Matteo Ricci est né en 1552 dans une famille de notable de Macerata (Italie). Après trois ans d’études du droit à Rome, il entre à 19 ans au noviciat de la Compagnie de Jésus. Attiré par les nouveaux territoires récemment découverts, il demande d’être envoyé en mission dans les Indes.

En août 1582 il est à Macao, prêt pour la mission de Chine.

 

De nombreux missionnaires avaient tenté au cours des décennies précédentes d’entrer dans ce pays fermé pour y annoncer l’évangile, mais en vain ; le pays était fermé, ne laissait entrer des étrangers que pour faire du commerce à Canton et ce, deux fois par an. Toutefois, un autre jésuite, en accompagnant ces marchands, avait gagné l’estime de magistrats de Canton qui acceptèrent sa demande de s’établir sur le territoire chinois avec son compagnon, Matteo Ricci. Les deux religieux s’installent dans la ville de Zhaoqing, capitale administrative de deux provinces du Sud. Ils portent le froc bouddhiste, s’accoutument aux us et coutumes chinois, font connaissance des magistrats de la ville, suscitent leur curiosité et intérêt par leurs connaissances scientifiques; ils reçoivent du peuple le traitement réservé aux bonzes ; mais se produisent aussi des incidents où ils sont pris à partie. En 1589, Matteo Ricci aura à quitter Zhaoqing pour s’installer à Shaozhou, toujours dans le sud de la Chine, accompagné d’un autre compagnon.

 

A petits pas

Ricci y continue l’apprentissage du chinois, commence l’étude des classiques confucéens, sans se livrer à une prédication directe; il vise en effet à atteindre Pékin pour y rencontrer l’empereur et lui demander l’autorisation de prêcher dans le royaume. Sa renommée attire des interlocuteurs intéressants et intéressés par ce que cet occidental peut apporter à la Chine; c’est un jeune homme qui lui suggère de prendre l’habit des Lettrés, c’est un vice-ministre des Rites qui s’intéresse à ses connaissances en astronomie et à la refonte du calendrier. Un personnage influent invite Ricci à l’accompagner à Pékin, mais l’invasion de la Corée, tributaire de la Chine, par un shogun japonais, contrecarre le projet, et le religieux italien s’installe en avril 1595 dans une capitale provinciale, Nanchang. Il y fait la connaissance de cercles de lettrés, qui discutent de questions de cosmologie, d’éthique et dont Ricci ne tarde pas de faire partie.

Trois ans plus tard, il est invité à résider à Nankin, l’une des deux capitales de la dynastie, où il rencontre des fonctionnaires qui coopèreront avec lui dans la traduction d’ouvrages humanistes et scientifiques et se convertiront au christianisme.

 

Les trois œuvres

Après un voyage mouvementé, Ricci arrivera finalement à Pékin.

Il y est reçu par l’empereur et obtient l’autorisation d’y installer une résidence et de construire une chapelle. La place de Matteo Ricci dans la fondation de l’Église de Chine est essentielle. Paul Dreyfus l’attribue à sa méthode d’apostolat attentive à composer avec la culture chinoise et le pouvoir chinois qui considère la religion avant tout comme une affaire d’État. Le missionnaire jésuite préfère susciter par son exemple et ses connaissances scientifiques la curiosité et l’intérêt des lettrés, et les amener de leur propre volonté à approfondir la doctrine chrétienne plutôt que d’user de la tabula rasa. Paul Dreyfus cite en particulier les trois œuvres qui ont dérouté et désigné le missionnaire comme un sage venu d’Occident, son dessin d’une carte du monde, ses traductions en chinois des Éléments d’Euclide, et enfin la rédaction d’un ouvrage, ‘Le vrai sens de la doctrine du Seigneur du ciel’, où il développe l’idée d’un «Dieu unique, personnel et créateur».

Le grand sage s’éteint à 58 ans, en 1610 et, par volonté de l’empereur, est enterré dans un temple chinois extra muros, escorté par une garde imposante, avec tambours et trompettes. D’autres jésuites y seront par la suite inhumés, dont Adam Schall, directeur de l’Observatoire de Pékin, et Verbiest, autre scientifique qui sera président du Bureau des mathématiques.

P. Matteo Ricci laisse la porte de la Chine entrouverte au christianisme. Ce jésuite habillé à la mode chinoise a su inventer, en son temps, avec patience et intelligence, une approche neuve de la Chine. Sur cette terre étrangère, dans ses conversations avec les intellectuels et les courtisans médusés par le fonctionnement de l’horloge qu’il avait apportée avec lui, son action, son sens de l’amitié, son respect pour ses hôtes ont permis un apprivoisement culturel et religieux qui dure encore. Utilisant les connaissances mathématiques et cartographiques qu’il avait apprises auprès de ses maîtres au Collège Romain, Ricci présenta une mappemonde et dessina devant ses hôtes une carte du monde. Ce fut l’étonnement et la surprise. Ses partenaires avaient du mal à accepter que la Chine n’occupât qu’une petite partie de la surface de la terre, alors que pour eux «l’empire du Milieu» remplissait presque tout l’espace entouré de quelques mers et de petites îles insignifiantes.

Matteo Ricci était certainement doué de talents variés et exceptionnels. Issu d’une famille de notables, il excellait à nouer des relations à haut niveau ; religieux convaincu, il était attaché à respecter les cultures autres dans ce qu’elles avaient de raisonné, mais conforme à la théologie de son époque, voyait dans les autres religions l’œuvre du diable ; il excellait dans l’art de la discussion, il avait des facilités dans l’étude des sciences. Il a passé plusieurs années à étudier la langue chinoise, à étudier et traduire des classiques, à créer les conditions pour entrer dans la société chinoise. Par ce travail, il a gagné une certaine notoriété.

 

Un symbole

Le choix délibéré de Matteo Ricci de prendre le temps de faire accepter le christianisme par les Chinois fut sans doute fruit de sagesse, la solution sage comparée à l’anéantissement de l’Église japonaise à partir de 1630. Ainsi l’Église de Chine, qui continuera à survivre malgré les persécutions et grâce à l’héroïsme des prédicateurs clandestins, garde, jusqu’au XXe siècle, ce problème d’identification au sein de la société chinoise. Aujourd’hui, Chinois et Occidentaux savent ce dont ils sont redevables à Matteo Ricci. Les Chinois lui doivent la découverte de la géométrie, la redécouverte de traditions anciennes oubliées en mathématiques et astronomie, une représentation cartographique du monde, toutes choses que certains interprètent comme le début de l’époque moderne ; ils apprécient encore quelques-uns de ses ouvrages littéraires, notamment le Traité sur  l’Amitié.

Matteo Ricci est peut-être surtout le symbole d’une rencontre réussie pour les uns et les autres. Les Chinois apprécient ses efforts pour avoir étudié la langue chinoise et sa tradition de pensée, pour « être devenu chinois », pour avoir apporté diverses connaissances utiles, constituant un des rares exemples dans l’histoire où se fait une rencontre en profondeur avec des étrangers sans agression extérieure.

Quatre cents ans plus tard, le fait que le gouvernement honore la tombe de Ricci dans un jardin à côté de l’École centrale du Parti à Pékin est un signe que le grain tombé en terre chinoise n’a pas cessé de porter du fruit. Dans son message envoyé au Symposium de l’Université grégorienne de Rome, le Pape exprime l’espoir que le chemin ouvert par le P. Ricci, quatre siècles plus tôt, puisse servir de guide pour le dialogue et l’enrichissement réciproque entre la Chine et l’Église catholique au troisième millénaire. Il ajoute encore: «La Chine et l’Église catholique, sous des aspects certainement différents, mais qui ne sont en aucune façon opposés, se trouvent historiquement parmi les plus anciennes institutions vivantes et actives du monde: toutes deux, bien que dans des domaines différents - politique et social pour l’une; religieux et spirituel pour l’autre - comptent plus d’un milliard de fils et de filles.» Se référant au Traité sur l’Amitié de Ricci, Jean-Paul II disait que l’Église ne réclame aucun privilège mais veut construire entre ces deux partenaires une amitié «fondée sur le respect mutuel et sur une compréhension plus profonde».

Source : P. Henri Madelin, sj;

Wolfgang Franke

L’occidental devenu chinois