes guerres en Afrique au cours de derniers cinquante ans, dont 5,5 millions de civils. Eh bien, dans cette foule presque anonyme, nombreux sont ceux dont on devrait garder mémoire.

Même lorsqu’il s’agit de pages d’histoire très sombres, comme le génocide rwandais: «Les nouvelles du massacre (avril-mai 1994) se diffusèrent rapidement, alors que les épisodes d’héroïsme et de courage étaient passés sous silence. Au fur et à mesure que la lumière est faite sur les événements, il apparait clairement que les horribles massacres sont allés de pair avec des épisodes d’un héroïsme incroyable.» (Que leur vie soit racontée. Ed. Afriquespoir, 2007)

 

«Notre première règle»

En Angola, placés entre deux feux plus d’une dizaine d’années durant avant l’obtention de l’indépendance en 1975, combien d’innocents n’ont été la cible des rebelles patriotes qui réclamaient l’indépendance du pays ou des représailles impitoyables de la part du pouvoir colonial portugais? De même au Mozambique, où le conflit (1976-1992) qui opposa le gouvernement du Frelimo, lancé dans une révolution socialiste et soi-disant athée et les rebelles de la Renamo, fit plus d’un million de morts. Un affrontement entre gens de la même famille, fils de la même terre, victimes de deux manières différentes de voir et d’organiser la vie politique et sociale. Parmi les victimes dont le souvenir est toujours vif à Muthalane (Nampula): Cipriano Parite, un catéchiste tué le 29.08.1984 à coups de couteau par les guérilleros. Il avait refusé de leur indiquer où habitait le secrétaire du village qu’ils recherchaient pour l’éliminer.

Au Soudan, où «La politique du gouvernement est pire que l’apartheid -  disait en 1994 Mgr Paride Taban, ancien Evêque de Torit, en résumant 40 ans de violence, qui avaient fait plus d’un million de morts - les fondamentalistes musulmans utilisaient la guerre, la terreur, la torture et la faim comme armes afin d’islamiser le pays.» Adlan Paul, originaire de Hiban (Monts Nouba) fut ligoté à un arbre et longuement torturé, par des militaires qui l’accusaient de complicité avec les rebelles du sud. A la fin, ils lui coupèrent la gorge. «Si nous ne mettons pas le Notre Père comme notre première règle sociale, nous ne pouvons pas dire que nous sommes de vrais chrétiens», aimait-il répéter.

Adwok Deng Gideon était un jeune pasteur protestant de Melut (Sud Soudan). Accusé, faussement, d’être un ami des rebelles Anya-Nya, fut tué au cours du mois d’août 1964. Avant de le tuer, les soldats de Khartoum lui demandèrent la liste des fidèles de son église. Il refusa. Avec deux anciens de la communauté, William Olyew et Simon Anyang, ils furent jétés dans le fleuve, de grosses pierres au cou.

Le centre de théologie protestante d’Omdurman s’appelle aujourd’hui Gideon Theological College.

 

L’eau froide

Comment oublier, en Ouganda, les victimes des dictatures d’Obote (1961-1971 et 1980-1985), d’Idi Dada Amin (1971-1979) ou de l’Armée de la Résistance du Seigneur (1987-…)? A Kampala, Benedicto Kiwanuka, avocat brillant, deux fois injustement mis en prison par Milton Obote, nommé Président de la Cour suprême en 1971 par le gouvernement d’Idi Amin, réagit aux mauvaises habitudes des militaires et de la police: «Les militaires de ce pays n’ont aucun pouvoir d’arrêter les gens, quelles que soient les circonstances…Comme j’ai souvent dit, la police doit se réveiller et comprendre l’importance de la liberté des citoyens. Les gens ne peuvent être détenus que pour le temps absolument nécessaire» dira-t-il. Des principes qui mettent en furie Idi Amin: Benedicto Kiwanuka est une fois de plus arrêté, et tué à coups de marteau, le 28 septembre 1972.

Un sort presque semblable que celui du premier gouverneur ougandais de la Banque d’Ouganda, Joseph Mubiru (1929-1972). Devant son refus de multiplier les billets de banque pour pallier la désastreuse situation économique, Idi Amin, furieux, le menace de la peine de ‘l’eau froide’, c.à.d. d’un bain dans de l’eau froide jusqu’à ce que mort s’ensuive. Alors que les possibilités de quitter le pays s’offraient encore, il les rejeta. En octobre 1972, il est arrêté et tué aux casernes de la Police militaire de Makindye.

Nous sommes en octobre 2000 à l’Hôpital de Lacor à Gulu (Nord de l’Ouganda) où  fait rage l’épidémie d’Ebola. Le directeur, Dr. Matthew Lukwiya, donne la liberté à tout le personnel soignant de continuer à travailler dans le risque ou carrément de  rentrer à la maison. La première volontaire pour l’assistance aux malades est une jeune infirmière de 27 ans, mère de deux enfants, Grace Akullo. Finalement elle est atteinte, elle aussi, et meurt quelques jours plus tard. La série de décès parmi la gent soignante continue, près d’une dizaine, même des missionnaires consacrées de la Congrégation des Petites Sœurs du Cœur Immaculé de Marie ne sont pas épargnées. Quelques semaines plus tard, c’est le directeur lui-même qui tombe malade. Ses collaborateurs sont autour de lui, ainsi que les experts de l’Organisation mondiale de la Santé. Il  parle avec difficulté. Ses dernières paroles audibles : «Cette épidémie m’a fait  comprendre  que la profession médicale est un appel de Dieu…»

Il s’éteint le 5 décembre 2000 : ses collègues savaient qu’il avait toujours refusé une vie moins astreignante en Afrique du Sud, en Europe ou au Moyen-Orient.

 

Ne jamais désespérer

Le 18 janvier 1979 une violente répression fit des dizaines de morts parmi les manifestants (étudiants, ouvriers) qui protestaient contre la dégradation économique et sociale de l’empire Bokassa. Un monument a été élevé à leur mémoire. Un signal positif, sans doute. Mais – c’est la conclusion d’un message sur Internet d’un centrafricain en France - «Au delà du fait que le monument des martyrs soit dédié aux victimes des différents systèmes qui nous ont gouvernés et des différents fléaux qui nous ont frappés, ce monument doit aussi nous rappeler l’échec de gens incapables de bâtir un Etat moderne. Mais il doit aussi être pour nous comme un phare, une alarme qui nous avertira au moindre faux pas de ceux qui auront la charge de nous diriger. Les martyrs de l’indépendance, de l’égoïsme de ceux qui veulent nous gouverner par la force, de la grande mangeoire nationale, de l’ignorance, du tribalisme, du népotisme, de la corruption.»

           Dans la mémoire de Brazzavillois les jours les plus longs ont été 13-15 août 1963. Le Comité de fusion des organisations syndicales (CFS), sous la direction de  Pascal Okemba Morlende s’opposait à la démarche du gouvernement annonçant la mise en place d’un parti unique. Le soulèvement populaire paralysa le pays de toute activité, provoqua la démission du chef de l’Etat, l’abbé Fulbert Youlou et surtout, causa la mort de trois syndicalistes, les 3 martyrs : bien que leurs noms soient aujourd’hui complètement oubliés, à cause d’eux, le Congo a modifié l’appellation de sa fête de l’indépendance en «Trois Glorieuses» et créé, dans sa capitale, une grande avenue fort passante, dite «les Trois martyrs». Mieux que rien !

En RDC les chrétiens organisaient le 16 février 1992 «une marche pacifique, réprimée dans le sang, pour obtenir la réouverture de la Conférence nationale souveraine. Initiative exclusive de la Société civile, apolitique, officiellement toujours ignorée (environ 50 morts). «Un monument est à élever à la mémoire de ces martyrs de la démocratie. La tentation de récupération  et de déformation des faits et l’opportunisme sont maintenant manifestes de la part de beaucoup de groupes qui n’étaient peut-être pas présents lors de ce drame», écrivait en 2001 l’abbé A. Matenkadi, président de la Commission diocésaine Justice et Paix.

           30 avril 1997, au Séminaire mineur de Buta (Burundi). Dès 5h30, des rebelles envahissent le Séminaire. Ils rassemblent tous les jeunes au dortoir et exigent qu’ils se divisent en deux groupes: à droite, les Tutsis et à gauche tous les autres. Refus catégorique de tous les séminaristes, ils ne veulent s’identifier à aucun groupe ethnique. Pris de colère, le commandant donne ordre de les éliminer. Ainsi, furent tués ce jour-là 40 séminaristes, tandis que 26 autres en sortiront avec des blessures graves.

Enfin, des histoires dérangeantes et sublimes, qu’on doit transmettre aux nouvelles générations.

Gaétan N. Yawo

Officiellement ignorés

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